CHAPITRE V
Eft eoups de route.
Une semaine c'est écoulée depuis le moment où le croissant de la Lune nouvelle s'est montré dans le crépuscule. Si nous étions de 'a religion de Mahomet, noue aurions été attentifs à noter l'heure exacte du phénomène qui fixe à certaines époques de l'année la fin du jeûne du Ramadan.
-.nés jours après nous avons aperçu la Utmièrt cendrée « la vieille Lune entre les bras de la nouvelle » pour employer une expression pittoresque bien connue des astronomes ; puis la démarcation de l'ombre et de la lumière avançant peu à peu, une moitié de notre satellite éclaire maintenant d'une lueur
indécise nos paysages terrestres : voilà le moment propice peur faire le grand voyage auquel je vous ai convié.
Reste le moyen de l'accomplir; c'est ici que commence la difficulté et les romanciers anciens et modernes, en passant par Cyrano de Bergerac, n'ont imaginé que des invraisemblances.
Dans quelques siècles peut-être le problème sera résolu, de la plus simple façon du monde, ne nous mettons donc point en peine pour si peu.
Avant l'invention des ballons et des aéroplanes, personne ne songeait sérieusement à s'élever dans les airs.
Celui qui trouverait le moyen de sup-
primer, ou simplement d'atténuer l'attraction, cette force mystérieuse qui unit tous les astres et nous rive à la Terre, permettrait ainsi aux hommes de quitter leur planète et de s'élancer à la conquête des mondes voisins. Et la Lune serait la première étape de ces voyages interplanétaires.
L'hypothèse paraît hardie, j'en conviens, elle n'est nullement absurde au point de vue mécanique et physique.
Quant à la question physiologique, c'est autre chose.
La température de l'espace interplanétaire est voisine du zéro absolu, c'està-dire que durant tout le trajet une machine se dirigeant vers la Lune, ou un obus lancé contre cette cible lointaine, se maintiendrait constamment à 267 degrés au-dessous de zéro.
A moins que d'ici là le radium et autres substances analogues ne nous donnent le moyen de mettre la chaleur en bouteilles, ou que...
Mais non, arrêtons -nous, ce n'est pas un roman qu'il s'agit de raconter par le menu. Actuellement la science n'a que faire de vos moyens de translation pour visiter la Lune et les astronomes explorent chaque jour ce sol lointain mieux que ne le font sur notre globe les pionniers de l'Antarctique.
Les conditions d'existence là-bas sont aussi bien connues que celles de la Terre et d'un bond nous pouvons, à la suite des sélénographes, nou6 précipiter au milieu d'un paysage lunaire, plus facilement que de Paris vous iriez en Suisse.
Donc nous partons.
A 10 kilomètres au-dessus du sol terrestre la respiration devient extrêmement pénible ; à 20 kilomètres, l'air est tellement raréfié qu'aucun animal « digne de ce nom » ne pourrait vivre même un •court instant. Des germes organiques, bactéries ou vibrions résisteraient cependant.
Emportés dans ces hautes régions par des tourbillons assez peu fréquents d'ailleurs, ils doivent retomber peu
après, indemnes d'une si périlleuse ascension .
A 300 kilomètres, nous constatons encore la présence d'une atmosphère, mais si ténue, si faible que c'est presque abuser du langage que de donner ce nom
Voyage de Cyrano a la Lune.
(D'après une gravure du temps.)
à l'ensemble des molécules résidant làhaut.
A 13 000 kilomètres, c'est-à-dire lorsque nous avons franchi une distance à peu près é^ale au diamètre de la Terre, la grosse boule que nous avons quittée occupe dans le ciel 40 degrés environ.
Franchissons encore la valeur d'un diamètre terrestre, éloignons-nous tou-
jours de 3, 4, 5... 9 diamètres, la Terre se rapetisse de plus en plus; à 10 fois cette distance, c'est encore un astre magnifique d'un diamètre apparent de plus de 5 degrés, 100 fois plus large en
Le côté de l'hexagone régulier est égal au rayon de la circonférence qui l'entoure.
surface que le disque de la pleine Lune contemplé de la Terre.
En même temps la grandeur de notre satellite augmente à vue d'œil.
Lorsque nous serons arrivés quel sera le diamètre de la Terre dans le ciel?
Voilà un problème de géométrie bien facile à résoudre. Vous le rappelez-vous? nou6 nous sommes déjà posé la même question à propos du Soleil. Mais cette fois les astronomes sont moins embarrassés : l'angle à mesurer, en raison du rapprochement de la Lune, est en effet d'une grandeur fort appréciable.
Imaginons d'abord deux astronomes éloignés sur la Terre en ligne droite de la valeur d'un rayon terrestre très exactement; l'expérience, au surplus, est facile à réaliser, comme vous allez en juger vous-même.
Voulez-vous diviser une circonférence en 6 parties égales exactement? Portez successivement, à partir d'un point quelconque pris sur la circonférence, une ouverture de compas égale à la valeur du
rayon : le sixième pointé vous ramènera à votre point de départ, vous aurez les sommets d'un hexagone (polygone à 6 côtés). Joignez maintenant tous ces sommets au centre, chaque triangle ainsi obtenu aura ses trois côtés égaux, et tous les angles des 6 triangles sont aussi égaux. Chaque angle au centre vaut donc 6 fois moins que 360 degrés (valeur de toute la circonférence) donc 60 degrés exactement.
Il s'ensuit que deux observateurs placés sur la Terre en deux points différant entre eux de 60 degrés, en longitude ou en latitude, seront exactement éloignés en ligne droite de la valeur d'un rayon terrestre.
Dans l'application, on comprend qu'il soit possible de tenir compte de l'aplatissement de la Terre et même d'observer de deux points quelconques, dont on connaît la position exacte, le reste n'est qu'affaire de calculs et le principe ne varie pas.
Supposons donc nos deux observateurs postés aux extrémités d'un rayon terrestre. S'ils visent le centre de la Lune juste au même moment, vous m'accorderez bien qu'il leur sera facile d'apprécier chacun de leur côté, l'angle à la base de leur triangle s'appuyant d'une part sur la Terre et relié par son sommet au centre de la Lune.
Très bien. Mais alors le problème est résolu, car tout le monde sait qu'en additionnant les trois angles d'un triangle on trouve toujours 180 degrés.
Prenons un exemple. Nos deux astronomes ont obtenu pour leurs angles à la base, l'un 100°, l'autre 79°.
100 + 79-179; or 179° Ôté de 180° égale 1 degré. L'angle au sommet, dans ce cas, aurait exactement la valeur de un degré.
Eh bien, cette expérience a été faite par plusieurs méthodes différentes et toujours les astronomes ont trouvé un chiffre voisin de un degré, exactement 57'2".
Déjà au commencement du xviiiç siècle, le baron de Krosigk avait dépensé des sommes considérables pour faire dé-
Aï
terminer par la méthcde que nous venons d'indiquer, la distance de la Terre à la Lune.
Ce fut même lui qui eut la première idée de choisir le cap de Bonne-Espérance et la ville de Berlin comme bases des opérations.
Les deux points d'observation sont situés à plus de 86 degrés en latitude et presque sur le même méridien. C'était parfait.
Il fut donc décidé que Guillaume Wagner resterait en Europe pendant que Pierre Kolbe irait au Cap. Malheureusement le premier de ces deux observateurs s'acquitta fort mal de sa tâche et l'affaire fut remise à plus tard.
En 1751, l'Académie des Sciences de Paris reprit le projet : l'abbé Lacaille fut envoyé au Cap et Lalande à Berlin. Cette fois l'opération réussit à merveille. Ce fut la première détermination sérieuse de la distance de la Terre à notre satellite; l'homme enfin avait fait son premier pas dan6 la conquête des cieux.
Nous avons vu, en effet, dan6 les Merveilles des Mondes comment la connaissance du petit angle dont le sommet s'appuie 6ur le Soleil ou une planète nous a conduits à la mesure de la distance.
On nous permettra toutefois de revenir ici sur ce sujet si important, si simple et parfois trop ignoré des personnes même instruites.
Revenons à notre problème posé plus haut. Un observateur placé sur la Lune apercevrait donc le rayon de la Terre sous un angle de 57'; la planète lui apparaîtrait sous un angle double évidemment, puisque deux rayons égalent un diamètre, soit 57'x2r=H4 minutes, ou,cequi revientaumême, 1°54\
Or, autant de fois l'angle de 1°54' sera contenu dans 360 degrés, autant de fois un Sélénite pourrait placer de Terres, les unes au bout des autres, sur
une même circonférence dans son «ciel.
Effectuons les calculs entièrement cette fois; c'est l'affaire d'un instant : 360 degrés ou 21 600 minutes divisés par 114 minutes (ou 1°54') nous donnent le chiffre 189.
L'orbite de la Lune supposée rigoureusement circulaire vaut donc 189 fois le diamètre équatorial de la Terre.
Le rayon de cette orbite, ou la distance de la Terre à la Lune, s'obtiendra maintenant facilement en divisant par le double de 3,1416, soit 6,28 en chiffres ronds.
Or, 189 divisé par 6,28 = 30 presque exactement.
D'où il faut conclure que d'ici à la Lune l'intervalle serait comblé par 30 Terres seulement.
En prenant comme diamètre équatorial de notre planète 12 656 kilom. 6 d'après les mesures récentes, nous trouvons un nombre très voisin de 380 000 kilomètres.
Pour simplifier, nou6 avons omÎ6 certains chiffres dans nos calculs- En tenant
Deux observateurs, sépares sur la Terre par une distanoo connue,
et visant la Lune au même moment, peuvent on déduire la
distance de notre satellite : c'est ce que tirent Lalande et l'abbé
Lacaille en 1761.
compte des dernières déterminations et en ne négligeant pas les dixièmes de seconde on arrive à 384 446 kilomètres.
Un lour dans la Lune
Grosseurs comparées de la Terre et de la Lune.
Le diamètre de la Lune est presque quatre fois plus petit que celui de la Terre, et son volume quaranteneuf fois moindre que celui du globe terrestre.
Même une erreur de une seconde ne fausserait le résultat que de 28 lieues. On voit mieux par cet exemple le degré de précision atteint par le6 méthodes de l'astronomie moderne. Nous connaissons actuellement la distance de notre satellite à quelques kilomètres près.
Déterminer la grosseur de la Lune n est plus maintenant qu'un jeu. Il nous est facile de mesurer en angle le diamètre apparent de la Lune : il est un peu supérieur à 31 minutes.
A la même distance, la Terre nous apparaîtrait près de 4 fois plu6 grande puisque nous avons trouvé 114 minutes.
En partant du diamètre de la Terre, faites une règle de trois et vous trouverez pour celui de la Lune 3 480 kilomètres environ, ce qui vous donnera un volume 49 fois plus petit que celui de notre globe.
Il resterait à déterminer la masse et le poids de la Lune, mais cette question - entraînerait un peu loin et nous aul'occasion d'en reparler bientôt.
D'ailleurt pendant cette longue cau-
serie, nous nous sommes sérieusement rapprochés de l'astre des nuits.
Une distance de 384 400 kilomètres à franchir, mais c'est une misère ; 30 foisle diamètre du globe terrestre!
Un facteur rural qui fait tous les jours une tournée de 30 kilomètres, aurait accompli en 35 ans la valeur de la distance de la Terre à la Lune.
Tous nos mécaniciens conduisant nos rapides ont à leur actif des trajets beaucoup plus longs.
Un aviateur qui se respecte atteint facilement 100 kilomètres à l'heure. A ce taux et en supposant qu'il garde cette vitesse, il arriverait sur la Lune au bout de 160 jours de marche.
Le jour où les hommes auront à leur disposition un explosif assez puissant pour donner à un obus une vitesse initiale de 12 kilomètres à la seconde, cet obus lancé en l'air ne retombera jamais sur la Terre; les nations dites civilisées pourront alors trouver dans l'exercice du « tir à la Lune » un dérivatif puissant à cette folie de se bombarder mutuellement. Dans ces conditions les bou-
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