CHAPITRE XIII
Bande noire
Les malfaiteurs de profession connaissent les établissements où ils peuvent, en sécurité, se rencontrer et prendre pour ainsi dire pension.
Brasseries, hôtels, restaurants, sont inscrits sur le carnet des voleurs touristes; ils se renseignent mutuellement et marquent sur leurs guides spéciaux, par des signes conventionnels, les maisons ne donnant qu'à boire et celles ne servant qu'à manger.
Les établissements recommandés tenus par des complices sont indiqués, selon leur importance ou leur valeur, par un léger croquis représentant une locomotive, un bateau, un omnibus un tramway ou un cab .
Ces carnets indicateursnelaissentrienà désirer au point de vue de l'exactitude; et j'en ai vu sur lesquels se trouvait le prix des consommations.
Logeurs, cafetiers, propriétaires de grandes brasseries ou de petites crémeries savent à quoi s'en tenir sur la valeur de leur clientèle, qu'ils favorisent soit en leur indiquant des garnis où sous de faux noms ils peuvent se cacher, soit en les présentant sous un aspect favorable aux inspecteurs chargés de les rechercher. Toutes ces maisons sont d'ailleurs ménagées à dessein, elles possèdent plusieurs issues comme celle où nous nous rendons.
Un Préfet de police désireux, comme vous de s'éclairer, doit fixer son attention partout, pour apprendre au juste ce qui se passe la nuit et le jour à Paris. Il est prudent et sage de ne pas trop se fier aux renseignements fournis par les agents, et le meilleur, le véritable contrôle est celui fait par soi-même et sans apparat. Vos inspections personnelles vous feront mieux connaître, que les nombreux et inutiles rapports dont on vous enveloppe, le progrès de la moralité ou plutôt de l'immoralité publique.
En parcourant notre belle cité, vous verrez par l€s détails, et ils ont leur importance, ses organes, sa vie, et cela vous permettra de mieux apprécier quelles peuvent être les réformes à y introduire, et les réels besoins de sa laborieuse population.
La caverne, je veux dire la taverne où nous pénétrons, située non loin du théâtre de l'Opéra, touche de près à la rue du Faubourg-Montmartre; elle sert de lieu de rendez-vous au monde interlope, et les habitués Reconnaissent sans en avoir l'air.
Le prédécesseur de ce gros homme blond, aux allures bon garçon, assis au comptoir, était un sujet berlinois ; il avait pour cliente Jane Glay, cette fille de vingt-cinq ans, d'une beauté remarquable, aux yeux candides, enfantins, qui a pu en 1874 s'évader de la prison de Saint- Lazare, affublée d'un costume de sœur.
Elle faisait partie d'une bande de pickpockets protégée et renseignée par un agent qui, sous prétexte de rendre des services politiques, était devenu l'ami du gérant de la maison.
Ces voleurs, connus à Londres, avaient pris leur lieu de réunion ici.
L'évasion de Jane Glay a permis d'établir ses ramifications avec les polices anglaise et française.
L'inspecteur politique compromis, poursuivi, révoqué, a été condamné avec les complices de la belle pickpockette, morte dernièrement à Londres, d'une façon assez mystérieuse.
— Cette maison est importante, dit le Préfet?
— Très importante, et j'ajouterai que parmi ses commanditaires se trouvent un Sénateur et un Béputé.
— C'est grave ce que vous avancez-là.
— Pas pour vous, monsieur le Préfet, qui connaissez un des premiers fonctionnaires de la Présidence, propriétaire dans cet arrondissement d'un immeuble occupé en totalité par une maison de tolérance.
— Dans les successions, on n'est pas maître de choisir.
— Je le reconnais, mais arrivé à fin dô bail
ce monsieur a conservé son locataire, en
lui infligeant, sans scrupule, une légère
augmentation. Il est vrai que la police des mœurs lui sert de concierge, et que l'hygiène publique y trouve son compte.
Dans cette taverne, les étrangers prennent la profession de bookmackers et les Français celle de courtiers de commerce. Les consommateurs, comme vous le voyez, sans être élégants, distingués, ont une tenue convenable ; ils dépensent pour leur repas des sommes relativementfortes, et pendant que nous mangeons modestement une tranche de filet, on sert à la table voisine, un gigot de chevreuil à des Américains.
— La chasse est fermée I dit vivement M. René.
— Certainement, et depuis longtemps; mais cela n'empêche par les restaurateurs d'inscrire du gibier sur leur menu ; du reste, dans les maisons de cette nature, presque tous les produits alimentaires qui s'y débitent sont, comme les garçons, d'origine étrangère. Celui qui nous sert est Suisse ; mettez-lui vingt francs dans la main en demandant, sans hésiter, des échantillons de tabacs, cigares, cartes à jouer, allumettes de contrebande, et à votre sortie on vous glissera sous le bras la commande soldée.
On se méfie moins des affaires rapidement menées.
Le gérant actuel ne s'est pas corrigé, malgré les nombreuses amendes qu'il a payées aux Contributions indirectes et à la Compagnie fermière des allumettes.
— Par quel moyen, demanda le Préfet, cet homme peut-il ainsi s'approvisionner ?
— Par des sociétés occultes ayant leur siège à l'étranger, qui expédient à leurs associés français des caisses contenant des marchandises soumises aux droits de douane. C'est ainsi que, l'année dernière, il a été constaté, par des saisies, l'entrée frauduleuse de plus d'un million de cartes à jouer.
Je ne parle pas des cigares circulant à l'aide de handes et cachets imitant ceux des ambassades.
La fraude se maintient et passe à travers toutes nos lois fiscales ; elle inonde la France de tabacs, de cigares de contrebande, et l'ingéniosité des fraudeurs, augmentant chaque jour, prend des proportions surprenantes, puisqu'elle fait diminuer d'une façon sensible les recettes du Trésor.
Les complices, à Paris, de ces sociétés occultes, appartiennent à cette catégorie d'individus désignés sous le nom général de Bande noire. En voici quelques-uns, attablés dans le fond à droite de la salle.
Ils sont ordinairement une vingtaine qui, dans leurs instants de loisir, travaillent avec la bourse des autres, ils ont des combinaisons si habilement faites, que la loi n'a pu les prévoir.
Déclassés des lettres, déclassés de la finance, sans profession officielle ni commerciale, occupant des domiciles de complaisance, ils forment, sans aucune espèce de réglementation, une so-
ciété anonyme, prenant toutes les formes et toutes les couleurs les plus imprévues.
Les affiliés, réunis par un intérêt commun, ne se dénoncent pas et se prêtent mutuellement un concours actif.
Ils fabriquent des papiers de crédit, négocient des prêts usuraires, escomotent des billets de commerce, la piupari signes par des gens tarés, insolvables, auxquels ces faux escompteurs donnent de 5 à 20 francs par signature. Ils exploitent aussi les négociants, les fabricants assez crédules, pour leur livrer des marchandises à crédit.
Cette franc-maçonnerie d'escrocs achève les gens besoigneux et ruine la race inépuisable des gogos. Elle est en relation suivie avec les bureaux de placement, surtout ceux pratiquant l'abus de confiance au cautionnement, les vendeurs de fonds de commerce sans clientèle, les usuriers, les directeurs d'agences commerciales et matrimoniales,
Quelques-uns de ces membres, doués d'une intelligence merveilleuse, réussissent, avec ces multiples industries, à jeter, par des manœuvres de chantage, le déshonneur et le suicide dans bien des familles.
Le bon sens naturel du peuple a aussi baptisé de bande noire tous ces débitants déloyaux auxquels votre Préfecture fait une guerre acharnée.
La classe ouvrière, si digne d'intérêt, sait en^ core un peu ce qu'elle mange, mais elle ignore absolument ce qu'elle boit. C'est un mélange
sans nom, un empoisonnement à petite dose. Le vin analysé contient des substances auxquelles la vigne est étrangère, et Feau-de-vie est devenue un produit chimique.
Le public n'ignore pas que les visites suivies dans les marchés, les rôtisseries, chez les restaurateurs, crémiers, fruitiers, épiciers, confiseurs, laitiers et marchands de vins, n'ont pour but que de saisir les denrées alimentaires nuisibles à la santé.
C'est encore le peuple qui appelle bande noire les bouchers, tripiers, charcutiers vendant des viandes insalubres. Ces marchands ne prendraient pas comme les pickpockets, votre portemonnaie; mais ils vous détruisent sciemment la sanié en affirmant bon ce qui est mauvais, sain ce qui est frelaté.
Les ouvriers classent enfin dans la bande noire les débitants vendant leur marchandise à l'aide de faux poids et de fausses mesures, et qui, sans scrupule, feraient arrêter la personne leur présentant bien innocemment une pièce de mauvais aloi.
Bande noire, disent également les bourgeois, tous ces fournisseurs qui détournent les domestiques et s'entendent avec eux pour partager, en dehors du « sou du franc », le produit de vols permanents.
— La probité commerciale n'existe pas, dit M. René ?
— C'est une erreur; Seulement les honorables commerçants, comme les honnêtes femmes, ne font point parler d'eux.
— Je constate, dit le Préfet, que les découvertes de la science, qui devaient faire le bonheur de rhumanité, servent à encourager les falsificateurs; ceux-ci, mettant à profit les progrès de la chimie, deviennent savants dans Fart des sophistications de toute espèce, et tiennent audacieusement tête au commerce loyal et sérieux. Je veux être d'une sévérité excessive pour ces fraudeurs.
Avons-nous, ajouta le Préfet, beaucoup d'établissements comme celui-ci?
— Trop, malheureusement ; mais ils sont loin d'avoir cette importance.
Un propriétaire de brasserie déclarait à un Juge d'instruction que les honnêtes gens étaient incapables de faire marcher leur genre de maison; et que, sans la fraude, les prostituées et les filous, ils pourraient fermer boutique, avec les impositions dont on les écrase.
La taverne d'où nous sortons subit vers une heure du matin une transformation complète, radicale.
Les écrevisses et la soupe à l'oignon forment alors l'ornementation de toutes les tables et annoncent l'arrivée des souteneurs et des filles à qui la rue du Faubourg-Montmartre sert de point de ralliement.
— Nous y reviendrons, dit M. René au moment où, dans la rue, un individu l'arrêta court, pour lui remettre un léger paquet, en disant: « Vous l'aviez oublié sur la banquette. »
— Sur la banquette? reprit-il en riant... Décidément, le garçon qui nous a servi est un habile
homme; il ne lui reste plus qu'à me dénoncer comme courtier et complice des contrebandiers; ne suis-je pas porteur de cartes à jouer et d'échantillons de tabac et cigares passés en fraude ?