‹ Un jourChapitre 6 sur 10 · LA SERVANTE · texte numérisé non relu

LA SERVANTE

Non monsieur.

L'AME DU POÈTE

Attendons que l'on soit guéri.

LA MÈRE (au poète.)

Tu es énervé ? Tu as dû faire des vers tout à l'heure. Cela te fait du mal. Il faut mener une vie meilleure. Les vers, tu le sais, ne peuvent te mener à rien. Tu sais que je te dis cela pour ton bien. . . Il y en a si peu qui gagnent de l'argent.

LE POÈTE (à son âme.)

Oh ! que c'est triste...

L'AME DU POÈTE

Souris ! Elle est la mère qui t'aime, celle dont tu es né parce que Dieu l'a voulu. Les poètes pèsent au ventre des femmes plus que les autres parce que les poètes qui vont naître portent le monde.

(Ils se sont assis, excepté la servante qui essuieles assiettes. Le père sommeille. La mère et la fiancée lisent. Le poète fume sa pipe, assis, ren-

versé, les mains dans ses poches, jambes étendues et songe...

Il cause avec son âme assise près de lui à haute voix. Les autres n'entendent pas.)

LE POÈTE

J'ai perdu ma journée. Elle a été inutile et calme.

Le monde est-il inutile et calme ?

LE POÈTE

Le monde est bon à ceux qui sont riches.

Ils n'ont pas la médiocrité des soucis.

Je passe ici ma jeunesse sans plaisir.

J'aime et je souffre. Je fouille mon âme à en mourir.

Ayez pitié de moi, mon Dieu ?

L'AME DU POÈTE

Tu veux de l'or ? Tu en as.

Ecoute ? L'or de Dieu sonne là-bas.

(On entend des sonnailles de vaches.)

'Ce sont les sonnailles des vaches au front lourd et paisibles. Elles sonnent comme un trésor dans la nuit. Tu veux de l'argent ? Regarde? Il pleut des étoiles. Comme l'argent elles sont luisantes et pâles. Tu veux des bijoux ? Ta fiancée a des yeux. Tu veux une urne ? Tu as le cœur de ta mère. A genoux ! Dieu est grand ! Il parle à la terre. Les sources prient jour et nuit. Fais comme elles.

LE POÈTE

Je souffre.

L'AME DU POÈTE

Qui est-ce qui ne souffre pas ?

Est-ce la gloire que tu désires ? Nul ne sait s'il l'aura.

LE POÈTE

Je désirais la gloire quand j'étais un enfant.

Jamais je ne l'ai si peu souhaitée qu'à présent.

Si on me la donnait, est-ce que ma vieille pipe à bout d'ambre

sentirait meilleur ou moins bon ? Et dans ma chambre

est-ce que ma tristesse et ma joie ne seraient pas les mêmes

en écoutant au loin les pas de ma mère ?

La gloire ? Est-ce que c'est d'être mieux habillé ?

Est-ce que c'est d'être davantage regardé ?

Est-ce que c'est d'être davantage aimé ?

Mais presque tous ont crié que les femmes les trompaient.

Alors, qu'est-ce que c'est ?

L'AME DU POÈTE

Calme-toi. Tu seras heureux.

Tous les hommes seront heureux un jour ou l'autre.

(Un chant de paysan s'élève au loin.).*

Ce paysan qui chante au loin est heureux.

Le grillon qui chante dans la suie est heureux.

Le cochon qui a fini d'être saigné est heureux.

Le pauvre veau quand on l'achève est heureux.

Le gibier que l'on tue roide est heureux.

Le blessé qui s'évanouit est heureux.

Le malheureux qui souffre est heureux.

L'homme qui naît est heureux. Celui qui meurt est heureux.

LE POÈTE

Qui t'a conseillé de me parler ainsi ?

L'AME DU POÈTE Dieu.

LA FIANCÉE Onze heures sonnent. Il faut aller se coucher.

LE PÈRE La chandelle est finie. Je vais en chercher...

LA MÈRE Qu'est-ce que c'est que ce bruit que j'entends dehors ?

L'AME DU POÈTE Les âmes.

(Ils sortent en se souhaitant bonne nuit.)

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