Ci-dessus, p. 33, n
5. il y eut des difficultés pour l'admettre en séance : le président Le Bailleul exigea que le gentilhomme sortit jusqu'à ce qu'on eût délibéré sur son admission ; les gens du roi, consultés, durent « dans la chaleur
a dit que Monsieur le Prince l'avoit chargé d'une lettre et une requête à la compagnie, ensemble d'une créance, laquelle il avoit mise par écrit, afin de soulager sa mémoire ; et, ayant présenté le tout et entendu la lecture de la lettre et créance, il s'est levé. Quant à la requête, elle concluoit à ce qu'il fût sursis à l'exécution de la déclaration donnée contre Monsieur le Prince jusques à ce que les arrêts et les déclarations donnés contre le cardinal Mazarin fussent exécutés, et étoit intitulée : « A Messieurs, Messieurs du Parlement » : à quoi quelques uns ont trouvé à redire, mais il a été dit que Monsieur le Prince eu avoit toujours ainsi usé.
La lecture de ces pièces ayant été faite, M. Talon < a dit que cette affaire ne requéroit point de préface et demandoit, sur la première nouvelle de l'accident arrivé à MM. les députés, que la relation de l'oflicier soit donnée par écrit en forme de déposition pour servir de notoriété publique, décréter prise de corps contre le maréchal d'Hocquincourt, Navailles et Broglie^, faire défenses aux sujets du Roi de déférer à leurs ordres, et, d'autant qu'il étoit important de songer à nos confrères, prier M. le duc d'Orléans d'envoyer un trompette pour apprendre l'état où étoient M. de Geniers et M. Bitault, lesquels ne pouvoient être prisonniers de guerre ; quant à la lettre-requête de Monsieur le Prince avec sa créance, les envoyer aux députés de la compagnie vers le Roi pour informer Sa Majesté que la manutention de sa couronne dépend de l'entrée du cardinal Mazarin en France, et lui faire entendre ce qui s'est passé au Pont-sur- Yonne, et surseoir à la déclaration contre Monsieur le Prince, jusques à ce que la compagnie ait reçu les ordres du Roi : sur quoi il étoit fort remarquable que le cardinal Mazarin ne disoit point par ses lettres qu'il ait été mandé et ne faisoit paroître aucun ordre de grand sceau; mais surtout que la Cour, avec sa prudence ordinaire, devoit prendre garde à conserver le point de l'autorité royale et se sou-
du tumulte « consentir à l'ouverture de la lettre et à la lecture de la requête, « sans que cela nous pût engager à autre chose » (Talon, p. 461).
1. L'avocat général Orner Talon, qui donne dans ses Mémoires [loc. cit.) l'analyse de son discours et sa péroraison, terminée par le mot de l'Écriture qu'a retenu l'auteur du présent Journal.
2. Brolle dans le manuscrit. — François-Marie, comte de Broglio ou Broglie, lieutenant général, gouverneur de la Bassée ; il servait sous d'Hocquincourt, et le détachement qui attaqua Bilaull et Geniers était commandé par un adjudant au régiment de BrogUe, nommé Sébastien, lequel fut tué au cours du combat (Roy, op. cit., p. 9 et 12).
venir de ce beau mot de l'Écriture : Nolite tangere puerum meum Absalon^.
Ces conclusions ont été suivies d'une merveilleuse exagération de M. le duc d'Orléans, qui s'est plaint de ce qu'il n'y avoit personne puissante en cour si elle n'étoit dévouée au cardinal Mazarin, lequel, au premier jour, en chasseroit tous les gens de bien qui y restoient afin qu'il n'y restât que des mazarins; qu'il périroit plutôt que de l'être; qu'il falloit considérer que le Roi n'avoit que treize ans, qu'il n'étoit libre et étoit entouré de gens infâmes ; que la Reine faisoit tout, quoiqu'il ne lui appartienne, parce qu'en France les femmes n'ont intérêt à l'État, et que, dans la passion qu'elle témoignoit pour le cardinal Mazarin, il croyoit qu'il y avoit un sort.
M. de Broussel : que l'événement faisoit voir que nous nous étions bien hâtés à véri&er la déclaration contre Monsieur le Prince, mais qu'il y avoit encore quelque remède en accordant les conclusions de la requête; et, au surplus, outre les conclusions, il étoit d'avis d'opposer la force à la force, et, pour cet effet, d'arrêter les deniers publics, les rentes préalablement payées.
M. de Longueil^ : que, tant que le cardinal Mazarin a agi à la cour par négociation pour son rétablissement, il avoit été supportable, mais que, à présent qu'il est à la tête d'une armée sans ordre du Roi, quand il l'auroit, que la compagnie ne voudroit approuver, il falloit quelque chose de plus ferme ; que, à la vérité, jusques ici, les armes de Monsieur le Prince n'avoient été approuvées, mais que, après le refus de trois jours, de quinze, et l'envoi de personnes considérables, que M. le duc d'Orléans n'avoit pu obtenir, pour mettre Monsieur le Prince en son devoir, puisque le temps avoit découvert choses nouvelles, la déclaration contre lui n'étoit pas à présent bonne; que l'on voyoit que toutes les forces alloient en Guyenne pour l'opprimer, pour de là venir fondre sur Paris, ce qui faisoit juger qu'il avoit raison, et que l'on devoit se hâter de le défendre, après sa protestation de réduire ses armes aux termes de la justice, ce qui ne se pouvoit faire qu'en donnant arrêt en interprétation de celui du 29 du passé, et
1. Le texte exact est : oi Cavete ne quis puerum tangat Absalon » {Rois, II, XVIII, 12).
2. Le conseiller clerc Pierre de Longueil, et non le président, son frère (qu'on appelait tantôt le président de Longueil, tantôt, et plus souvent, le président de Maisons), comme l'a cru M. Roy, qui analyse longuement cette partie du présent Journal {op. cit., p. 26), ou bien Jean de Longueil, fils du président, qui fut conseiller, puis maître des requêtes.
ordonner que l'on prendra les deniers revenant bon pour la subsistance et augmentation de l'armée.
M. Ménardeau, ayant parlé fort honorablement de Monsieur le Prince, a dit que le principal motif de l'arrêt et déclaration contre lui donnés étoit son intelligence avec les Espagnols, dont il avoit reçu la flotte, et leur avoit donné des places en otages (ceci a été dénié par M. le duc d'Orléans), que c'étoit là son plus grand mal, et qu'il étoit à craindre que le Roi ne nous reprochât un jour que nous eussions souffert les armes des Espagnols en France : ce qui l'obligeoit d'être d'avis de récrire à Monsieur le Prince et le prier d'éloigner de lui les Espagnols.
M. Laisné : que le Cardinal en France justifioit assez Monsieur le Prince et qu'il ne falloit rien craindre de la foiblesse des troupes d'Espagne en France, et qu'enfin la Reine devoit penser que le peuple étoit comparé à ces pieds de la statue du roi Nabuchodonosor, lesquels, quoique de terre, soutenoient cette tête d'or, c'est à dire la monarchie, et qu'il ne falloit qu'une petite pierre, qu'une aversion des peuples contre le Cardinal pour renverser en un moment cette grande statue.
M. de Thou ' : il y va de la liberté du Roi, il faut tout employer, et les armes de Monsieur le Prince sont justes, et, pour les appuyer par deçà, il faut des forces et, à cet effet, assembler les compagnies et la ville pour conférer des moyens de trouver de l'argent.
M. de la Grange ^ : « Nous nous trompons, nous nous abusons de nous arrêter tant aux formes ; il faut se saisir des deniers publics et de personnes qui sont en cette ville pour représailles et otages du traitement que l'on fera à nos confrères. »
M. Le Fèvre, prévôt des marchands^ : qu'il falloit se donner de garde de saisir les deniers publics, parce que cela donneroit occasion au Roi d'arrêter les deniers des provinces destinés au paiement des rentes, ce qui les feroit cesser et causeroit sédition dans Paris.
M. de Gumont : prier M. le duc d'Orléans d'envoyer un courrier à Monsieur le Prince et lui déclarer qu'il se joint avec lui
1. Jacques-Auguste de Thou, baron de Meslay, président à la première des Enquêtes, plus tard ambassadeur en Hollande.
2. Louis de la Grange, sieur de Marcouville, conseiller à la troisième des Enquêtes, reçu conseiller le 28 juin 1640; un autre Louis de la Grange était conseiller depuis le 26 mars 1632.
3. Antoine Le Fèvre, sieur de la Barre, conseiller aux requêtes du Palais, prévôt des marchands depuis le 16 août 1650.
pour le repos de l'État, l'exclusion du Mazarin et la paix générale.
M. Portail : saisir les deniers de l'Hôtel de ville appartenant à ceux qui suivent le cardinal Mazarin.
M. Le Gocq' : surseoir au décret jusques au retour du trompette qui seroit envoyé en l'armée du Cardinal.
M. Dorât 2 : que le ministre qui avoit déshonoré la régence vouloit encore déshonorer la majorité du Roi.
M. N...3 : entériner les conclusions de la requête de Monsieur le Prince, et, pour le surplus, employer la force ouverte contre les ennemis déclarés, et, à cet effet, prier M. le duc d'Orléans de se servir des moyens qu'il a en main avec le commandement des armes pour recouvrer les deniers nécessaires, et contre les ennemis cachés, et lesquels étoient le plus à craindre, ordonner que dans un mois tous oflQciers de justice, baillis et sénéchaux du ressort bailleront leur déclaration au greffe qu'ils ne prêteront aide ni support au cardinal Mazarin, ni à tous ceux qui lui adhèrent.
M. Pinon-* : cunctatio servilis^ regium est exsequi.
M. Ganaye^ : écrire à tous les Parlements et leur demander union.
M, Foucault^ a fait une bonne tirade pour émouvoir la compagnie à venger le sang de notre confrère, et, à ce propos, a rapporté l'histoire de la robe de César.
Beaucoup ont fait voir qu'il n'étoit nécessaire de donner un arrêt pour saisir les deniers publics, et qu'il suffisoit que M. le duc d'Orléans se servît de l'autorité du Roi et de la sienne.
Après toutes ces opinions, M. le duc d'Orléans s'est levé assez inopinément, quoiqu'il eût insisté d'achever la délibération : ce que l'on a cru avoir fait pour donner ordre d'arrêter les amis du
1. Jean Le Cocq, seigneur de Corbeville, conseiller du 11 juillet 1625, siégeait à la première des Enquêtes.
2. Joseph Dorât, conseiller du 7 août 1637, siégeait à la troisième des Enquêtes.