CHAPITRE XIV
Au Poste de Police
— Parmi les professions suivant avec sollicitude les progrès de la chimie , on place au premier rang les parfumeurs.
Regardez l'étalage merveilleusement arrangé de celui-ci, fournisseur d'une assez jolie collection d'actrices.
L'examen de ses produits a établi, qu'au lieu d'extrait de plantes bienfaisantes, toutes ces petites fioles coquettes ne renfermaient que des substances vénéneuses et des toxiques plus dangereux les uns que les autres.
Sous des noms pompeux, les poudres dont les femmes se couvrent le visage, les épaules, les bras, n'étaient composées en grande partie que de céruse.
Les flacons de teintures pour les cheveux, enveloppés dans des prospectus au langage men-
songer, avaient pour base le sulfate de cuivre et le cyanure de potassium.
Dans les cosmétiques de la figure, y compris les crèmes et pommades, l'analyse a démontré la présence de la cantharide et de Fhuile de croton.
Les pâtes épilatoires et les fards étaient composés avec du mercure et du carbonate de plomb.
Quant aux spécifiques souverains pour faire repousser les cheveux sur les crânes les plus dénudés, l'industrie charlatanesque y a mis ce qui constituait le thé de la mère Gibou.
Eh bien, ce dépositaire de produits chimiques n'a pas été poursuivi pour tromperie sur la qualité de la marchandise vendue.
— C'est qu'il avait sans doute une patente de marchand de couleurs.
A propos de marchands, l'Officier de paix du X^ arrondissement signale de nombreux accidents causés par la réunion des ambulants dans les rues du Faubourg-Saint-Denis, Saint- Martin et du Temple.
L'heure la meilleure pour m'en rendre compte serait, m'assure-t-on, celle de midi?
— C'est une heure difficile pour vous; voilà pourquoi elle vous a été désignée. Tous les faubourgs, sans exception, sont envahis par les voitures des marchands de quatre saisons, stationnant en file souvent sur deux rangs : ce qui gêne la circulation des voitures et devient un danger pour les piétons.
Les trottoirs sont encombrés par des femmes
qui vendent dans des paniers ou à la main, tontes sortes de marchandises.
Nos faubourgs et certaines rues sont devenues de véritables marchés à roulettes, laissant des traces de leur passage par un dépôt de détritus de poissons ou de résidus de légumes.
A certains moments de la journée (onze heures, le matin, et six heures, le soir), il est impossible de traverser la rue.
Les commerçants se plaignent de cet encombrement continuel, qui leur cause un grand tort ; ils sont assez imposés pour avoir droit à quelques égards, et l'administration supérieure paraît l'oublier.
Je ne dois pas vous le cacher, pour être agréable aux membres du Conseil municipal, la Préfecture de police ne refuse rien à leurs protégés : ce qui fait que le nombre des marchands ambulants augmente sans cesse. Ils se sentent forts, en présence de la faiblesse dont use envers eux l'autorité ; ils deviennent arrogants, ne se gênent plus et menacent les gardiens de la paix de leurs protecteurs.
— J'ai aussi demandé la cause des nombreuses chutes de personnes dans le canal Saint- Martin, et l'enquête ne m'est pas encore parvenue.
— Désirez- vous, ce soir, vous en rendre compte ?
— Très volontiers.
— Le canal, dans sa partie découverte, c'està-dire du pont du Temple au bassin de la Villette, est muni de chaînes de sûreté qui doivent
être reliées les unes aux autres par des bornes.
Ces chaînes sont précisément la cause d'accidents mortels, et pour vous en convaincre, longeons le quai de Jemmapes.
Sur cent chaînes, il y en a trois d'attachées, €t comment le sont-elles?
Au lieu d'être tendues à la hauteur du corps, -elles forment une courbe dont le milieu rase presque le sol, ce qui fait que par les temps sombres, le brouillard ou la neige, les malheureux piétons , trompés par l'obscurité ou la nappe blanche, se prennent les pieds dans la courbe des chaînes, et le mouvement imprimé par la marche les lance dans le lit du canal, surtout à des endroits resserrés comme ceux-ci.
Avec la parcimonie de l'éclairage, les chaînes non mises, et c'est l'habitude, on va directement plonger dans cette eau noire, vaseuse, oii l'asphyxie esi rapide et sure.
Au moment du repêchage, le cadavre examiné ne portant aucune trace de violence, on conclut à un suicide.
La statistique des personnes qui se sont ainsi noyées est attristante; et depuis l'installation de ces chaînes, dites de sûreté, il y a de cela plus de cinquante années, les deux Préfectures n'appliquent pas le remède.
Il est bien simple, pourtant : raccourcir les chaînes de clôtures et exiger, après le coucher du soleil, leur mise en place.
— Ce soin, dit le Préfet, incombe au service municipal d'exploitation?
— C'est exact, mais on recommande de la
prudence au personnel chargé de constater les contraventions, afin d'éviter les conflits, dont les vivants continueront encore longtemps à être les victimes (1).
— J'aviserai à cela, pour y mettre un terme. Nous sommes peu éloignés de la rue du Fau-
bourg-du-Temple, faisant partie des X° et XP arrondissements, et vous avez dû savoir que des placards séditieux y avaient été apposés ces jours passés? Les agents de votre service, dans leurs tournées nocturnes, arrêtent-ils quelquefois les afficheurs de ces genres d'écrits?
— Jamais. La Police municipale désigne les
(1) L'article 75 de l'ordonnance du 10 mai 1863, concernant la navigation et la police du canal Saint-Martin, prescrit chaque soir, après le coucher du soleil, la fermeture des chaînes par les soins du service municipal d'exploitation.
Les relevés faits de sept heures à minuit, du 1 au 1 5 novembre 1886, établissent ce qui suit :
1° Quai Valmy, de la rue de la Douane à la rue de la Butte-Chaumont, c'est-à-dire du n° 51 au n*' 157, sur 360 bornes, 165 étaient sans chaînes.
2° Quai Jemmapes, entre la passerelle de la Douane et la rue de la Butte-Chaumont, comprenant les maisons n°s 52 à 178, sur 342 bornes, 104 n'avaient pas de fermetures.
Cela fournit 329 ouvertures pour les deux quais sur un total de 702 bornes.
Une centaine de ces bornes en mauvais état sont dépourvues des boules, des boucles, des anneaux servant à relier les chaînes.
Quant aux chaînes, les deux tiers n'existent plus.
Ce système de protection ne laisse-t-il pas un peu à désirer?
points à surveiller, et mon service a constamment exploré sans succès les Champs-Elysées, Passy et Auteuil. Aussi, l'on doit l'honneur des découvertes de cette nature aux agents des brigades spéciales politiques^ en possession d'indicateurs précieux , qui préparent le terrain pour faciliter la récolte.
Comme espritpolitique, les XIP etXIX^ arrondissements sont plus dangereux. L'élément étranger domine dans les ateliers remplis de sujets allemands, italiens, belges, constamment en rivalité avec les ouvriers français ; ce qui donne lieu à des incidents regrettables pouvant amener par la suite de sérieux désordres.
Il est vraiment bizarre de faire travailler des individus ayant une moralité douteuse, des antécédents inconnus, qui ne viennent dans les ateliers, que pour y surprendre nos secrets de fabrication, afin de les imiter une fois de retour dans leur pays.
Le livret était une garantie de contrôle, sa disparition est une faute. Une gênait pas le bon ouvrier et faisait, au contraire, suite au livret militaire en continuant l'état de ses services.
Oiseau-Mouche rôde autour de nous, il se passe quelque chose d'anormal : permettez-moi de l'entendre.
— Certainement.
— Il m'informe que son collègue et lui sont l'objet d'une surveillance ; désirez-vous, monsieur le Préfet, en avoir la certitude ?
— Je ne serai pas fâché de voir à l'œuvre un de mes contrôleurs.
— Nous voici, dit le Chef de la sûreté à ses agents, près du théâti^e de l'Ambigu, Au ii° 4 du boulevard Saint-Martin, existe une maison ayant sa sortie rue de Bondy : nous allons la traverser; quant à vous, passez devant, et allez nous attendre en face l'entrée du poste central de la mairie du X^ arrondissement.
Vous n'ignorez pas comment se fait, et surtout se défait une filature; il vous sera par conséquent facile de voir le jeu de l'individu, objet de vos soupçons.
Si c'est à nous que ce curieux s'adresse, il nous suivra, et vous le verrez à notre entrée dans le cabinet de TOfficier de paix.
Dans les deux cas, faites en sorte qu'il soit entendu par M. le Préfet, et empéchez-le d'anéan tir aucun papier.
Le fileur n'était autre que le propriétaire d'une maison de rendez-vous.
Après avoir donné de confuses explications, le Préfet lui dit sur un ton sévère :
— « En résumé, vous affirmez avoir reçu des » instructions de l'un de mes chefs de service, )> pour suivre son collègue de la sûreté. Je vois, » d'après vos notes, que vous avez rempli cette » mission avec zèle, car le menu de mon dîner y> y figure. J'estime que l'on vous fait perdre » un temps précieux, et que les surveillances » dont on vous charge seraient mieux en situa-
» tiondans votre propre maison. Retirez-
» vous; votre présence ici est une honte, rejail-
» lissant sur celui qui vous charg-e d'une aussi » répugnante besogne «.
Ce bas agent secret quitta le poste. — Un moment de silence se produisit. — Cefutle Chef de la sûreté qui le rompit, en disant : « Je n'ai » que des remerciements à voter aux gens qui » ont un tel souci de ma sécurité ; je suis si sou- » vent menacé par les malfaiteurs de finir fata- » lement, qu'ils me font suivre pour me dé- » fendre à l'occasion ».
— Ce misérable, répondit le Préfet, a menti ; ce n'est pas de vous, mais de moi dont il s'agit ; et quel intérêt a-t-on pour m'espionner ainsi?
Le fonctionnaire qui a osé commander une pareille chose à un pareil homme est-il un traître ou un ambitieux corrompu?
Me faire suivre par le mari ou l'amant d'une proxénète, quelle injure... quelle infamie... Demain, ce Chef sera rayé du personnel de ma Préfecture .
— Est-il bien responsable en obéissant aux ordres qui lui sont imposés? hasarda M. René. Depuis ton entrée en fonctions, je t'ai souvent entendu prononcer ces paroles :
« La défiance est le plus grand défaut de la Police. »
C'est cependant sa meilleure qualité, car elle doit se méfier de tout le monde.
En oubliant ce matin de faire connaître à ton état-major tes intentions de promenade à travers Paris, ta méfiance a éveillé des susceptibilités et l'un de tes subordonnés, vieux néophite^ mais nouveau venu pour marquer son
zèle, prouver que rien ne lui échappe, qu'il connaît tout, sait tout, devine comme un policier de race ce que l'on veut lui cacher, n'a rien trouvé de plus ingénieux que de faire suivre le. . . Chef de la sûreté.
— Permettez-moi, monsieur le Préfet d'ajouter un mot personnel aux justes observations de M.René. Sans la comparution, devant vous, de ce trafîqueur de femmes, j'étais absolument perdu dans votre esprit ; en voici le motif :
Un avis officieux à la presse aurait fait connaître notre excursion dans ses moindres détails et pour vous comme pour tout le monde j'aurais été l'indiscret.
A l'arrivée d'un Préfet, c'est par ce genre de manœuvres déloyales que Ton assomme littéralement un certain nombre de foncLionnaires pouvant porter ombrage.
Au moment de quitter le poste de police, un mouvement se produisit. Deux commissionnaires venaient chercher le brancard pour conduire d'urgence à l'hôpital Lariboisière un garçon de magasin, porteur d'un crochet lourdement chargé.
« En marchant sur une écorce d'orange, dit un sous-brigadier à l'Officier de paix, ce malheureux a glissé et s'est étendu sur le trottoir. Transporté dans la pharmacie de la rue du Château-d'Eau, le médecin a déclaré la chute grave, l'homme est vieux et son crâne est brisé. »
— Et dire, s'écria l'Officier de paix, que de simples pelures d'oranges, jetées sur la voie publique par des gens insouciants peuvent être la cause de malheurs irréparables !
Aforcede nous recommander de ne rien dire, de ne rieu faire, nous finissons par posséder un semblant de police dominée par la politique du jour, cependant la population parisienne conserverait une éternelle reconnaissance au Préfet de police assez soucieux de sa popularité, pour ne pas craindre de donner aux agents de sévères instructions, à l'effet de dresser des procès-verbaux à toutes les personnes surprises jetant sur les trottoirs des pelures d'oranges ou de fruits.
Ces personnes inconscientes n'auraient, le plus souvent, qu'à étendre le bras pour les projeter sur la chaussée où le danger est en partie conjuré par le va-et-vient des voitures. Si je vous parle avec autant d'émotion, vous m'excuserez, monsieur le Préfet, en apprenant que, chaque semaine, je transmets à qui de droit des rapports spéciaux concernant une foule d'accidents occasionnés soit par des pelures d'orange, soit par la rapidité avec laquelle tripiers, laitiers, brasseurs, conduiseut leurs voitures. Cet après-midi, un garçon boucher sortant des abattoirs de la Villette, a, dans la descente du faubourg Saint-Martin, près de l'église Saint-Laurent, renversé et tué un enfant âgé d'une huitaine d'années.
Je passais, et j'ai vu le pauvre petit étendu sans vie sur le pavé. Dans sa main droite, fer-
mée, se trouvaient quelques pièces de monnaie, et dans l'autre, l'anse d'une boîte de ferblanc.
Le lait que contenait cette boîte, en se répandant sur le pavé, s'était mélangé avec le sang sorti de la tête écrasée.
Quel horrible spectacle !
L'auteur de l'accident, dont le cheval lancé à fond de train parcourait le faubourg avec une vitesse vertigineuse, allait écha])per au publie et aux gardiens de la paix, mais, heureusement, au square des Arts-et-Mé tiers, une énorme voiture de déménagement lui a barré le chemin et a permis d'opérer sa capture.
Certains conducteurs méprisent absolument les règlements et se font un jeu de l'existence humaine, n'ignorant pas que leurs patrons possèdent le contrat obligeant les assurances à s'occuper des dommages causés. Les Compagnies endossent la responsabilité des accidents, et elles s'en tirent à bon compte, en transigeant avec les blessés, ce qui n'est pas toujours moral.
La Police et la Justice font ce qu'elles peuvent, et malgré toute la vigilance possible ces sortes d'affaires, dans lesquelles interviennent médecins et experts, sont tellement nombreuses qu'elles n'arrivent à l'audience qu'une année ou deux après les accidents produits.
Les mutilés restent à la merci des hommes d'affaires^ et le besoin les pousse à accepter souvent des indemnités dérisoires.
— Je vous remercie de votre franchise ; seulement n'exagérez-vous pas un peu les instruc-
tions qui vous sont, par expérience, prudemment données? Rien n'empêche un agent de constater un excès de vitesse.
— Cela n'est pas aussi aisé qu'on se le figure ; les cochers échappent aux agents, comme ce garçon boucher, auteur de l'accident de ce soir, et qui après avoir vigoureusement fouetté son cheval s'est retourné sur sa banquette pour frapper à coups de manche de fouet sur les mains d'un gardien de la paix se laissant traîner derrière la voiture plutôt que de lâcher prise.
Ne pourrait-on pas, à mon humble avis, par une nouvelle ordonnance, obliger les propriétaires à fixer sur leurs voitures commerciales le numéro d'inscription en gros caractères et d'une façon très apparente?
A la chute du jour, ce numéro serait éclairé ; cela permettrait au public, aux agents de signaler sur tout un parcours, et sans courir le moindre risque, les conducteurs de voitures ne se conformant pas aux règles instituées sur la police de roulage.
La multiplicité des procès-verbaux dressés ferait' rapidement changer l'attitude des propriétaires et des conducteurs de voitures. Les Parisiens spirituels riraient un peu, j'en conviens, sur la présence de ces gros numéros ambulants ; mais la police ne se contenterait plus de transporter les morts à la Morgue et de ramasser les blessés pour l'hôpital.
- La sécurité publique y gagnerait, la question des écrasés aurait une solution ; et les maisons
de secours rendraient moins de manchots et de boiteux à la circulation.
Sans compter le budget, auquel cela ne coûterait pas un centime, et qui pourrait s'augmenter en ne faisant plus crier personne ; mais comme il s'agit d'une recette honorable, il ne faut pas y songer.
— Dites-moi, monsieur l'Officier de paix, ce que font ces enfants dans les bureaux de vos secrétaires?
— Ce sont trois sœurs que leur mère poussait à mendier en offrant des fleurs.
Ne voulant plus rentrer au domicile maternel, elles rôdaient sur le quai de Valmy, le long du canal avec l'intention de s'y jeter.
Un agent a pu empêcher cet acte de s'accomplir.
Je viens de consigner leurs dires dans un rapport ; et la conduite coupable de leur mère et de son amant pourrait bien, après vérification, les amener sur les bancs de la police correctionnelle pour excitation habituelle de mineures à la débauche.
Tous les deux forçaient, par des menaces et des coups ces enfants à accepter des promenades en voitures fermées, principalement avec des vieillards.
— Quel âge ont-elles?
— Huit, onze et treize ans. Leur mère, une Polonaise, vend des Heurs volées par son amant sur les tombes des cimetières de Paris et de la banlieue.
— Joli couple. Inscris sur ton carnet, mon
Sîli LA POLI :E l'AàJîSIENNE
cher René, le nom de ces enfants; demain je me chargerai de leur placement. Mon devoir est de protéger l'enfance, l'occasion s'en présente, elle me servira de point de départ pour ouvrir une information sur les enfants exploités par leurs parents, amis ou étrangers, et je compte bien, monsieur le Chef de la sûreté, faire cette fois justice de vos préventions contre les enquêtes par un résultat prompt et sérieux.
La nuit s'écoule, je ne m'en plains pas, car j'ai vu, appris bien des choses que, sans les voir, une longue expérience seule peut faire deviner. Je ne me sens point fatigué, et je pense que nous pouvons encore voir ce garni delà rue Maubuée et ces tnaisons de la rue des Filles- Dieu.
— Je compte aussi, dit M. René, retourner dans la taverne où nous avons diné.
— Et moi, ajouta le Chef de la sûreté, j'espère, avant de rentrer vous faire visiter les Halles-Centrales en pleine animation.
UN JOLI MONDK 317