LES CONSOMMATIONS PAS PLUS CHÈRES QU'A ILLEURS
UN JOLI MONDE Hl
— Je partage votre indignation, en ajoutant que la manie de tourner tout en ridicule, excite la verve de certains écrivains et le crayon de quelques dessinateurs avides de réclames scandaleuses. Journellement le public se groupe aux étalages des marchands de journaux pour regarder des gravures sans esprit représentant des sœurs de charité, des prêtres en goguette, ou des officiers et des soldats dans des tenues et des allures grotesques.
Ces exhibitions malsaines ne sont point faites pour inspirer le respect et augmenter les sentiments patriotiques.
— Dans la clientèle hétérogène de ces marchands de vin, reprit le Préfet, il doit se trouver des bandits, et je m'explique la tolérance laissée par mes prédécesseurs à des cabaretiers chez lesquels on peut toujours opérer un fructueux coup de filet. Mais je trouve bien coupables ces commerçants patentés, électeurs influents,, futurs conseillers municipaux, ou députés peutêtre, qui reçoivent des individus des deux sexes, ivres ou sur le point de le devenir, qui affichent des peintures et dessins révoltants, qui laissent enfin chanter ou déclamer des vers frisant Tobscénité.
Les cabarets, appelés par quelques hommes politiques « les salons du jjeuple » , ont besoin d'une certaine liberté; mais je vois que, sous prétexte d'art et de liberté, la démoralisation pénètre de plus en plus dans les masses. On arrive à la licence ; or, j'entends qu'avant tout, la morale publique dont je suis le premier gar-
dieu, soit respectée, de même que je liens ù l'application de Ja loi du 3 février 1873, concernant la répression de l'ivresse.
— Cette loi, votée dans le but d'enrayer les progrès de l'alcoolisme ne me paraît point avoir donné jusqu'ici les résultats que l'on était en droit d'espérer.
— A quoi cela peut-il tenir?
— A plusieurs causes. L'une des principales est la contradiction des ordres donnés par les divers administrateurs qui se sont succédé à la Préfecture de police.
Avec la promulgation de la loi contre l'ivresse, est appai'ue la circulaire ministérielle et préfectorale, cette maladie chronique de l'administration française.
En trois années, seulement pour Paris, il y en a quatre, au sujet de la répression de l'ivresse ; elles ont pour résultat de créer à plaisir des difficultés dans l'application de la loi.
Ne faut-il pas actuellement annexer aux procès-verbaux dressés sur celte matière; la justification du domicile et des renseignements détaillés sur la conduite, la moralité et les moyens dexistence des contrevenants, sans compter les opinions politiques qui servent de base aux poursuites ou au classement ?
— Vous n'êtes point partisan des circulaires ?
— Et j'ai d'excellentes raisons pour cela. A quelques exceptions près, elles sont inutiles et sans aucune espèce de valeur en justice. Le plus souvent elles se contredisent ; et la dernière née
ne sert qu'à suspendre provisoirement l'effet des précédentes, et toutes sont destinées à être rapportées.
Ces malencontreux papiers entravent la marche des affaires. Ceux surtout confidentiels, sont les plus répandus ; ils deviennent une source de conflits entre les autorités judiciaires et administratives, à tel point que personne n'ose plus appliquer la loi.
Il existe plusieurs milliers de circulaires rédigées sans but précis et incapables de réparer tout le mal qu'elles ont causé.
Il en pleut, malgré, cela tous les jours.
Mises en recueil, cela formerait de curieux
volumes, réunissant la peur et les sottises
gouvernementales.
En voici une récente, elle est relative aux arrestations des mendiants, vagabonds et filous.
Depuis son application, elle a donné pour résultat une baisse annuelle de six à huit mille, dans les envois d'individus au Dépôt ; mais les délits et les crimes ont augmenté dans des proportions considérables.
— En tout cas, cette circulaire n'émanait pas de l'autorité préfectorale.
— Je ne constate qu'un fait palpable et tangible pour tout le monde.
— Croyez-vous que, d'une manière générale, les embarras causés par les instructions diverses des circulaires soient la seule cause du relâchement qui se produit dans les contraventions pour délit d'ivresse ?
— Il y en a d'autres, parmi lesquelles il faut
citer, en première ligiie, la crainte de l'impopularité.
Dans les campagnes, par exemple, le garde champêtre qui a le droit de verbaliser, a, entre autres charges, celle de réprimer l'ivresse. Mais, bien que bon serviteur et brave homme, le garde champêtre boit lui-même en compagnie des paysans; et il est susceptible de tomber le premier sous le coup de la loi qu'il est chargé d'appliquer.
Dans ces conditions, dresser un procès-verbal pour ivresse, est pour lui un sujet d'épouvante. Il ne se corrige pas pour cela ; mais il devient indifférent.
A Paris, où les conditions exigées pour l'application de cette loi sont plus facilement appréciables : les gardiens de la paix et leurs chefs hiérarchiques ue verbalisent qu'avec timidité, n'ignorant pas qu'ils auront contre eux les marchands de vins, les ivrognes et leurs protecteurs politiques.
L'article 4 est précis : Il interdit aux cabaretiers de donner à boire à des gens manifestement ivres. Or, la majorité des débitants ne s'y conforme point.
L'article 12 enjoint aux cabaretiers, sous peine d'amende, de tenir affiché dans leur salle principale un exemplaire du texte de la loi. Cela s'est fait au début; mais aujourd'hui, vous trouverez très peu de débits de boissons où cette affiche existe.
A la place qu'elle doit occuper... qu'avonsnous vu? des tonneaux d'alcool, des dessins
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obscènes, des peintures ordurières, et devant nous les marchands de vin ont servi à boire à des gens manifestement ivres.
Dans la plupart des cabarets, cette affiche est une dérision, elle est devenue Fobjet de plaisanteries grossières. Les ivrognes dansent devant elle en lui tirant la langue.
— Oui^ la loi est impuissante à corriger les vices de l'humanité. . .
— Ce serait déjà beau, si elle parvenait à protéger les bons citoyens.
— Mais en ce qui concerne les marchands de vins, on peut néanmoins sévir avec vigueur.
— On peut... oui ; on doit... c'est vrai... mais on n'ose pas, et on serait souvent tacitement blâmé, si on le faisait. Le marchand de vin sera toujours ménagé, tant qu'il restera le grand électeur, tant qu'à son comptoir, au moment des élections, des crédits lui seront ouverts à l'aide des fonds secrets pour faire boire à pleins verres les citoyens sans argent, disposés à voter pour les candidats ]sdiivonQS Qi pistonnés parce courtier en révolution, qui se charge d'apporter l'unique solution du problème social : la réforme de la société... en la supprimant en détail par l'abus et la fraude.
A ce personnage important, vous n'y toucherez pas, monsieur le Préfet. La loi sur l'ivresse restera lettre morte... et cependant l'alcoolisme fait des progrès et des ravages effrayants; il détraque les cervelles, et, à ce sujet, vos médecins des asiles d'aliénés des deux sexes pourraient, mieuxj^que moi, vous instruire.
— Mais pourquoi ma Préfecture ne sévirai U elle pas contre les marchands de vin délinquants? au point de vue de l'application stricte de la loi sur l'ivresse ? — Pourquoi n'infligeraiton pas des condamnations aux débitants convaincus d'avoir mis en vente des boissons falsifiées?
— Pourquoi?... Parce que l'application delà loi est aujourd'hui affaire de caprice ministériel; en avril, il faut réprimer vigoureusement ; en octobre, il faut tout laisser faire. C'est la rigueur ou l'impunité, selon le temps, la mode et la saison.
Actuellement, nous sommes à la douceur; on est tolérant, bien vacillant même pour les ivrognes ; le poste est leur refuge. Le dieu spécial que le dicton populaire leur attribuait jadis, est remplacé (Dieu est de trop), par les anges... gardiens de la paix. Par suite d'instructions spéciales, ils doivent les ramasser, les nettoyer, les soigner, les surveiller, pour qu'ils ne se fassent pas de mal dans la chambre de sûreté, et enfin les mettre en liberté, dès qu'ils sont en état de se conduire eux-mêmes. Surtout pas de brusquerie ; il faut être poli avec les pochards et, au besoin, s'excuser de les avoir mis momentanément à Vomhre^ dans leur propre intérêt.
Il serait grand temps d'arriver à déterminer l'honnête, mais trop faible ouvrier, à quitter le cabaret où il laisse son argent, sa santé et sa dignité. Il faut l'éclairer en le moralisant. Il ne doit point oublier que plus on étend ses droits, plus il a de devoirs à remplir.
L'ivrognerie, cette plaie sociale, est une bien terrible maladie, dangereuse autant pour soi que pour autrui : elle tue. . . et fait tuer. Son voile est toujours sombre, qu'il soit noir ou rouge.
Les établissements que nous venons de visiter, ne sont malheureusement pas les seuls d'oii part la misère et où règne l'immoralité ; ils ont leurs similaires dans tous les quartiers de Paris. Ils ne sont pas tous illustrés^ mais leur fréquentation est tout aussi pernicieuse et leur fermeture serait un grand bien pour la morale publique.
— N'a-t-on jamais tenté de sévir contre les faits immoraux qui se passent dans ces établissements ?
— Si fait. A maintes reprises, ces lieux d'asile servant aux individus des deux sexes ivres, ou sur le point de le devenir, ont été l'objet de surveillances spéciales et inostensibles ; on a cherché à poursuivre les auteurs et complices ; on a pu constater des actes d'outrage public à la pudeur commis par les clients ; mais l'autorité judiciaire n'a pas vu d'éléments suftisants pour sévir contre les débitants.
Des chroniqueurs, des reporters ont souvent signalé plusieurs de ces maisons comme des repaires de malfaiteurs, et les débitants comme des empoisonneurs A^ersant à boire des vins frelatés et des liqueurs malsaines, corrosives. Des rafles ont eu lieu, des saisies de liquides ont été opérées, et puis, consommateurs et consommations n'ont pas été reconnus susceptibles de poursuites.
Ces établissements ne sont pas précisément fréquentés par les malfaiteurs; mais la clientèle n'a pas la prétention de se faire classer dans la catégorie des honnêtes gens.
J'ai passé, sans être reconnu, plusieurs soirées avec des artistes dans diverses maisons de cette nature ; et ce que nous avons entendu de propos grossiers, obscènes, jetés d'un bout de la salle à l'autre, est étonnant de réalisme.
Ce ne sont autour de vous que des conversations excentriques, avec un dévergondage de mots inconnus à nos lexicologues.
Ce que nous avons vu de femelles venues plus pour s'enivrer, que pour s'y prostituer, est incalculable. Yieilles et jeunes se font payer à boire par l'exhibition, debout sur une table, de la partie supérieure à leurs mollets.
J'ai fait opérer, dans chaque quartier, un relevé aussi exact que possible des établissements interlopes fréquentés par les gens suspects. Les débits de vin, cafés, brasseries, crémeries, restaurants, bals et garnis de cette nature dépassent le nombre de dix mille.
Dans ces maisons mal famées vient se fondre l'argent des ivrognes, des mendiants de profession, des prostituées, des voleurs et des assassins.
La banlieue n'est pas comprise dans le relevé auquel j'ai fait procéder.
Depuis la suppression des anciennes barrières, les soixante et onze communes suburbaines du département de la Seine ont chacune leur physionomie particulière.
Pour bien connaître et juger le côté vicieux de Paris, il faut visiter les repaires de la débauche, les lieux où Ton joue, danse, boit, vole et tue.
Lespropriétaires des maisons que nous venons de visiter ont une excellente réputation et de bonnes économies bien placées. On s'enrichit à exploiter les vices et les passions humaines. Un de ces cabaretiers vient de faire l'acquisition d'un hôtel meublé dans la rue Saint-Denis. Un autre a maison de campagne. Un troisième s'offre chaque année un petit voyage d'agrément. Lorsqu'ils seront complètement retirés des affaires, comme ces filles oublieuses du passé, ils ne reconnaîtront plus leurs anciens clients, auxquels entre deux verres de trois-six^ ils serrent aujourd'hui cordialement la main. Ils deviendront marguilliers, membres d'un comité de bienfaisance, conseillers municipaux, ou officiers de l'état civil. Ils prêcheront la vertu, couronneront les rosières et, après leur mort, on bénira leur mémoire.
— Où les ivrognes que nous avons vus au Château-Rouge et chez le Père Lunette prennent-ils leurs repas ?
— Ces gens-là mangent peu, l'alcool les nourrit; mais quand la faim les talonne par trop, ils vont dans un restaurant à bon marché. Chaque quartier a les siens. L'un des plus curieux est celui de la. 31 oc-aitx-b eaux, situé rue de Bièvre, à côté de la place Maubert. L'entrée se trouve au bout d'un long couloir, précédant une cour boueuse et sombre. Sur une porte,
garnie de petites vitres recouvertes d'un rideau transparent aux couleurs indécises, au tissu rongé par le temps, on lit le mot : Bibine. La porte poussée, on se trouve dans l'unique pièce servant de cuisine et de salle à manger. Bien que vaste, cette salle au plafond bas, a plutôt l'aspect d'une cave, que d'un restaurant. Une quinzaine de tables permettent de recevoir à la fois un assez grand nombre d'affamés.
Outre les ivrognes du quartier, cette gargotte est fréquentée par des mendiants, manchots, aveugles, culs-de jatte , tondeurs de chiens, ramasseurs de bouts de cigares, ouvreurs de portières et les joueurs de serinette aux sons nazillards et sans force qui n'empêcheraient plus Fualdès d'être assassiné.
Là, point de fdles de débauche, ni de voleurs ; aussi ne s'y passe-t-il jamais rien d'anormal.
Depuis le potage jusqu'au dessert, tous les mets sont à dix centimes. La nourriture est saine et la boisson potable. Naturellement on paie comptant. Le restaurateur ne s'enrichit pas ; mais il gagne sa vie, et cela lui suffit.
— Nous aurions dû visiter cette maison, dit M. René.
— Impossible à l'heure oii nous avons passé à la place Maubert. 11 faut y aller le jour, et à certaines heures, pour y rencontrer la cHentèle spéciale (1).
(1) Gargotte disparue par suite de la démolition de la maison. (Juillet 1886.)
Le Préfet, son Secrétaire et le Chef de la sûreté avaient suivi à pied, jusqu'à la place de la Bastille, la rue du Faubourg Saint-Antoine, à peu près déserte à cette heure.
Rangée le long du trottoir circulaire de la colonne de Juillet, la voiture attendait.
Oiseau-Mouche et Porthos causaient avec le cocher.
— Je serais curieux de savoir ce que l'on disait de nous dans les établissements où nous avons passé, dit M. René à Oiseau-Mouche, après lui avoir demandé une cigarette. Avezvous entendu quelques propos ?
— Oui, mais... rien de flatteur, répondit l'agent avec hésitation.
— Dites toujours, allez, cela ne m'empêchera pas de faire de beaux rêves.
Des yeux, Oiseau-Mouche interrogea pour savoir s'il devait satisfaire la curiosité du jeune homme.
Le Chef de la sûreté l'autorisa à parler.
— Au Château-Rouge, commença l'agent, votre présence n'a éveillé ni l'admiration ni la sympathie.
Lorsque vous êtes entrés tous les trois, un individu cftsis à côté de moi, m'a donné un coup de coude en disant:
— Tiens, \o'ûk la raclette (police).
— Non, a répondu un autre ; c'est des étrangers.
— Des étrangers?... a repris le premier. Allons donc ! . . . un joli bouquet de vaches, oui! . . . et nous ferions bien de décamper au plus vite.
— Alors on nous a devinés, dit en riant M. René.
Et chez le Père-Lunette ?
— La même chose, répondit Oiseau-Mouche.
— J'ai cru que là, nous avions passé inaperçus.
— Pas de tout le monde. Un souteneur assis en face de nous a dit à sa marmitte :
— C'est comme un fait exprès... t'as pas gagné le rond ce soir, et j'ai une éponge salée dans le gosier.
— Tais ta g , la rousse est là, a répondu
la femelle, en vous désignant.
— Mais non, a répliqué le dos-vert; tu vois bien qu'ils n'ont pas les poches du pantalon cousues sur le côté... ce sont des amateurs, et qui sait?... si tu étais maline, tu pourrais nous tirer de la dèche,
— Nous avons, dit le Préfet, des sociétés philanthropiques. Si, comme nous, elles avaient vu les misérables qui s'abrutissent dans les cabarets, elles chercheraient, j'en suis convaincu, à en sauver quelques-uns.
— Cette expérience a été tentée par plusieurs de ces sociétés. Elles ont essayé d'arracher à ces foyers de la folie quelques jeuftes gens et même des jeunes filles. On voulait leur refaire une sorte de virginité morale et les réhabiliter par le travail; mais, au bout de quelques jours, repris par la nostalgie de la boue, ces individus^ mâles et femelles, ont déserté l'atelier pour reprendre le chemin du cabaret.
Pour mon compte personnel, j'espère gué-
rir un jeune poète. Il travaille maintenant, et voilà un grand mois qu'il résiste victorieusement à la tentation de revoir ses anciens camarades, habitués du Père Lunette.
Je vous communiquerai deux lettres qu'il m'a envoyées ; et je vous soumettrai, en même temps, l'album dans lequel sont réunies les chansons formant le répertoire du cabaret de la rue des Anglais, et les aquarelles reproduisant les peintures à fresques que vous avez vues.
— Vous me ferez grand plaisir; vous joindrez une note détaillée sur les établissements que nous avons visités ce soir : et n'oubliez pas que je vous attends demain à deux heures.