‹ Un journal inédit du Parlement de Paris pendant la FrondeChapitre 10 sur 64 · Le mot est dans les Mémoires inédits de Mascrany · texte numérisé non relu

Le mot est dans les Mémoires inédits de Mascrany

malgré tout, une assemblée française? Parfois aussi, les affaires se gâtaient et des injures l'on en venait aux coups. La vente de la bibliothèque de Mazarin fut l'occasion d'une de ces belles scènes de désordre. Ne pouvant pendre Mazarin comme ils l'eussent souhaité, les parlementaires s'étaient en effet résignés, faute de mieux, à vendre à l'encan sa magnifique bibliothèque et une commission de six membres avait été chargée de ce soin. La vente était commencée et se poursuivait depuis quelques jours dans des conditions déplorables, — des bibles splendides avaient été vendues à vil prix, — quand un certain Vialet, trésorier de France à Moulins, vint offrir d'acheter le tout en bloc pour 36,000 livres d'abord, puis pour 45,000. Au fond, un certain nombre de conseillers, — et c'est à leur honneur, — vo^'aient avec peine la dispersion de cette collection unique et étaient disposés à tout faire pour la sauver. Mais la foule stupide, qui suivait les enchères, protesta avec violence, voulant faire un mauvais parti à l'acheteur, en qui Ton soupçonnait, non sans raison, l'homme de paille du Cardinal ; l'affaire s'envenima à tel point qu'il fallut arracher Vialet aux mains menaçantes de son entourage et lui faire franchir les tables et sauter les barrières qui protégeaient les commissaires vendeurs : acte lui fut, néanmoins, donné de son enchère. Le conseiller Doujat, qui présidait, se retira aussitôt et s'en alla faire rendre un arrêt par ses collègues de la Grand'Ghambre, lequel ordonna de surseoir à la vente au détail, reprise après son départ, et malgré les protestations de Vialet, par le conseiller Portail. Cet arrêt souleva les clameurs des Enquêtes, qui envahirent la Grand' Chambre : le tumulte fut tel que Le Bailleul, suivi des autres présidents à mortier, se leva pour sortir ; les Enquêtes s'y opposèrent et les tinrent assiégés plus d'un demi-quart d'heure; c'est alors que le conseiller Sevin, de la Grand'Ghambre, étouffé parcelle bouillante jeunesse qui, de toutes parts, robes retroussées, avait sauté les barrières, leva la main pour se dégager et fut frappé sous sa toge -, le désarroi, la confusion étaient au comble : Sevin, pâle et blême, demeurait interdit. Pour rétablir le calme, en un temps, dit notre auteur, « où l'union était si nécessaire », les présidents reprirent leurs places, non sans que Potier de Novion eût été houspillé pour un mot imprudent

qui lui échappa contre les Enquêtes. Et les Enquêtes l'emportèrent : livres et manuscrits furent vendus au détail.

Par un singulier contraste, ces bouillants personnages, ces frondeurs déchaînés se révèlent les gens les plus formalistes du monde, les plus pointilleux, les plus susceptibles, dès que leur dignité de premiers magistrats de France leur paraît en jeu, dès que le moindre de leurs privilèges leur semble menacé : tant est démesuré leur orgueil ! Ils ne sont vraiment pas satisfaits et laissent percer leur dépit, lorsque, écoutant lecture d'une lettre de Monsieur le Prince, ils s'entendent nommer sur l'adresse : « Messieurs du Parlement », sans plus; ne doivent-ils pas, même par un prince du sang, être traités avec plus de révérence? L'un deux, pour panser cette blessure d'amour-propre, rappellera avec ostentation qu'au xvi^ siècle le Parlement de Normandie leur écrivait : « A nosseigneurs du Parlement de Paris. » Le présent Journal nous montre ces magistrats à l'étiquette discutant interminablement quand il s'agit, — grave affaire, — d'accueillir et de recevoir, comme conseillers d'honneur, les deux directeurs des finances, d'Aligre et Morangis. Ces deux personnages sont à peu près les seuls membres du gouvernement restés à Paris : on leur fera d'autant plus sentir que n'est point admis qui veut, fùt-on conseiller d'État, à siéger au Parlement, compagnie souveraine; on leur rappellera que, le roi Charles IX ayant voulu donner ce droit aux douze conseillers d'État de son temps, un arrêt restrictif l'avait réservé à quelquesuns. D'Aligre est enfin introduit et le président Le Bailleul lui déclare solennellement qu'il est reçu en qualité de « conseiller d'État du roi » ; mais la formule soulève des protestations et, quand c'est le tour de Morangis, il s'entend dire qu'il est admis comme « conseiller d'honneur et d'État du roi » : on sent la nuance, et cette fois l'approbation est générale. Mais l'affaire n'est point close ; dès la séance suivante, elle est reprise d'un point de vue plus général et l'on se met à discuter sans fin sur les restrictions à apporter au droit de siège et d'opinion des conseillers d'État, des maîtres des requêtes, des évêques surtout : car le Parlement, traditionnel rempart du gallicanisme, en a aussi contre les évêques. Ne sont-ils pas tous plus ou moins « mazarins »? ne tiennent-ils pas en ce moment même à Paris

des réunions suspectes au cloître Notre-Dame, en vue de faire proclamer l'innocence du Cardinal ? Que font-ils donc, si nombreux, dans la capitale ? et que ne résident-ils dans leurs diocèses ? Et l'enragé Goulon de conclure à ce qu'on expulse tout net le tout fraîchement nommé évéque dWvranches, Gabriel Boylesve, un collègue pourtant, qui, hier encore, siégeait au Parlement comme conseiller-clerc, mais dont 1' « attachement d'esclave » pour Mazarin, — le mol est de Retz, — est trop connu. Finalement, et après de fort longs discours, la question demeure en suspens.

Car, — et c'est là le grand défaut de ces discussions parlementaires, — menées sans ordre, un peu pêle-mêle, elles aboutissent rarement. Au moment même où tout parait fini, où les avis ont été émis, réduits à deux ou trois formules, et où il ne reste plus qu'à voter, tout est remis en question par ce point capital : comment votera- t-on? Pourra-t-on, les avis dressés en colonnes, se rallier, au second tour, du premier au second avis, ou bien du premier au troisième ? Les présidents à mortier préconisent un système, qui est, naturellement, trouvé mauvais ; on discute deux heures, on s'échauffe, et sur la discussion close s'en greffe une nouvelle sur la manière de voter en général : à nouveau, les opinions défilent une à une, et cela prend deux séances -, il semble que l'obstructionnisme parlementaire, — s'il est permis d'user de ce néologisme barbare, — soit une invention du temps de la Fronde. Ces magistrats bavards se grisent, proprement, de paroles, passant d'une affaire à l'autre avec une facilité qui déconcerte : presque dans la même séance, on parlera de la bibliothèque de Mazarin, de la guerre, de la réception des conseillers d'honneur, de l'entrée en France du Cardinal ; on s'interrompra pour recevoir tantôt un capitaine qui apporte la nouvelle de l'arrestation de Bitault en Bourgogne et celle, d'ailleurs fausse, de la mort de son collègue Geniers, tantôt un émissaire de iMonsieur le Prince ; aussitôt après l'on passe à la question des gages et des rentes. Grosse affaire que celle-là : en ces temps de crise, les gages sont payés plus irrégulièrement que jamais; l'on proclame tout haut, en pleine séance, que si les présidents à mortier sont si fort partisans de Mazarin, cest qu'ils sont payés des leurs sur les revenus du droit annuel. Le surinten-

dant retranche aux rentiers des quartiers sur leurs rentes ; or, parmi les parlementaires, beaucoup sont rentiers : avec quelle faveur, dès lors, ils accueillent les doléances du bureau de la ville, qui proteste contre ces retranchements ! Et l'on en prend texte pour proposer une nouvelle réunion, à la chambre Saint-Louis, des compagnies souveraines, cet unguentum manus Dei du conseiller Foucault. Tous les frondeurs du Parlement ne rêvent que de faire revivre cette sorte de gouvernement insurrectionnel qu'on prétend avoir fait, en 4648, merveille. Le Grand Conseil ayant quitté Paris, on convoque donc la Chambre des Comptes et la Cour des aides ; la première se fait prier, estimant qu'une bonne paix serait à tout préférable : mazarins que ces gens des Comptes ! Ils se décident néanmoins et assistent à la première réunion, que préside le plus ancien des délégués du Parlement, le conseiller Ménardeau. Gonflé de tout l'orgueil du corps qu'il représente, ce Ménardeau commet maladresses sur maladresses : à peine se lève-t-il à l'entrée en séance de Messieurs des Comptes ; et si, la délibération commencée, il arrive à un parlementaire de faire une citation latine, M. Ménardeau le prie tout haut de parler français, « parce que tout le monde ici n'entend le latin » : injure bien gratuite aux Comptes et aux Aides ! Finalement, Messieurs du Parlement, en qui le naturel ne peut céder, en venant à se gourmer entre eux, les Comptes, dignement, se lèvent et quittent la place. Nous sommes loin, on le voit, de ces hardies réunions de la chambre Saint-Louis de i648, où, du premier jour, allant droit au fait, l'on proposait la révocation des missions en province des intendants, agents du pouvoir royal. Cette fois, tout dégénère en incidents ridicules, en querelles personnelles, dont Ménardeau tente de dissimuler le pileux aveu dans son compte-rendu au Parlement. La question des rentes est enterrée, et, de guerre lasse, l'on en revient à l'éternel delenda Carthago, aux remontrances contre Mazarin.

Incidents ridicules, oui, et par quoi s'effrite chaque jour davantage la majesté déjà compromise du Parlement. A cette époque troublée, où la grande salle du Palais frémissait de tous les bruits de la rue, le huis-clos des séances était bien illusoire : ducs et pairs, quand ils siégeaient, ne se faisaient point scrupule d'y amener de leurs amis, et, en dépit des règlements, plus d'un

intrus se glissait jusque dans l'enceinte réservée aux magistrats. Un beau jour, le conseiller Foucault demeure stupéfait en apercevant, posté derrière lui, le comte de Ghâteauvieux, avec qui il est en procès ; le comte, l'épée à demi-tirée, le menace ; Foucault prend la parole, dépose une protestation indignée : pour son malheur Ghâteauvieux a marié sa fille au fils du surintendant La Vieuville, l'homme qui ne paie ni rentes ni gages : haro donc sur Ghâteauvieux! Une autre fois, c'est Bitault qui vient se plaindre que le doyen des maîtres des requêtes, d'Herbelay, fait difficulté pour sceller ses lettres de commissaire du Parlement en province 5 Herbelay est bien connu pour royaliste ; mais M"^ d'Herbelay est célèbre pour un autre motif, qui n'est pas le bon -, et, de bouche en bouche, le bruit vole de l'infortune conjugale de cet excellent doyen et parvient à l'oreille de notre auteur qui, gravement, le note en marge d'un mot bref, cru et définitif.

Voici enfin un grand personnage dont le portrait se dégage, en traits caractéristiques, de la lecture de ce Journal : c'est le duc d'Orléans. Très souvent présent aux séances du Parlement, il y prononce de longues harangues, vigoureusement applaudies : il avait, nous dit Retz', « un torrent d'éloquence qui lui était naturel, chaque fois qu'il parlait sans préparation ». Mais s'il ne préparait point ses discours, il préparait ses actes et poursuivait de longueur un double dessein : exciter les passions contre Mazarin, envahisseur du sol français, endormir ce qui pouvait rester de susceptibilité patriotique chez les conseillers, qu'inquiètent tout de même un peu les mouvements suspects des troupes étrangères dont l'oncle du roi favorise l'arrivée sous les murs de la capitale. Ce « bon prince », comme l'appelle notre auteur, et que Vallier nomme si justement 1' « incompréhensible », était, comme tous les faibles, violenta ses heures au point d'atteindre, en paroles, les pires excès ; il sera question ici de ses a merveilleuses exagérations ». En réalité, le duc laisse échapper parfois des mots dangereux, qui franchissent les murs du Palais et oîi l'on sent déjà le souffle empoisonné des mazarinades : ainsi lorsqu'il se plaint que le roi n'est entouré que de gens infâmes qui feront de lui un roi de Bourges, que la

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