‹ Un jourChapitre 4 sur 10 · SCÈNE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE DEUXIÈME

Un vieux jardin. Buis. Puits. Ricins. Poiriers. Poules. Suspendue à un arbre, une cage.

Au fond du jardin une tonnelle très ombreuse, noire et luisante. Le poète et sa fiancée causent enlacés. Assise à la gauche du poète, blanche et grave, son âme.

Il est trois heures après midi. La canicule flambe.

LE POÈTE Je t'aime.

LA FIANCÉE (se désenlaçant.)

Je t'aime. J'ai les cheveux mal arrangés. Embrasse-moi sur la bouche. . . Tu n'es pas gai ? Pourquoi es-tu triste presque toujours? Embrasse-moi ?

L'AME DU POÈTE

Il n'est pas triste. Il est grave et pareil aux bois.

Il est pareil aux maisons des campagnes douces.

Il est pareil aux tranquilles et douces mousses.

Il est pareil aux fumées calmes des vieux toits.

Il est pareil à la rivière vers le soir.

Il est pareil au calme du vieux foyer noir.

Il est pareil à l'eau qui est claire et qui est grave.

Il est pareil à la pierre qu'un gave lave.

Il est pareil au verger doux rempli de pommes.

Il est pareil à toi. Il est pareil à l'homme.

LE POÈTE

Je t'aime. Tu ris. Pourquoi es-tu gaie toujours?

L'AME DU POÈTE

Elle n'est pas gaie. Elle est égale et pareille à l'eau dormante.

Elle eât pareille au vent qui fait rire cette eau. Elle est pareille aux centaurées roses des prairies. Elle est pareille au bruissaillement doux des pluies. Elle est pareille aux agneaux blancs qui bondissent. Elle est pareille au grillon qui dans l'herbe glisse. Elle est pareille à la chanson des choses au soleil. Elle est pareille au lys. Elle est pareille au miel. Elle est pareille à l'air. Elle est pareille à I'ânis. Elle est pareille à toi, pareille à une femme.

LE POÈTE

Ceci est doux, bon, calme, endormi et pur.

L'AME DU POÈTE

Souviens-toi, quand enfant, au pied du vieux et coux mur

d'un cimetière, tu t'agenouillais, afor Jubilé, avec ta mère.

Le soir tendre tombait aux fleurs parfumées.

La procession douce allait dans les allées.

C'est cela qui t'a donné cette âme douce

comme les chants des processions et la moussa.

Souviens-toi du jardin du presbytère où 1rs

rossignols, près des lys, nichaient dans la nuit des rosiers.

A genoux ! Dieu est grand ! Tu étais un enfant... Tu as grandi. Tu étais mort. Dieu t'a fait vivant.

LE POÈTE (s'inclinant vers sa fiancée.)

Ne t'ennuieras-tu jamais ici ?

LA FIANCÉE Non.

LE POÈTE Que feras tu ?

L'AME DU POÈTE

Elle continuera la vie.

LA FIANCÉE

Je t'aimerai. Il me tarde que tu me prennes. Je veux dormir sous toi parce que je t'aime.

L'AME DU POÈTE

La nature est calme. Les abeilles sonnent.

LE POÈTE

Je t'aime.

LA FIANCÉE

On va nous voir...

LE POÈTE

Non. Il n'y a personne.

L'AME DU POÈTE

Les cailles endorment leur vol lourd dans les chaumes.

LE POÈTE

Ton chardonneret dort. Lui as-tu donné de l'eau ?

LA FIANCÉE

Oui. Regarde ? Elle luit.

LE POÈTE (à son âme.)

Je souffre malgré ce bonheur.

L'AME DU POÈTE

Cache-lui ton ennui parce qu'elle est unn femme. Elle est trop jeune pour pouvoir porter deux âmes.

LE POÈTE (à son âme.) Les faucheuses de foin, où sont-elles allées ?

L'AME DU POÈTE Leurs faux luisent là-bas dans la claire vallée.

LE POÈTE A-t-on retrouvé le chien malade, le pauvre courant ?

L'AME DU POÈTE Il doit être mort aux mouches dans quelque champ.

LE POÈTE A-t-on cueilli, pour faire les paniers, les gaules ?

L'AME DU POÈTE Le vannier les portait, courbé, sur son épaule.

LE POÈTE Le cochon est-il malade ? — ou mort ?... J'en ai peur.

îl sera mort sur la route blanche de chaleur.

LE POÈTE

Je vendrai ma chienne pour acheter un autre cochon.

L'AME DU POÈTE

On n'a pas d'argent quand on a du génie. On souffre.

LA FIANCÉE (au poète.)

Je t'aime.

LE POÈTE

Je t'aime. Ton corsage bat. Tu es pâle.

L'AME DU POÈTE

Vois? La vigne bleue se tord sur les ceps nojrs. Les coteaux vont bientôt devenir en soir. Ils ont une ligne douce comme une ligne, douce comme l'odeur du miel et de la vigne. Les angélus vont chanter et s'arrêter en tournant

comme des palombes, au-dessus des champs

qui ont, le soir, cette odeur forte de forêt

qui fait se tromper les chiens d'arrêt.

Les champs gras vont rouler dans une espèce de laine

douce, humide. Tu vas voir trembler toute la plaine.

Les roses, roses le jour, sont des roses noires la nuit.

Au delà des coteaux s'en sont allées les pluies.

Bois les baisers de ta douce et tendre fiancée.

Les larmes des femmes sont lourdes et salées

comme la mer qui noie ceux qui y sont allés.

Tu l'auras, cette fiancée douce, dans ton lit.

Elle est douce comme les plus légères pluies,

comme l'eau qui tremble dans les choux, le matin,

comme les toiles d'araignées dans la rosée du chemin,

comme l'écorce des cerisiers dans la main,

comme le poil des lapins sauvages broutant le thym,

comme les pas d'une bergeronnette sur la glace d'un chemin,.

comme près du vieux puits l'aiguilleux romarin,

comme le gloussement des poules piquant les grains,

comme la chanson du puits d'argent sous une douce main,

comme le lys commun et comme le raisin,

comme la bonté qui est chez tous les hommes...

LA FIANCEE

Je t'aime. Viens ?.

(Ils se lèvent et s'en vont.)

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