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CHAPITRE IV

Les Cabarets

Malgré les démolitions continuelles qui transforment de vieilles masures en maisons fastueuses, d'anciennes rues étroites et malsaines en avenues et boulevards splendides, largement aérés et bien ombragés ; malgré les progrès de notre civilisation, et peut-être aussi à cause d'elle, Paris, la capitale du monde, conserve encore, en des coins ignorés, des établissements publics ayant leur caractère original et tout à fait typique, soit par leur installation^ soit par leur clientèle interlope : véritables réceptacles de débauche et de vice dans tout ce que le vice et la débauche ont de plus misérable, lieux de réunion habituels des noctambules, rôdeurs de barrière, souteneurs de basétage, déclassés cherchant l'oubli dans l'ivresse crapuleuse avec sa promiscuité malsaine.

L'un des plus connus et des plus achalandés des cabarets de cette nature est situé au n° 57 de la rue Galande.

Surnommé le Château Rouge ou la Guillotine, à cause de la façade extérieure peinte en couleur sauf; de bœuf, cet établissement n'a point de cabinets pour l'exercice de la prostitution, point de jeux, point de filles qui racolent, et, cependant, les filles et les femmes ne manquent pas.

Prostituées de profession au dehors, elles n'y viennent que pour se saouler, comme s'y saoulent les hommes... à rouler sous les tables.

Arrêtés devant l'immense porte cochère qui donne entrée à ce cabaret, les trois voyageurs se disposaient à entrer.

— Mais c'est une entrée seigneuriale, dit le Préfet, en examinant la large porte et la cour spacieuse précédant le cabaret. Voyez là , à gauche, quel escalier monumental... Et ces fenêtres cintrées d'une hauteur prodigieuse... puis çà et là, dans les murs, 'des jours de souffrance grillagés... Cet immeuble doit être un ancien couvent...

— Ou un ancien temple de l'Amour, répondit le Chef de la sûreté.

— Comment cela?

— Cette maison a été jadis l'habitation de la duchesse de Beaufort, autrement dite Gabrielle d'Estrées, la favorite du roi populaire, dont la statue figure sur le Pont-Neuf.

— Ah! c'est l'ancien hôtel de la maîtresse de Henri IV! Alors, je ne m'étonne plus de l'aspect grandiose de ce bâtiment.

— D'après la chronique du temps, la mort de cette merveilleuse beauté a troublé le cerveau des magistrats chargés d'en rechercher la cause. Si le fait s'était passé de nos jours, des experts légistes de la valeur du professeur Brouardel auraient facilement trouvé, par l'autopsie du corps, les traces de l'orange accusatrice.

Le jardin de cet hôtel a été remplacé par ce bâtiment, où logent, en chambrée, des vitriers originaires de la Suisse. Ce sont gens rangés et économes, vivant en commun pour faire le moins de dépenses possible. Malgré la modicité de leur gain, ils amassent un pécule, avec lequel ils s'en retournent au bout de quelques années dans leur pays, pour y acheter un lopin de terre ou exercer un commerce.

Locataires du Château Rouge, ces étrangers n'entrent jamais dans le débit de boissons qui porte ce nom. Ils voient le mal de près, passent à côté et l'évitent avec soin.

C'est une justice à leur rendre : les ouvriers suisses sont laborieux et industrieux, sobres, doux de caractère, si on les juge tous d'après ceux présents chez nous, les cabarets de THelvétie ne doivent pas être, comme à Paris, les établissements les plus achalandés de ce beau pays.

La légation suisse établie à Paris le sait bien: elle n'hésite jamais à secourir largement ou à rapatrier ceux de ses nationaux que les hasards de la vie mettent parfois dans la gêne; elle est sûre de venir en aide à un malheureux et non à un homme d'inconduite.

— Entrons-nous dans le débit de boissons?

— Mais certainement; nous sommes venus pour cela, répondit le Cbef de la sûreté.

— Avez-vous des cigarettes, monsieur René?

— Ma foi non.

— En voici. Les gens que nous allons trouver là-dedans vous en demanderont.

— Nous aurions pu prendre quelques bons de pain.

— C'est inutile. Les habitués de ce lieu solliciteront du tabac, de l'eau-de-vie ; mais jamais de pain. Le pain est, pour eux, une question absolument secondaire.

Entrons, messieurs.

Dans cette première pièce, où se trouve le comptoir, il n'y a point de siège : cela gênerait le service ; et, du reste, les clients n'aiment pas boire ici : ils préfèrent se tenir là, à gauche, dans ces deux salles ornées de peintures murales pas trop mal tournées. Les pièces sont spacieuses, mais très mal éclairées.

On ne vend pas à manger ; mais les garçons prêtent volontiers aux gens qui apportent leurs repas du dehors des assiettes élîréchées, des fourchettes édentées et des couteaux à bout arrondi, pour garantir les tables et empêcher, lorsqu'une querelle vient à s'élever, l'ouverture de boutonnières humaines dans ces corps qui n'ont presque plus rien d'humain.

La maison est tenue par un gérant ; le propriétaire ne paraît guère, que pour empocher la recette, toujours abondante.

Celui qui s'enivre a le droit d'y cuver son vin,

UN JOLI MONDE tS

couché sur un bout de table ou dessous, à son choix.

Comme vous pouvez le voir, la boisson dominante est le vin : on en a débité jusqu'à cent pièces par mois ; mais, depuis la baisse des travaux, la vente s'est ralentie. On ne vend plus maintenant qu'une pièce par jour.

Ici, tout le monde paye d'avance ; on ne livre les consommations, qu'après avoir reçu l'argent. Donnant, donnant. C'est le moyen d'éviter les discussions.

— Combien vend-on le vin ?

— Les prix varient de 60 à 80 centimes le litre.

Si la bohème artistique et littéraire a choisi pour cénacles les brasseries à femmes, le Château-Rouge est le rendez-vous de la basse bohème populacière; c'est l'asile, le refuge spécial d'une centaine de paresseux, exerçant des professions interlopes, que la police correctionnelle ne peut pas toujours définir.

— Bien que nombreux, ces consommateurs paraissent assez paisibles.

— Les querelles sont fréquentes ; mais nous sommes arrivés dans un moment de calme. Cela nous permettra d'étudier les types.

— SouF. les haillons de ces individus, au visage rougi par l'abus des boissons, j'aperçois encore chez quelques-uns des airs de distinction.

— Vous ne vous trompez pas ; il y a parmi eux des hommes ayant reçu de l'instruction, ayant même possédé une certaine fortune dissipée par le jeu et la débauche.

— - Que faut-il servir à ces messieurs? demanda le garçon en s'arrêtant devant les trois visiteurs.

— Rien, dit M. René.

— Rien ! ce n'est pas beaucoup, reprit le garçon sans s'éloigner, attendant toujours la commande.

— Donnez-nous des cerises à l'eau-de-vie.

— 11 faut donc que nous prenions quelque chose? demanda le Préfet, quand le garçon se fut éloigné.

— C'est indispensable, pour ne pas trop se faire remarquer ; mais nous ne sommes pas obligés d'absorber ce que nous commandons ; les consommations ne feront point retour au comptoir. Après notre départ, on se disputera pour les avoir.

Le garçon apporta des cerises, et se tint un instant immobile avant de poser les trois récipients sur la table.

— Donnez 45 centimes, monsieur René, dit le Chef de la sûreté.

— C'est juste. J'avais déjà oublié qu'ici l'on paie d'avance.

En ce moment, une discussion s'élevait au fond de la deuxième salle.

M. René y pénétra, et se trouva en présence d'Oiseau-Mouche et de Porthos. Pour passer le temps, ils avaient offert un litre à seize à un ménage d'ivrognes.

Pour les remercier de leur gracieuseté, ces braves gens avaient voulu leur raconter l'histoire lamentable de leur déportation, à la suite de la Commune.

L'homme affirmait que lorsqu'il était midi à Paris, minuit sonnait aux horloges de là-bas.

La femme prétendait, au contraire, que c'était six heures du matin.

De là, discussion, épithètes gracieuses et menaces de coups.

L'affaire allait prendre mauvaise tournure, à la satisfaction générale de la galerie ; mais Oiseau-Mouche mit le ménage d'accord, en persuadant à tous deux que chacun avait raison.

— Au bout de la troisième table de droite, voyez-vous cet individu, qui lit une lettre à cette femme ivre? C'est un ex-clerc de notaire, au langage correct, possédant une grande érudition, échoué dans ce bouge par suite d'habitudes invétérées d'ivresse.

Ecrivain public ambulant, il court les cabarets, mettant, pour un verre de vin, son service et ses connaissances à la disposition des consommateurs.

C'est lui qui rédige les demandes d'admission dans les établissements hospitaliers ; au besoin, il fabrique de faux papiers aux mendiants capitalistes.

Arrêté plusieurs fois pour faits d'ivresse, il a toujours été trouvé porteur de lettres écrites en bon style, adressées à des notabilités financières pour leur demander des secours.

Il n'a jamais subi d'autres condamnations que celles que lui ont valu ses fréquentes et nombreuses libations.

La table voisine, oii se trouvent ces deux filles fumant la cigarette, est occupée par des came-

lots. Ils font partie de cette armée toujours grossissante qui, à partir de midi, envahit la voie publique pour y débiter des cartes transparentes, et toutes autres marchandises plus ou moins obscènes.

Un peu plus loin, dans la salle du fond, se réunissent les crieurs... ou plutôt les aboyeurs, distributeurs de journaux, qui hurlent sur tous les tons les nouvelles à sensation : le crime de la veille..., le viol de la nuit..., le scandale du

jour... AVEC CURIEUX, HORRIBLES ET DERNIERS DÉTAILS.

Près d'eux, moins nombreux, sont installés les chanteurs en ballade, ténors de ruisseau, barytons de cours, basses de cabarets, au répertoire varié, ràpeurs de couplets naturalistes, ne travaillant sérieusement que le lundi, ce dimanche des ouvriers.

Le poussant du coude, un voisin de table dit à M. René :

— On ne fait pas de mal ici, mais on est méfiant quand même. . . vous savez... le mouchard est suspect.

— Vous aimez donc bien ce cabaret?

— L'aimer?... c'est ma vie... comme la boisson est ma maîtresse... En fait de maîtresse, je n'en ai pas, et j'en ai cent... Pour ne pas les payer, j'ai mon truc... Je me saoule juste assez pour savoir me conduire, puisa la fermeture du Château, j'emmène dans mon garni une de ces femmes plus saoule que moi, et qui ne sait où aller se coucher.

Le lendemain, je la pousse dehors. .. Je ne la

connais plus... Yoilà... c'est comme ça, que je réalise des économies pourboire. Je vous dis ce que je fais... C'est peut-être pas honnête, mais je ne suis pas un menteur... moi. On m'appelle, ici, le Coucheur des poivrières.

— Quelle est votre profession, en dehors de celle-là?

— Forgeron.

— Et vous gagnez?

— Six francs par jour.

— Yous pourriez mettre quelques sous à la Caisse d'épargne.

— Pourquoi faire?... J'aime mieux les boire.

— Et quand vous serez vieux ?

— Eh bien... je ne serai plus jeune.

— Et après ?

— Après... après... je sais plus... et puis estce que ça vous regarde, vous... tiens !

Et maussade, le forgeron ivrogne, tournais dos au jeune homme.

— V'ià le député, glapit une voix à l'entrée de la salle. Il nous embête le député, avec sa politique.

— Comment. . . un député? demanda M. René.

— Même pas une épave électorale, dit le Chef de la sûreté. C'est un individu qui se dit retour de Nouméa. Suivez son manège. Il va s'accouder à cet énorme poêle : c'est sa tribune ; il parlera, pour se faire offrir les consommations qu'il commencera par commander.

Après un regard circulaire, le nouveau venu commença :

— Citoyens!... il y a des étrangers parmi

nous; qu'ils soient les bienvenus. Nous sommes tous frères... c'est un rapatrié qui vous le dit... un rapatrié qui est fier de ses malheurs. Je vous invite, citoyens, à partag^er avec moi le vin de l'amitié... Garçon !... deux litres à seize et des verres, là, sur ce poêle, qui sera l'autel de la Fraternité.

Je ne vous demande pas, citoyens, si vous êtes de Paris, de la province ou de l'étranger, mais je vous préviens que je n'aime pas les aristos.

Vous voilà... c'est bien... nous vous donnons l'hospitalité, et vous savez qu'elle est sacrée, excepté pour les ennemis de l'amnistie.

Moi qui vous parle j'ai vu mourir Gustave Maroteau sur le grabat du bagne... Nous l'avons enterré sslus goupil/onneu?' {prêtre). J'ai eu aussi le grand honneur de connaître Rochefort, ce lion de l'exil... un vrai frère, celui-là. Il a partagé mon sort... nous avons mangé ensemble le pain amer des déportés. Et pas fier, avec ça. Je lui ai serré plusieurs fois la main. Il aime le peuple, la famille... à Bruxelles il subvenait aux besoins de trois ménages. Pour ça, je vous le dis, citoyens : c'est un bon bougre. Buvons à sa santé, à sa future élection, pour qu'il anéantisse, quand il sera au pouvoir, tous ceux qui ont rejeté l'amnistie... et les autres.

A la vôtre ! citoyens.

Encore du vin, garçon, et d'autres verres, pour trinquer sans façon avec les camarades.

— Mais il me seuible qu'il ne paie pas d'avance, celui-là, «lit M. René.

— On nous fait crédit, répondit le Chef de la sûreté.

— Comment nous ?... mais c'est lui qui commande.

— Pour notre compte. . . c'est nous qui devons payer. Et son discours, croyez-vous qu'il nous l'ait débité pour rien ? car il a parlé à notre intention. Si nous restions encore un peu ici, il ferait de nouvelles commandes et nous serions obligés d'en acquitter le montant.

— Voilà qui est original, par exemple.

— Cet individu est un pochard très gai ; il a parfois le mot drôle.

— Il tire parti de son voyage à Nouméa...

— Où il n'a jamais mis les pieds. C'est un faux martyr politique.

— Comment, ce n'est pas un déporté ?

— Je suis à peu près certain qu'il n'a jamais vu la mer.

— Ah ! mais c'est encore plus drôle, alors.

— Déporté est aujourd'hui une profession sociale qui dispense de travailler.

— Est-il connu à votre service ? demanda le Préfet.

— Il n'y a rien contre lui à la Sûreté ; mais il doit avoir un dossier à votre Cabinet.

A ce moment entra un guitariste.

— Partons, dit le Chef de la sûreté, après avoir payé au garçon le vin commandé par le député. En restant plus longtemps, les compères qui sont dans cette salle préviendraient, comme ils viennent de le faire pour le faux déporté, un tas d'industriels, et vous verriez arriver suc-

cessivement le père Digue-digue-don, chanteur comique coiffé du traditionnel bonnet blanc, le Bancal avec sa chanson en souvenir de la Commune, des jongleurs avec leurs poids, les diseurs de bonne aventure, le poète de la joyeuse misère, et d'autres qu'il nous faudrait régaler.

Au grand désappointement du guitariste, les visiteurs sortirent du Château-Rouge.

Sur un signe de son chef, Porthos les avait précédés et Oiseau-Mouche allait les suivre, quand un ivrogne l'arrêta par le bras et lui dit à demi voix :

— Tu as vu, petiot^ les genses qui sortent d'ici... eh bien, foi de buveur, tout ça c'est de la j'ousse. Oh ! mais je m'y connais, moi, tu sais, gamin. Du reste, toi, tu m'as l'air d'un bon pég?'iot (voleur), et tu dois t'y connaître aussi.

— Crains pas Varnade (police), moi, dit Oiseau-Mouche en souriant, et il sortit pour rejoindre la voiture, qui stationnait au coin de la rue Saint-Jacques.

Une grande animation régnait dans la rue Galande.

— Je trouve à cette rue, dit le Préfet, un cachet particulier. Elle conserve un restant du passé très accentué, les anciens hôtels sont transformés en petits logements d'ouvriers, et dans l'intérieur, l'air et l'espace ne paraissent pas y faire défaut.

— Elle a son côté historique, répondit le Chef de la sûreté. Ainsi, au n° 12, existait le siège de la communauté des charpentiers et des ma-

cens. Les charpentiers se sont répandus un peu partout et plus spécialement à la Yillette.

Les maçons, moins mobiles, plus nombreux, ont étendu leur lieu de réside ace de l'autre côté de la Seine, notamment rue de l'Hôtel-de- YiUe.

Les ivrognes sont restés.

A l'entrée de la rue des Trois-Portes, M. René, qui marchait le premier, fit un brusque mouvement en arrière.

— Voyez, dit-il au Cbef de la sûreté, cette femme en haillons étendue sur le pavé. Elle est évanouie, morte peut-être.

— De faim, ajouta le Préfet.

— Rassurez-vous : elle est seulement ivre, mais ivre au dernier degré. L'anéantissement est complet. La vie animale semble suspendue. Sentez-vous cette odeur nauséabonde qu'elle exhale ? c'est un mélange d'absinthe et de puanteur de gadoue, son parfum habituel à cette fille. Elle est jeune encore, trente ans à peine. A travers ses lèvres lippues et baveuses, on aperçoit d'assez belles dents. Elle a dû être jolie.

— Elle est maintenant hideuse, avec ces taches de boue sur la figure. Ce doit être une prostituée?...

— (y Q?>iViiiQ pierreuse.

— Pierreuse ?...

— Oui. C'est le surnom qu'en argot l'on donne à certaines filles devenant heureusement de jour en jour plus rares. Elles n'ont d'autre domicile que les chantiers de maisons en démolition ou en construction ; exercent la pros-

titution à la belle étoile, sous les ponts, sur les berges, aux remparts et dans les fossés des fortifications, quelquefois même dans les allées des maisons sans concierge. Je connais celle-ci ; on la nomme Mémèche. Yos gardiens de la paix, qui la ramasseront tout à l'heure, la connaissent bien aussi ; elle est l'abonnée du poste, où elle couche au moins une fois par semaine.

L'ivresse est héréditaire dans sa famille : sa mère est morte à Sainte-Anne, à la suite d'un delirhim tremeiis ; son père, après une tentative de suicide, a fini ses jours récemment à l'hôpital ; elle-même est maintenant près de sa fin ; l'alcool accomplit son œuvre néfaste ; bientôt la mort aura raison de ce corps saturé. En sortant de l'assommoir, son église, elle tombera en pleine rue et la Morgue sera sa dernière exposition. Connue de tout le monde, elle ne sera réclamée par personne et son cadavre servira d'étude à la clinique.

— Que faisaient les parents de cette fille ?

— Sa mère n'exerçait aucune profession avouable. Gomme sa fille, elle se livrait à la débauche ; son père était un vieux roulant.

— Qu'est-ce qu'un roulant ?

— C'est un chineur y autrement dit marchand ambulant, qui va offrir à domicile des étoffes à bas prix, souvent provenant de vols.

On était arrivé devant un cabaret dont l'enseigne était autrefois : Au Drapeau rouge.

Triste souvenir des événements de juin 1848, ce cabaret est devenu aujourd'hui le Marché de la régie.

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C'est là que se réunissent les ramasseurs de bouts de cigares et de cigarettes, un des mille petits métiers des dessous parisiens.

Dans le langage argotique, on les appelle les ramasseurs de mégos. Ces individus, que l'on voit marcher le long des terrasses des cafés, le regard fixé à terre, forment une sorte de corporation assez étendue dont le rendez-vous est à l'ancien Drapeau 7'ouge. C'est là que se fait la cote, la hausse et la baisse de la marchandise, selon que la récolte a été plus ou moins fructueuse . Cet établissement vaut la peine d'être visité.

Nos touristes pénétrèrent dans un étroit boyau rempli d'êtres humains, assis devant des tables sur lesquelles chacun avait déposé le produit de sa récolte de la journée et de la soirée.

Le chef des ramasseurs de mégos examinait les produits tout en distribuant les postes pour la journée du lendemain.

Sur son calepin, sont inscrits les jours et dates des événements qui attireront la foule sur tel ou tel autre point: les mariages riches, les enterrements importants, les fêtes aux églises, les entrées aux portes des mairies et des cimetières, enfin, tous les endroits où les usages empêchent de fumer.

Le temps et les heures de travail varient selon e lieu.

Le gain journaher par homme est en moyenne de 2 francs. On a, de plus, la facilité de fumer et de chiquer à volonté.

La récolte générale est étalée sur une planche spéciale.

On tire d'abord les meilleurs bouts de cigares, cotés 20 à 25 centimes le paquet. Le reste se vend à la poignée à raison de 10 centimes.

Les vieillards indigents et les ouvriers besoigneux forment le fond de la clientèle.

L'ancien Drapeau rouge n'est pas le seul établissement 011 se réunissent les ramasseurs de mégos, mais il est l'un des plus achalandés.

Le commerce des déchets de cigares et de tabacs ne se fait pas seulement au détail ; il y a des gens qui font le gros. Ceux-là traitent généralement avec les garçons de cafés, qui leur livrent des cigares presque entiers. Bien coupés et proprement arrangés, ils se vendent dans les ateliers des faubourgs, à raison de 2 et 3 francs le paquet.

Lorsque les étrangers pénétrèrent dans l'établissemant, personne ne fit attention à eux.

L'étroite salle était bondée de monde. Une fumée opaque empêchait de distinguer les êtres à trois pas de distance ; une odeur acre et insupportable empestait l'atmosphère et prenait à la gorge. Une épaisse buée recouvrait les vitres de la devanture.

Oiseau-Mouche, près du comptoir, causait avec la caissière, une assez jolie fille, paraissant setrouverparfaitementàl'aise dans cet air vicié.

— Quelles boissons débite-t-on dans cette maison? demanda le Préfet.

— Toutes sortes de liqueurs ; mais il y aune spécialité : celle du café à 10 centimes la tasse, 15 centimes pour les richards du lieu, qui peuvent s'offrir un verre de fine Champagne.

Ce café est fabriqué avec le marc provenant des grandes maisons : ce qui permet au débitant de vendre bon marché, tout en ayant son bénéfice.

— Les sièges de cette maison me paraissent bien primitifs.

— En effet. Ils consistent en planches courant le long des tables, et clouées sur des pieux plantés dans un sol en terre battue.

Ce débit était autrefois une chambrée, où l'on couchait sur une litière de paille rarement renouvelée.

Placés comme des chevaux dans une écurie, les dormeurs étaient séparés entre eux par une corde qui limitait la place de chacun.

Par mesure d'hygiène et de salubrité, l'un de vos prédécesseurs a fait disparaître a ce logis de nuit à la corde ^ » le dernier de l'espèce.

— Si intéressant que soit cet établissement, dit M. René, je ne serais pas fâché de le quitter. Les yeux me picotent, comme si on me les avait frottés avec un oignon.

— Partons, dit le Chef de la sûreté ; mais auparavant,prenez ce paquet de ^«e^o.s%premier choix, que vous offre Oiseau-Mouche ; vous en trouverez le placement facile, dans un autre cabaret où nous allons nous rendre en sortant d'ici (1).

Quand ils furent dehors, tous respirèrent bruyamment. L'air de la rue leur parut parfumé comparé à celui qui régnait dans l'ancien Drapeau rouge.

[\) Etablissement disparu (juillet 1

— Nous voilà dans la rue des Anglais^ autrefois la rue des Anglaises, dit le Chef de la sûreté, quand ils eurent fait une centaine de pas.

— Elle n'est pas bien large, la rue représentant nos voisins d'outre-Manche , reprit le Préfet.

— Ni large, ni longue, ni élégante. Elle est loin de ressembler au boulevard des Italiens.

— Cela tient peut-être, dit à son tour M. René, à ce que les Anglais ne nous ont jamais fourni comme les Italiens un cardinal, premier ministre.

— On attribue l'origine du nom de cette rue à des religieuses Bénédictines anglaises qui, en 1677, s'établirent dans l'immeuble qui portait le n° 28.

Le but de cette congrégation était de prier pour le rétablissement de la religion catholique en Angleterre, qui est néanmoins restée protestante.

Ces religieuses furent expropriées le 1'''^ brumaire de l'an YJII, et, après leur départ, des étudiants anglais vinrent se loger à la même adresse^ ce qui expliquerait d'une façon assez plausible le changement du nom de la rue.

En attendant la pioche du démolisseur, cette ruelle malpropre qui n'a pas six mètres de large sur soixante-dix de longueur, sert de passage aux lîlles de débauche et à leurs souteneurs.

Le renfoncement que vous voyez là, au n° 7, est le cabinet de nécessité des ivrognes mâles et femelles, qui pulullent dans ces parages. Les gardiens de la paix y ramassent souvent des

rouleuses ivres-mortes comme celle que nous venons de voir dans la rue des Trois-Portes.

— Pourquoi y a-t-il plus d'ivrognes ici qu'ailleurs, demanda M. René ?

— A cause d'une sorte d'assommoir installé là, devant nous, au n° 4, où nous allons pénétrer.

Cet établissement, dit « Le Père Lunette i^ ^ a été fondé, il y a trente ans, par un certain Lefèvre possesseur d'une énorme paire de lunettes à monture de cuivre. Il les avait plus souvent sur le front que devant les yeux, et les demandait à chaque instant à sa femme.

En raison de cette manie, le bonhomme Lefèvre a été surnommé Le Père Lunette^ c'est alors qu'il fit peindre sur le vitrage de sa boutique, les besicles, que voici, devenues légendaires; il s'est enrichi ainsi que ses successeurs.

Le propriétaire actuel de cette lucrative spéculation, ne paie que 750 francs de loyer annuel ; il a pou de frais et débite chaque jour un nombre incalculable de petits verres d'eau-de-vie et autres liqueurs. Ce qu'il vend le moins, c'est le vin ; cependant il en écoule de six à sept barriques par mois.

L'établissement se compose de deux pièces longues et étroites, séparées par une cloison de bois. On ne sait pas pourquoi, la salle du fond a été baptisée : le Sénat.

Pendant que le Chef de la sûreté donnait ces explications au Préfet et à son neveu, la porte du Père Lunette ne restait pas inactive. A cha-

que instant, elle s'ouvrait pour laisser entrer un ou plusieurs individus déjà pris de boisson.

Arrêtés devant l'entrée, nos trois visiteurs entendaient, à chaque entre-bàillement de la porte, une rumeur tantôt sourde, tantôt stridente, comme la vague de l'océan déferlant sur les galets de la grève.

— Entrons, dit le Chef de la sûreté.

Le Préfet et son secrétaire le suivirent.

Ce dernier faillit se trouver indisposé, dès que ses poumons se remplirent de l'atmosphère viciée et chaude qui régnait à l'intérieur de l'établissement.

C'était un mélange d'alcool volatilisé, d'émanations de vin vomi, d'haleines empestées par l'ail et l'ivresse générale, le tout aromatisé par une épaisse fumée se dégageant de pipes refumant des bouts de cigares déjà fumés et macérés dans la boue du ruisseau.

La cohue était tellement compacte, que nos trois visiteurs durent faire usage de leurs coudes, pour se frayer un passage jusqu'à la porte de la cloison séparant les deux salles. De là, à travers un brouillard intense, le regard plongeait dans tous les recoins du bouge.

Un comptoir en zinc, derrière lequel trônent le débitant et sa femme, occupe, dans presque toute sa longueur, le côté droit de la pièce d'entrée.

Dans l'étroit couloir, séparant ce comptoir du mur lui faisant face, se presse une foule avinée, buvant debout, criant, gesticulant.

Derrière cette palissade vivante et grouil-

lante, on voit, sur un banc scellé contre le mur, au-dessous d'une rangée de barils, cinq ou six vieilles femmes en haillons, sales, dépoitraillées : les unes assises, branlant la tête avec la cadence automatique particulière aux ivrognes qui sommeillent; les autres, couchées pêle-mêle ivres-mortes ; presque toutes ronflantà l'unisson et se livrant de temps à autre à d'inconscientes et sonores incongruités. Sur les petits tonneaux à liqueurs ornementant la boutique, sont piqués les portraits- charges des clients sérieux.

A l'extrémité du banc dit : des accusées, et où les femmes seules ont le droit de s'asseoir, de s'étendre et de dormir, se trouve assise, et, faisant tapisserie entre deux vieilles ivrognesses, une fille aux joues roses et fraîches, jolie et proprette, luttant contre la somnolence qui l'envahit.

En la voyant ainsi, l'air triste et mélancolique, les yeux humides, le regard très doux perdu dans le vague, on serait tenté de croire que, fille ou sœur affectueuse et dévouée, elle vient tenter d'arracher à cet enfer un père ou un frère ivrogne ; ou bien, qu'amante délaissée, elle est à la recherche de l'ingrat qui l'oublie.

On se sent ému, en présence de cette enfant perdue dans ce milieu de brutes alcoolisées ; on éprouve pour elle un sentiment d'intérêt, une sensation de pitié.

Mais l'illusion disparaît, dès qu'on l'approche. Comme la Mémèche cuvant sa « cuite )) (1) sur

(1) Allusion à la quantité d'alcool qui chauffe l'estomac des ivrognes.

le pavé de la rue des Trois-Portes, la jeune cliente du Père Lunette envoie des bouffées dans lesquelles on sent un mélange de vin, d'eau-de-vie et d'absinthe.

Son regard se dirige souvent vers la porte.

Attend-elle quelqu'un?

Oui. . . elle attend tout le monde; aux arrivants elle sourit, a\ec l'espoir qu'on lui offrira une tournée de la liqueur dorée, qui miroite dans les flacons étages au-dessus du comptoir.

Si on lui parle, elle essaie de fixer son regard hébété sur son interlocuteur ; ses lèvres ébauchent un sourire qu'elle veut rendre gracieux, et de sa voix traînante, enrouée et presque éteinte, elle murmure la même phrase stéréotypée dans sa bouche :

— Tes bien gentil.» . paie-moi un verre de cognac.

Ce n'est point dans un but de prostitution que cette fille fréquente le caboulot du Père Lunette, car elle trouverait à se prostituer plus facilement et plus lucrativement ailleurs. Son espérance est celle de boire de temps à autre un verre de « tord boyaux », de celui qui ne se vend nulle autre part.

Et puis... elle est heureuse de respirer cette écœurante atmosphère ; elle ne se trouve bien qu'assise sur la planche faisant face au comptoir ; elle y mange un morceau de pain et de saucisson à l'ail ; elle y dort, sa tête appuyée sur les reins d'une autre pocharde, et ne s'en va qu'au moment de la fermeture pour recommencer la même vie le lendemain.

La salle du fond, autrement dit : le Sénats est garnie de tables de bois très rapprochées les unes des autres et les consommateurs, mâles et femelles, sont entassés comme des harengs dans un baril.

Par un mouvement mécanique, tous se serrent encore pour faire place aux trois nouveaux venus. « Soyons polis, ce sont des rupins, dit un pochard ; faut pas effaroucher les gens chics. »

Le Préfet lui sourit pour ces bonnes paroles, et, très flatté, l'ivrogne lui donne une poignée de main, comme à une vieille connaissance.

La cacophonie, que l'on entend dans cette salle, est inénarrable. On crie, on hurle, on déclame des vers, on chante en même temps cinq ou six refrains différents, le tout avec accompagnement de bris de verres, de gestes, de bousculades et assaisonnement de quolibets obscènes.

Pour se faire entendre de son voisin, il faut lui corner dans le tuyau de l'oreille, et encore vous passe-t-il du feu, quand vous demandez le titre d'une chanson.

L'unique garçon, suant comme un cheval de maître après un long trait de galop, se démène, pour arriver à servir tout le monde, à cette heure oii \di saouleriehdX son plein. Malheur à qui lui barre le passage ! d'un coup de coude ou d'une poussée d'épaule, il le colle contre le mur, quand il ne l'envoie pas s'asseoir brusquement sur la poitrine d'une ivrognesse.

Tout le monde paie d'avance , comme au

Château-Rouge. Point de consommation, avant d'avoir déposé la monnaie.

Toutes les liqueurs coûtent 15 centimes.

L'ornementation de la salle mérite une mention spéciale.

Il y a là des tableaux, des dessins et des peintures murales que l'on croirait inspirées par les ouvrages de M. Emile Zola, si elles n'eussent été créées avant l'apparition de VAssommovr et de Nana.

Cyniques et ordurières, ces décorations sont l'œuvre d'artistes d'un certain talent, hommes et femmes échoués là, par suite d'inconduite.

La description de ces insanités ne peut se faire sans l'emploi de ternies... techniques. Aussi, avons-nous choisi, parmi ces peintures, celles qui peuvent encore subir l'analyse.

A gauche, en entrant, est peint, à même le mur, un gros bonhomme accroupi dans une posture significative. Par un reste de pudeur, il cache sa tête sous un énorme parapluie rouge, tandis qu'il expose la partie charnue de sa personne. Sa culotte lui tombe sur les talons. Pour tout dire, il se livre à un exercice naturel, et, de ce qui est à terre s'élève une légère colonne de fumée bleuâtre qui monte lentement en spirale.

A droite, également peinte sur le mur, se trouve une fille de débauche , plantureuse Vénus, dans le costume d'Eve. Elle vient de faire une passe, et, souriante (le miche sl dû être généreux), elle s'avance vers son souteneur qui, non moins souriant qu'elle, lui tend gracieuse-

ment une cuvette pleine d'eau. Et, pour qu'on ne se trompe pas sur le rôle de l'hoimne-poisson^ un superbe maquereau sert de piédestal à la femme.

D'autres peintures, plus ou moins érotiq,ues, s'étalent sur le mur.

On y voit aussi les portraits de Gambetta et de M. Paul de Cassagnac.

Devenez célèbres , MM. les hommes politiques, et vous aurez les honneurs de la cimaise au salon du Père Lunette.

Les rixes sont fréquentes dans la salle du Sénat; mais tout se passe en famille, et rarement la police intervient.

Si, par hasard, une affaire prend trop mauvaise tournure, le garçon, solide gaillard, déporte (c'est le mot consacré) les combattants dans la rue, où un cercle de curieux les protège, pendant qu'ils s'administrent une peignée en règle; ensuite, comme les duellistes renommés, ils se réconcilient sur le terrain et rentrent dans l'établissement, où ils se font servir une tournée de tord-boyaux qui cimente la paix conclue.

Gomme au Ghâteau-Rouge, il faut, chez le Père Lunette, prendre une consommation quelconque pour se donner une contenance. Le Ghef de la sûreté commanda au garçon des cerises à l'eau-de-vie.

Assise à côté de M. René, une vieille fille édentée paraissait convoiter le contenu du verre placé devant le jeune secrétaire.

— Veux-tu que je casse ton noyau? lui ditelle avec une câlinerie qui la rendait affreuse.

— Si vous désirez des cerises, je vais vous en faire donner.

— Des cerises ? fit-elle avec une moue dédaigneuse ; oh ! la la !

— Vous ne les aimez pas?

— Je ne prends jamais de cette saleté. J'aime pas les douceurs. Du raide, à la bonne heure... De l'eau-de-vie blanche... C'est ça qui ravigote!

— Pourquoi prenez-vous tant de boisson alcoolique?

— Mais c'est pas de la boisson à coliques^ puisque c'est du marc. T'es pas un homme, toi, pour te rincer la dalle avec du petit lait.

Sur un signe de M. René, le garçon, qui connaissait les goûts de la vieille femme, avait placé devant elle un verre d'eau-de-vie blanche.

Elle l'avala d'un trait, en disant au jeune homme :

— As-tu vu le coup?... l'extrait de vitriol n'a pas tremblé dans le verre. C'est bon... bien iDon... ça racle.

On annonce le chansonnier de l'établissement. C'est un jeune homme aux manières assez distinguées. Il va chanter ou plutôt déclamer un poème dont il est l'auteur; c'est une description en vers de la buvette et des peintures murales de la salle dite « du Sénat ».

— Silence!... silence! crie-t-on de toute part. Le bruit diminue un peu et le poète commence :

Oui, quelques joyeux garnements Battent la dèche par moment.

Chose bien faite !

Moi, dans mes jours de pauvreté, J'ai, dit-on, beaucoup fréquenté

Père Limette.

Aussi, je veux vous détailler, Au risque de vous voir bâiller

Jusqu'aux oreilles, Ce qu'on y voit de curieux; C'est le produit laborieux

De plusieurs veilles.

A gauche, en entrant, est un banc Où le beau sexe en titubant

Souvent s'allonge ; Car le beau sexe, en cet endroit.

Adore la chopine, et boit

Comme une éponge.

A droite, un -comptoir en étain Qu'on astique chaque matin :

C'est là qu'on verse Les rhums, les cognacs et les marcs A qui veut mettre trois pétards (15 centimes)

Dans le commerce.

La salle est au fond ; sur les murs, Attendant les salons futurs,

Plus d'une esquisse.

Plus d'un tableau riche en couleur Se détache, plein de chaleur

Et de maUce I

Les pieds posés sur un dos vert Une Vénus de la Maubert

Mise en sauvage ; Reçoit des mains d un maquereau Une cuvette pleine d'eau

Pour son lavage.

Cassagnac, on ne sait comment, Arrive juste en ce moment

Toujours sévère.

Et Gambetta, plus libertin, Fixe ardemment sur la catin

Son œil de verre.

Gambetta, toujours peu flatté, Se retrouve décapité

Dans sa sonnette, Observant, d'un œil polisson, Un autre groupe où le poisson

Porte casquette.

Le chien, la maîtresse et l'amant S'en vont tous les trois fièrement

Et haut le ventre, A la conquête de celui Qui sera ce soir le mari,

Disons le pantre.

Dans un verre qu'il tient en main L'homme-chien, horrible et trop plein,

Vomit sans honte, Et, malgré son contentement, Constate, avec ôtonnement,

Qu'il a son compte.

Muni d'un immense pépin Le bas et cauteleux Rodin,

Parfait jésuite, Frac boutonné jusqu'au menton Allonge un énorme piton En pomme cuite.

Le bon Tartuffe et Loyola Revivent dans ce gredin-là.

A moi, Molière, Eugène Sue et toi, Pascal, Car ce ténébreux animal

Craint la lumière.

Que de cadavres entassés.

Et combien de bûchers dressés

Forment Fliistoire De tous ces pères Loriquet Qu'on a flétris du sobriquet :

De Bande noire !

Gloire à Fauteur du Juif-Errant,

Son livre est vrai, son œuvre est grand

Tant que sur terre On grinchira de par Jésus, Vous ne serez jamais trop lus.

Sue et Voltaire.

La charmante Fleur-de-Péché , Dont le front rêveur est penché

Sur une verte.

De ses charmes dus au pastel Tient sur le boulevard Slichel

Boutique ouverte.

En costume de chiffonnier, Diogène, vieux lanternier,

Observe et raille, Semblant tout prêt à ramasser Les hontes qu'il voit s'entasser

Sur la muraille.

Puis, deux ôtres qui ne sont qu'un Femelle blonde et mâle brun,

Ardents, farouches !

Dans l'ovale d'un médaillon.

Se font un amoureux bâillon

De leurs deux bouches.

Sous un parapluie étendu Monseigneur Plon-Plon éperdu,

N'est plus à l'aise Et flairant un nouveau danger Fait ce qui du verbe manger

Est l'antithèse.

Voici la reine des poivrots Buvant sans trêve ni repos,

C'est Améhe.

Jadis, cette affreuse guenon Etait une femme, dit-on,

Jeune et jolie.

A boire ! à boire ! Encore du vin Jusqu'à deux heures du matin,

La soif la ronge; Et sous le téton aplati A la place du cœur parti,

Bat... une éponge.

L'auditoire applaudit chaleureusement cette malpropre conception, et le poète, son chapeau à la main, fait la quête.

Des pièces blanches se mêlent aux gros sous et, mis en appétit, le déclassé s'apprête à chanter :

La chanson du Père Lunette !

Mais un violoneux fait son entrée, et, à son apparition, le déclamateur salue gravement et se retire en disant comme Henri IV :

« Il faut que tout le monde vive ! «

L'auditoire n'est pas content.

Le violoniste n'est pas en odeur de sainteté.

Aux premiers accords de l'instrument, le tapage éclate.

— Tais ta gueule ! crie une voix au fond de la salle.

— Remise ta raclette dans son cercueil ! glapit un autre.

— Allons, silence, crapules ! par respect pour les nobles étrangers, exclama l'ivrogne qui avait donné la main au Préfet.

— Je m'en f...iche, vieux musée de cire ! brame une poivrière à la tignasse grisonnante et ébouriffée.

— Oh ! c't'amour qui piaille ! reprend l'ivrogne.

— Silence ! crie d'une voix de stentor le garçon, en frappant sur une table un vigoureux coup de poing qui fait danser les verres et les bouteilles.

Un grognement de fauves se fait entendre, et puis c'est fini.

Le violoniste fait courir son archet sur les cordes et commence une romance sentimentale dont il se dit l'auteur et le compositeur :

Plus blanche que la blanche hermine...

— 11 n'y a pas de vermine ici ! crie une voix avinée.

— A la porte ! rugit un autre.

L'artiste ne se démonte pas et recommence

Plus blanche que la blanche hermine...

— Et... m pour la vermine ! continue la

première voix.

— Je vous en prie, faites silence, dit le musicien. Laissez-moi gagner ma vie. J'ai mon garni à payer ce soir.

L'homme à la voix avinée s'emporte en disant :

— Je m'en f...iche de toi et de ton garni comme de mon verre vide... Tiens, voilà pour toi!

Et levant le bras droit, il lance dans la direction du violoniste un verre qui va se briser sur le mur ; un morceau rebondit et casse une vitre de la porte de séparation entre les deux salles.

Tout le monde se lève, et une bagarre générale se produit.

Chacun prend son verre ou sa bouteille, autant pour préserver ce qui reste que pour s'en faire une arme offensive et défensive.

Debout, dans un coin, le Préfet et son secrétaire ne sont qu'à demi rassurés.

Le Chef de la sûreté fait un mouvement avec

son chapeau, et Oiseau-Mouche, juché sur une table, disparaît en deux bonds.

Le garçon veut s'emparer du perturbateur pour le déporter ; mais celui-ci se cramponne fortement à une table et tient bon.

Aussitôt deux camps se forment : les partisans du garçon et ceux de l'ivrogne.

— L'enlèvera! crient les uns.

— L'enlèvera pas ! répondent les autres. Tout à coup, la scène change.

Porthos entre et, se faisant place à coups d'épaule, parvient jusqu'à l'ivrogne, le soulève comme une plume et le sort du cabaret.

Sur un nouveau signe de son chef, Oiseau- Mouche, rentré avec son collègue, paye la dépense, le carreau cassé et rejoint dans la rue les voyageurs qui avaient profité, pour sortir, de la trouée faite par Porthos.

Sur le boulevard Saint-Germain, ils respirèrent ; le grand air leur semblait bon.

— En voilà une sortie ! dit M. René.

— Voulez-vous rentrer? demanda le Chef de la sûreté.

— Non, merci ; j'en ai assez du Père Lunette.

A ce moment, ils furent rejoints par Porthos.

— Comment avez-vous su que nous étions dans l'embarras? lui demanda le Préfet.

— Voilà l'affaire, répondit le colosse, Oiseau- Mouche est venu là au coin où j'étais en gaffe (observation) et me dit : « On se cogne chez Lunette; les Grands patrons y sont. » Là dessus l'accours...

— Et vous enlevez, très délicatement, Tauteur du trouble, ajouta en riant M. René.

— Qu'avez-vous fait de cet homme? demanda le Chef de la sûreté.

— Je l'ai porté placidement sous la fontaine de la Haubert, et je lui ai fait couler un petit filet de lance (eau) sur la tête, histoire de lui rafraîchir la coloquinte^ en lui disant : « Tiens, » bois un coup de ça, pour te remettre ; » mais au lieu de boire il a demandé du vin. Regardezle gesticuler en montrant le poing à la fontaine . . . C'est de l'époque.

— Qu'est devenu votre collègue?

— Il nous a précédé chez le minzingue de la rue de Cotte.

C'est un débit de boissons où nous allons maintenant. Le propriétaire est originaire de la Belgique.

Ce cabaret, illustré par des obscénités d'un genre particulier, est fermé aux filles et aux souteneurs : mais il est spécialement fréquenté par les ouvriers du faubourg Saint-Antoine, qui ne craignent pas d'y conduire leurs femmes et leurs enfants.

Montons en voiture. Placez-vous, Porthos, près du cocher et filons vite.

Si, pour ne pas se faire inviter à passer la frontière, nos nationaux sont tenus à la plus grande droiture, quand ils se trouvent à l'étranger, les étrangers peuvent tout se permettre impunément dans notre pays si hospitalier.

Témoin ce sujet belge qui, au n'' 23 de la rue de Cotte, a installé un débit de vins orné des peintures les plus dégoûtantes.

Le cabaret se compose d'une petite boutique donnant sur la rue et d'une salle séparée de la première pièce par une cloison en planches fixées à hauteur d'homme.

Dans la boutique, près du comptoir, on voit, parmi les bouteilles de l'étalage, un groupe de trois poupées habillées représentant Rochefort bénissant le mariage de Gambetta avec Louise Michel.

Les trois personnages sont fixés sur un cercle que l'on fait mouvoir à volonté.

Lorsque ce système est en mouvement, Rochefort, en tournant sur son centre, ébranle un fil de fer qui fait courber la tète au couple Gambetta et Louise Michel.

Mais ceci n'est qu'une allusion politique déplacée ; le reste, beaucoup plus étendu, ne peut, n'ayant pas l'intention d'écœurer le lecteur, se décrire en son entier.

C'est un assemblage de scènes tellement obscènes que ce qui suit est bien au-dessous de la réalité, et ne donnera qu'une faible image de cette exposition ordurière et publique que des sommités littéraires telles que MM. A. Dumas, L. Halévy, J. Claretie, ont visité incognito.

Leur étonnement a été profond en constatant l'existence d'une pareille maison dont le propriétaire, fournit, le sourire aux lèvres, les explications soulignées, absolument comme un montreur de lanterne magique. L'ingénieux « Père

Jules », ainsi que lui-même se désigne à la population ouvrière, montre avec complaisance, et plus encore par orgueil la composition de ses tableaux dont il est l'inventeur et qu'il a signés de son prénom.

11 s'en fait « gloire » .

Le premier accroché au mur, faisant face au comptoir^ représente la fontaine du Manneken- Pis^ une des curiosités de Bruxelles ; et voici comment ce Belge a transformé l'un des monuments de son pays.

Au premier plan, une femme tient ses vêtements retroussés jusqu'à la ceinture et fait face à un urinoir pour hommes.

De l'autre côté, un individu est dans la même posture.

En grande tenue, le Bourgmestre et le Commissaire de police, assistent impassibles au soulagement de ce couple. De chaque côté de l'urinoir qui représente la fontaine figurent des agents de police dont l'un, étend la main et montre, creusée au milieu de l'élévation de la colonne, une niche abritant un enfant qui pisse dans un bassin.

De là ce nom de fontaine de Manneken-Pis.

Au moyen d'une bandelette mobile, l'auteur fait subir à l'enfant diverses transformations qui excitent l'hilarité des clients.

En retournant ce tableau, on se trouve en présence du « Plaji Trochu )),qui se compose d'une peinture représentant un général faisant ses nécessités ; à quelques pas de lui son ordonnance en chemise se tient le nez.

Autour du général sont groupées, les jupes relevées, plusieurs femmes se livrant au même exercice.

On ne peut imaginer quelque chose de plus infect.

A proximité de ce tableau, se trouve le fameux tourniquet en bois de palissandre mesurant plus d'un mètre de circonférence^ dans lequel sont encastrés vingt-cinq petits médaillons représentant chacun une obscénité ; mais les sujets sont presque tous de la même nature : femmes en chemise urinant, et hommes en costume à' Officiers français faisant autre chose.

Chaque fois que Ton fait mouvoir le tourniquet, qui sert ordinairement aux ouvriers pour jouer les consommations, les personnages tournent à contre- sens sur leurs plaques mobiles, et prennent les attitudes risquées.

L'on perd ou l'on gagne, chaque fois que la baïonnette d'un soldat s'arrête sur un numéro correspondant aux médaillons.

Tous ces personnages placés les uns devant les autres, mus par la même force d'impulsion, indiquent le même numéro, lorsque le tourniquet cesse son mouvement de rotation.

A gauche, près du comptoir se trouve un second tableau représentant, d'après son auteur : Les 'punaises de la rue S ainte-Mar guérite.

Composé de plusieurs petits tubes en verre, en forme de serpenteaux, ce tableau ne le cède en rien à ceux déjà décrits.

Dans les tubes sont introduits des feuilles de

cuivre extrêmement légères, de la couleur des punaises.

Au moyen du robinet qui alimente la fontaine du comptoir, l'eau passe dans les tubes, établit un va-et-vient et donne aux petites parcelles de cuivre l'aspect de punaises en procession.

Grâce aux zigzaj^js des tubes, ces punaises paraissent entrer dans le corps de différents personnages aux vêtements relevés peints, sur le fond du tableau, hommes, femmes, curés, placés les uns sous les autres, avalent ces punaises pour les rendre par l'extrémité opposée.

C'est aussi dégoûtant qu'ingénieux.

En examinaat les principaux moyens de réclame imaginés par ce marchand de vins, et qu'il montre avec vanité, on ne peut s'empêcher de déplorer que tant d'industrieux efforts soient dépensés à inventer de pareilles polissonneries, que toute personne, moyennant une consommation de 15 centimes, peut examiner et faire manœuvrer à son aise.

La deuxième salle accessible au public, au lieu de papier de décor, possède une série de tableaux non moins orduriers peints sur toile.

En pénétrant, on voit à droite une puissante nourrice allaitant un prêtre à genoux devant elle ; puis successivement, par groupe, ou isolément, figurent des hommes et des femmes, des prêtres et des religieuses se livrant à de copieuses libations, dans une tenue offensante pour la morale publique et les bonnes mœurs.

Des sœurs de charité, les seins découverts,

UN JOLI 310 NDE 109

se prêtent aux avances des curés ; et, pour rendre FetTet plus saisissant, un chapelet authentique à gros grains et croix: de bois est suspendu au-dessus de ces peintures intitulées : c( Un pèlerinage à Lourdes. »

Dans un autre sujet représentant un mariage et quel muriage ! les invités, au

nombre de dix, sont à la campagne où le repas a été servi. Parmi eux, trône un général en grand uniforme.

Tout le monde est ivre: la mariée a quitté la table, et s'est éloignée pour relever son costume virginal et se soulager dans un chapeau placé à quelques pas d'un jeune marmiton, dont la pose est significative ; pendant ce temps, la demoiselle et le garçon d'honneur se livrent à des études naturalistes.

Enfin, des curés toujours des curés. Les

uns arrosent des buissons, les autres regardent, un bréviaire à la main, une femme qui, en tombant dun vélocipède, trouve l'occasion de faire une culbute impressionnable.

Après avoir examiné en détail ce musée, œuvre du cabaretier belge, le Préfet resta soucieux.

— Mes prédécesseurs connaissaient-ils l'existence de cet établissement?

— Certainement;, il leur a été signalé par

llO LA POLICE PARISIENNE

plusieurs rapports, mais la situation est restée la même (\).

— Eh bien! s'écria M. René, c'est déplorable. Il est honteux de voir un étranger, sous nos yeux, à Paris, salir aussi impunément la religion et l'armée ; traîner dans la boue et l'ordure nos officiers, nos soldats, notre uniforme. Je ne sais pas s'il y a des lois qui lui permettent d'étaler ces infamies, mais je sais bien, si j'étais le maître, que je ne le lui permettrais point. Il est même étonnant que les ouvriers de ce faubourg n'aient pas encore fait justice de pareilles saloperies.

(i) (Juillet 1886.) De nouvelles toiles simplement coloriées, cachent celles ayant un caractère par trop obscène, et permettent de distribuer le prospectus ciaprès :

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