SCHERER
L'œuvre dramatique de Victor Hugo, dès Torii^ine, a fait scandale, en réunissant contre elle les discussions et les protestations de tout ordre. En effet, elle se présentait fortement armée pour l'offensive. Depuis lors, on a remarqué, avec preuves à l'appui, que la préface fameuse de Cromwell n'innove aucune doctrine qui n'ait été, au préalable, soutenue et même essayée par des écrivains antérieurs. Delà théorie, Mme de Staël et Chateaubriand, après Diderot, sont responsables. Alfred de Vigny, Alexandre Dumas, sans compter les auteurs obscurs des mélodrames à la mode, en avaient déjà risqué l'application. Là, comme en bien d'autres occasions, Hugo aurait été, non pas un précurseur, mais plutôt un porte-parole; non un /)Aa/'e distribuant des lumières, mais un simple écho, sonore et puissant. Nous y donnons les mains bien volontiers. Il reste à notre poète la gloire, ])eu banale,
d'avoir résumé et exprimé par de fortes images toutes les revendications, vagues encore, de la nouvelle école, d'avoir groupé autour de son nom tous les défenseurs de la liberté en art, attiré sur sa tête les anathèmes des routiniers et des retardataires. Ce résultat provint de ce que son effort était systématique et, partant, symbolique. Personne ne s'y trompa. Parcourez les feuilletons et les volumes de critique composés de 182" à 1840. A l'àpreté de la polémique, vous apprécierez l'importance du débat. Nul ne put se dispenser de prendre parti. Nisard et les classiques protestent, au nom de l'esprit français. Sainte-Beuve, hésitant et intermittent, passe, sans transition, de l'admiration débordante à l'examen presque acerbe. Les grilTcs se font sentir, à l'occasion, sous le gant violet de celui qu'on dénomma spirituellement « Monseigneur de Montparnasse ». — Dans l'autre cam[t,on porte jusqu'aux nues le dramaturge libérateur. Granier de Gassagnac, Geoffroy, Théophile Gautier, Paul de Saint-Victor, se pâment: et ils exigent quil'on fasse comme eux. Jules Janin mêle à son enthousiasme une dose de sa distraction coutumière : il s'oublie jusqu'à vanter la beauté des vers... dans Marie Tudor\
Aujourd'hui, les passions sont calmées. La critique contemporaine s'est mise à peu près d'accord pour condamner le théâtre romantique. Je ne parle pas seulement des exagérés, fervents des Théâtres
libres, [)Our i|ui tout ce qui est lyrisme ou convention « n'existe pas ». Mais les éclectiques eux-mêmes et les hommes de bon sens sont devenus sévères à l'ég-ard de Victor Hugo. M. Jules Lemaîtrc, M. Ferd. Brunetière, Fr. Sarcey s'accordent à faire état du style et des images, tout en blâmant la conduite des pièces et niant la valeur psychologique des personnages. M. Gustave Lanson déclare ces drames « enfantins » et juge que « la plus complète inintelligence » y éclate. M. Renouvier accuse volontiers l'auteur « d'ignorance et d'absurdité ». Sur le cas de Victor Hugo, M. Doumic et M. Parigot, qui se disputent à propos d'Alexandre Dumas père, seraient peut-être près de s'entendre. Notons, toutefois, que M. Doumic {Revue des Deux Mondes, 15 avril 1902) a la dent plus dure, ainsi qu'il convient, paraît-il, au critique attitré d'une Revue classique. 11 ne subsiste guère, pour donner au public la note élogieuse, que M. Catulle Meiidès, lequel n'est plus tout à fait un éphèbe '.
Mais qu'en pensent les Jeunes"! — Pas grand'chose de bon! Hugo débutant fut dur pour les dramaturges ses prédécesseurs, les Corneille et les Uacine. En revanche,. la critique d'hier n'est guère tendre pour Hugo poète <le théâtre. M. Fernand Gregh, au lendemain du glorieux centenaire, n'hésitait pas à [)ro-
I. El cepenilant, M. Mendès, qui fui un bon poélo lyii(|ue, s'est révélé, dans ses arrêts du Journal, comme un critique dramatique d'une dcploralilc partialité.
Tll. DK. V. H. * 3
clamer : « Le Roi s'amuse, Marion de Lorme, Rui/- Blas, sont pleins de beaux vers, maisle sujetdeces drames est par trop absm'de... Ce théâtre a manqué d'humanité... Hugo n'était pas psychologue; les âmes de ses héros sont vides de vérité humaine. Ce qu'il y a de bon dans ses drames, c'est le décor, le pittoresque : l'intérieur lui échappe. Les belles parties sont les parties lyriques... Aussi les meilleurs de ses drames sont-ils ses drames en vers. Ceux qu'il eut le tort d'écrire en prose, Lucrèce Borgin, Marie Tudor, Angelo, sont injouables et presque illisibles. Il y a, dans ces pièces, d'involontaires ItoufTonneries qui eussent été cachées par la magnificence des vers et que la prose met en valeur de cruelle façon... Les drames en vers de Victor Hugo sont des mélodrames écrits par un poète de génie ' ». Voilà de vertes semonces!
J'ai cité ces lignes parce qu'elles présentent, ce me semble, un sommaire assez net de l'état actuel des esprits relativement à la valeur dramatique de Victor Hugo et de ses émules. Nous vérifierons, en une prochaine section de notre étude, ce que des sujets analogues à ceux des drames en vers sont devenus, en dépit des efforts de l'auteur, traités dans le langage pédestre, et les ailes une
l.Fornand Grcgh, Article sur VicLor llu^'o, ilaiis la Heme de J'iiiis. livraison ilii \" avril l'.i()2.
fois rognées à la muse tragi-comique. Qui sait si nous n'aurons })as l'occasion de nous inscrire en faux contre une partie, au moins, de ces assertions? Le mélodrame de Victor Hugo est peut-être illisible pour les délicats; mais on ne saurait oublier que Lucrèce Borgia fut un des plus éclatants succès scéniques de la période romantique. Aujourd'hui encore, les directeurs qui reprennent la pièce font toujours recette. Le théâtre, au vrai, n'est pas de l'art pur.
Quoi qu'il en soit, ce serait injustice que de ne pas vouloir distinguer, en ce répertoire maintenant si décrié, [)lusieurs phases dont la succession, au cours de la carrière dramatique de Victor Hugo, n'estpas, en général, clairementdéterminée. Or, l'on ne doit point traiter d'après les mêmes principes des manifestations littéraires très différentes de forme et de conception.
Hugo, nous le savons, ne se déclara champion romantique que malgré lui, pour ainsi parler. Tandis ([ue les cénacles s'engageaient à fond, croyant avoir déniché la poule aux œufs d'or, lui, un peu à l'écart, réfléchissait et tergiversait. Le Romantisme, — ou Romanticlsme, comme disait IL Beyle, — l'effrayait, par instinct. Toujours est-il
qu'il commença par le renier, allég'uant qu'il ne comprenait ni n'acceptait cette étiquette. De fait, le Romantisme n'avait de raison d'être, à ses yeux, que s'il réalisait l'affranchissement, tant convoité, de la littérature. Or, en ce temps-là. Romantisme était vraiment synonyme de liberté, sinon de licence. Victor Hugo marcha donc avec les romantiques, parce que ceux-ci l'élurent pour chef. Ce n'est pas la première fois qu'on voit un général suivre ses soldats! Mais il comprit très vite que le Romantisme ne pouvait, ne devait être qu'une école de transition, créée pour que tout homme de génie ou de talent put aisément exercer ses facultés intellectuelles dans le sens que la nature lui indiquerait. Car la (k>ctrine romantique est révolutionnaire et négalive : aussi bien fallait-il (|u'elle triomphât provisoirement.
Ayant donc adopté la formule romantique et l'ayant faite sienne, Hugo l'appliqua, la cultiva, la respecta tant qu'elle lui fut profitable, c'est-à-dire tant qu'elle conserva la faveur dune partie du public, tant (|u'oHe suscita des querelles bruyantes eliriililcs conllils. Selon celle rormule, il coiiiposa : 1" des drames en vers, (jiii le iiiireiil hors de pair; ce sont ceux que nous éludions dans le jursent volume; "2" des drames en prose, par lesquels il ailaplail la thèse romanli(|ue aux IradilioMs (lu vieux tnél'jihiuiie. toujours chéri île la 1 o u 1 e .
Il n'entre point clans notre sujet de nous étendre sur ce que fut le draine romantique : la question ne fut que trop abondamment traitée. Rappelons seulement que les principes constitutifs de cette forme dramatique sont les suivants :
1° Introduction, sous le nom de grotesque, de l'élément comique dans le théâtre "sérieux. Comme conséquence, suppression des règles étroites et surannées, affranchissement de la langue, asservie au préjugé nobiliaire, mélange des styles.
2" Choix d'un sujet hiskmque, de telle sorte que la fable offerte au public devienne un prétexte à ressusciter les mœurs, les costumes, les idées et les passions de toute une époque, de tout un pays.
3" ha. psychologie des personnages se trouve, du môme coup, restreinte, au point d'être réduite à un minimum. Plus de nuances. Des caractères schématiques, brusquement opposés, et des actes violents (parfois insuffisamment expliqués).
4" A propos d'une époque historique donnée, l'auteur développe une thèse, organise les péripéties de l'action théâtrale de façon à conclure pour ou contre, et, par là, à instruire le spectateur. C'est l'immixtion de la satire sociale dans le drame.
Ces éléments, on les rencontrera au fond de tous les drames romantiques de Victor Hugo. Nous montrerons, en passant, par quels procédés il y
mêle, fût-ce artificiellement, le grotesque; comment il se documente, de seconde main à l'ordinaire, pour la partie historique ; comment ses personnages, faute d'une étude intime assez fouillée, agissent trop fréquemment à l'instar des marionnettes; enfin, quelles thèses le séduisent de préférence et inspirent ses plus magistrales tirades.
De cette confusion des genres, un homme médiocre n'eijt tiré qu'une pièce unique, qu'il aurait refaite indéfiniment. Mais l'esprit de Victor Hugo, par son étendue et sa complexité, est instable et prompt à l'évolution. Qu'on relise ses préfaces et ses notes. On verra que, selon le sujet qu'il traite, il se fait de son système dramatique une idée très variable. C^ n'est pas lui qui aurait établi, une fois pour toutes, à la manière des dramaturges du xv!!*" siècle, une règle tyrannique, et figé, du même coup, la libre inspiration du poète. Tantôt il se prend d'une tendresse raisonnée pour les fous et les boutions : il cède au plaisir de créer du sublime avec du grotesque {Le Roi s'amuse). Une autre fois, la prétention à être vrai l'entraine à se poser en historien véridique, infaillible {Marie Tudoi, lluij- Blas, Angelo). Dans une curieuse note, datée de 1831), il énumère \\i^(\\\kln'nte-six ouvrages, —
anglais, français, italiens, espagnols, — qu'il aurait dépouillés avant d'écrire Marie Tador. Puis, il ajoute négligemment qu'il en pourrait citer autant pour toutes ses autres œuvres. Il se targue de la môme rigueur historique à propos d'Anr/elo et de Ruij-Blas. On sait avec quelle aisance MM. Morel- Fatio * et Edm. Biré - ont fait justtce de ces allégations. — Non; Hugo se documentait en s'aidant de vulgaires dictionnaires et d'histoires générales^; pour un poète, c'est hien assez. Nul ne songerait à lui en faire un grief, si lui-môme ne s'était octroyé un hrevet d'exactitude scrupuleuse et méthodique. Le poète n'a que faire, en somme, d'ôtre un érudit : qu'il se contente d'être un voyant, et de faire voir. En d'autres circonstances , Hugo s'attachera soudainement à la psychologie d'un personnage, ou de plusieurs [Lucrèce Borgia, Marion de Lorme, etc.). Ce n'est pas là, d'ailleurs, qu'il sera le plus heureux. A cet eflet, il choisira, de préférence, un caractère de femme :
L'univers aboulit h ce monstre charmant '-.
Le tempérament propre do l'auteur reparaît alors. Toute sa vie, il demeura sincèrement épris de la
1. A. Morel-Falio, Études sur l'Espctf/ne (18.SS), sur les inexactitudes de Ruy-Blas.