En
(ici il s'est élevé quelque bruit), mais M. de Mesmes s'est ainsi soutenu : t Oui, Messieurs, il ne faut nous flatter, c'est armer contre le Roi que d'armer sans sa permission, et je vous prie de considérer en quel péril l'on nous réduit ; de tous côtés, il ne se présente à nos yeux que des précipices inévitables, qui nous feront tomber dans les longues suites d'une effroyable guerre. Voilà, Messieurs, ce que c'est que d'opposer la force à la force, étant impossible de faire distinction du Conseil du Roi d'avec sa personne. Je me prendrai donc bien garde d'être jamais d'avis de commencer à prendre les deniers du Roi; c'est faire les souverains : outre que ce remède seroit pire que le mal et attireroit la cessation du paiement des rentes, au paiement desquelles les entrées de Paris ne seroient capables de satisfaire. Yoilà les malheurs où l'on nous veut engager, et plût à Dieu que l'on sût ceux lesquels ont écrit au Cardinal afin de le faire revenir ! »
M. de Novion a parlé presque en même sens, disant qu'il falloit conserver le Roi comme notre palladium et ne souffrir que l'on ne parle mal de la Reine ' ; quant à la déclaration contre Monsieur le Prince, qu'elle étoit bonne dans le temps qu'elle avoit été donnée, parce qu'un sujet ne peut prendre légitimement les armes par prévoyance, mais que, à présent, l'entrée du Cardinal en France l'avoit justifiée et pouvoit peut-être autoriser tout ce qui se feroit pour s'opposer à son établissement : sur quoi il étoit d'avis de registrer les paroles que M. le duc d'Orléans avoit dites, dignes de lui, qu'il quitteroit les armes avec plus de joie lorsque le Cardinal seroit sorti de France qu'il n'avoit eu d'impatience à les prendre. — Nota qu'il ne m'est souvenu que Monsieur ait dit ces mots.
M. le président de Nesmond a assuré que le Cardinal raarchoit sans cire, c'est à dire sans ordre du grand sceau, et fait voir son impertinence dans le commencement de sa prospérité et de l'espérance de son rétablissement par la prison de M. Bitault contre le droit des gens, ce qui ne peut passer que pour une action basse, lâche, et une infraction aux lois civiles et militaires ; que, au surplus des autres avis proposés, il ne pense pas qu'il soit nécessaire d'en exprimer aucun dans l'arrêt ; il suffît que M. le duc d'Orléans, employant l'autorité du Roi et la sienne, puisse agir ainsi que bon lui semblera, sans que nous nous en apercevions, ainsi qu'il a déjà fait àÊtampes pour le paiement de ses troupes; « autrement, en
1. Allusion évidente au propos tenu la veille en plein Parlement par le duc d'Orléans (ci-dessus, p. 66).
expliquant l'arrêt du 29 du passé, nous raffoiblirions ; mais, après tout, il faut faire en sorte, s'il y a moyen, que rien ne puisse être reproché à la compagnie, et toujours agir sur le fondement de l'autorité royale et des déclarations, ainsi que nous avons commencé; enfln, il faut faire des arrêts du Parlement et qui se puissent soutenir en forme et en raison ». Quant à l'union proposée avec les Parlements par quelques-uns de Messieurs, il n'étoit à propos d'en proposer d'autre que celle du service du Roi, qui lie ensemble tous les officiers du royaume; ce qui le faisoit souvenir d'avoir vu dans les registres la réponse du premier président de la compagnie en 1412 ou 1417 aux députés de l'Université de Paris et des autres compagnies de cette ville, qui demandoient union avec le Parlement, que la Cour ne se joignoit en aucun cas et demeuroit souveraine pour faire justice aux particuliers ^. Il remarqua encore qu'en 1525, après la prison du roi François !«'•, lorsque le Parlement prenoit connoissance de toutes les affaires du royaume, celui de Normandie lui écrivoit : « A nosseigneurs de la Cour de Parlement » ; et conclut avec les gens du Roi, en ôtant le décret contre le maréchal d'Hocquincourt, et aux conclusions de la requête de Monsieur le Prince.
Après que MM. les présidents ont ainsi opiné, M. le duc d'Orléans a repris la parole pour répondre à ce qu'ils avoient dit qui le regardoit, que ce qui l'avoit fait déclarer contre le cardinal Mazarin n'avoit été son intérêt particulier, lequel il eût trouvé bien plus facile avec lui, mais le seul intérêt du public, lequel périssoit sous sa conduite, si bien qu'il étoit très aise et demandoit à la compagnie que registre soit fait de ce que M. de Novion avoit rapporté de lui, mais que ce que M. Le Goigneux avoit dit n'étoit nécessaire, et qu'il ne falloit point à son regard aucun médiateur, puisqu'il avoit protesté n'avoir autre intérêt que de chasser le Cardinal de France et des Conseils du Roi, non pour aucune animosité particulière, mais parce qu'il en est incapable, assurant qu'il quitteroit volontiers sa place dans les Conseils du Roi et souffriroit ceux qui seroient meilleurs que lui, et qu'il ne veut d'autre récompense pour lui que la protection publique, ni de force que l'amitié des compagnies souveraines, de la noblesse et des peuples. Ces paroles de ce bon prince ont été suivies d'une grande approbation, après laquelle les avis étant lus, M. le duc d'Orléans a arrêté ceux qui proposoient de le prier de prendre les
1. Allusion sans doute à la petite querelle surgie en mars 1417 entre le Parlement et l'Université de Paris (cf. Du Boulay, Histoire de l'Université de Paris, t. V, p. 315).
deniers publics, user de représailles, et autres, disant adroitement qu'il n'était nécessaire de mettre cela dans l'arrêt, et que Messieurs ne l'avoient proposé dans leur avis que pour montrer que la compagnie approuveroit tout ce qu'il feroit en conséquence de l'arrêt du 29 du passé * : ce qui a fait que toute la compagnie s'est rangée aux conclusions des gens du Roi et requête de Monsieur le Prince, en ôtant le décret de prise de corps 2, peut-être par la considération de M. Bitault, quoiqu'il ait été dit publiquement qu'ils étoient assez condamnés par l'arrêt du 29. M. Ménardeau seul est resté à son avis de prier Monsieur le Prince de se départir de son traité avec l'Espagne : sur quoi M. le président Le Coigneux a dit qu'il ne falloit pas compter cet avis, afin que l'on ne sût pas que cet avis, étant ouvert dans la compagnie, n'eût pas été suivi. Et sur cela la compagnie s'est levée.
Ce jourd'hui, 15 ^ janvier 1652, toutes les Chambres assemblées, où étoient M. le duc d'Orléans, MM. le duc de Beaufort, les maréchaux de l'Hospital et d'Estampes et le Coadjuleur, les gens du Roi présents, M. le duc d'Orléans a dit que, après beaucoup de compliments inutiles faits à sa personne, le maréchal d'Hocquincourt avoit fait refus de rendre M. Bitault. Ils-* ont dit qu'il n'y avoit aucune apparence de retenir M. Bitault comme prisonnier de guerre et qu'il étoit encore plus étrange que l'on eût éludé l'envoi
1. Dès le 14, « S. A. R. travaille fort aux moyens d'avoir de l'argent pour faire des levées ; elle manda le même jour les fermiers des gabelles et leur dit qu'il falloit qu'ils lui en trouvassent, et qu'elle vouloit prendre sur eux le fonds des rentes sur l'Hôtel de ville qui appartient à ceux qui sont dans le parti du cardinal Mazarin et que tous les autres fussent payés; ils lui promirent de lui faire un fonds considérable, mais il ne peut pas être fait d'un mois. Elle obligea aussi le trésorier des parties casuelles de s'engager de lui fournir quelque somme, et le receveur général d'Orléans lui en promit pour faire subsister sa compagnie de gardes et pour quelques autres dépenses de sa maison. Il y a plusieurs bourgeois de Paris qui se montrent fort zélés pour contribuer, mais le nombre est plus grand de ceux qui ne veulent rien bailler de bon gré » (ms. fr. 25026, fol. 8 r°).