CHAPITRE
HERNANI (1829-1830)
« Le jour viendra peut-être de publier ce drame tel qu'il a été conçu par Tautcur, eu indiquant et en discutant les modifications que la scène lui a fait subir. Ces détails de critique peuvent ne pas être sans intérêt ni sans enseignements.... »
(V. Hugo, Préface cfffernani, 9 mars 1830.)
Le manuscrit original cVHernnni fut offert à la Comédie-Française par M. Paul Meurice, lequel exécutait ainsi un vœu formulé oralement par Victor Hugo en personne. Le poète désirait laisser ce souvenir à l'illustre compagnie dont les sociétaires, un demi-siècle auparavant, avaient donné Thospitalité à son jeune talent. « Bernajii, disait-il, reçu à la Comédie-Française, appartient à la Comédie-Française. C'est pour moi une dette de reconnaissance. Hierro sera là chez lui. » — Mais était-il permis d'annexer sans scrupule aux archives ce précieux cahier, avec tant d'autres pièces rares que faillit détruire le sinistre du 8 mars i'.IUO? M. Jules Claretie, l'Administrateur général, et M. Monval, le bibliothécaire, ne pouvaienl-ils pas craindre que la lîibliolhèque nationale, se fondant sur le texte du testament, n'en revendiquât quelque jour la posses-
sion légale? La question n'ayant pas encore été soulevée, le problème n"a point reçu de solution; et il n'en recevra pas sans doute de si tôt. Provisoirement, l'Administrateur général conserve par devei-s lui le manuscrit, somptueusement relié en maroquin rouge et soigneusement enfermé dans un étui. Nous en avons eu communication, grâce à l'extrême obligeance de M. Claretie, qui nous a autorisés à y puiser les matériaux de ce chapitre. C'est ce qui explique comment, le jour de l'incendie, la vénérable relique se trouvait, par extraordinaire, dans le bureau de M. l'Administrateur général. Nous avons donc failli — et nous en tremblons rétrospectivement — être la cause involontaire de sa ruine.
Description extérieure du )nanuscril. — Observations générales. Dimensions ; cote; écriture. — Le manuscrit à'Hernani se présente sous la forme d'un brouillon très net, écrit sur des feuilles d'un papier blanc assez fort, mesurant 35 centimètres de haut sur 24 de large '. Le fascicule porte le cachet timbré : « Invent, s"" V. Hugo, 248" cote, l^e pièce. M" Gatine notaire. » L'écriture, fine, menue, mais très lisible à l'ordinaire, appartient à la première manière du poète. On sait que Victor Hugo eut successivement trois écritures très distinctes (cf. notre Introduction, p. 20-20.). Les feuillets blancs qui séparent les actes sont balafn's
1. C'est (lu papier genre Hollande, identique à relui des mann>crits de Mation de Larme, de Noire-Dame de Paris et de plusieurs autres de la même période. La marge est partout égale au texte, selon l'usage constant du poète.
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obliquement de fragments de vers jetés pôle-môle, et pouvant servir à l'occasion. Sur la leuille de garde de la fin, au recto, on lit ces deux rimes notées : l'araignée, signée. Au-dessous, un vers mis en réserve :
Les beaux étés d'Espagne et les claires soirées.
Sur le titre on distingue cette épigraphe : Très para una [trois honnnes pour une feiame). Les noms des personnages figurent sur le premier feuillet, avec ces différences assez insignifiantes : le roi de Bohème, le duc de Bavière, électeurs du Saint-Empire romain (les mots en italiques sont absents du texte imprimé). On lit, dans le manuscrit, Don Sanchez au lieu de Don Sancho; Don Garci Suarez y est orthographié Garcie. Les deux noms, manuscrits, de Bon Perafan et de Don Guzman de Lara manquent dans l'édition, où, de même, a disparu la qualification page de Silva, qui suivait le nom d'Iaquez.
Acte premieh. (Le Roi.) — Peu de divergences notables à signaler entre le texte consacré et la teneur du manuscrit. La date 29 août 1 8.29 a été biflee (chaque acte est daté au commencement et à la fin). La première scène est à peu près vierge de ratures. Dans la scène ii, au lieu de la courte exclamation d'IIernani : « Doua Sol, ah! c'est vous que je vois... » (4 vers), le poète avait mis huit vers dans la bouche du montagnard épris. Il les a, sitôt écrits sans doute, raturés et encadrés, ne conservant que le dernier. Le fait est à retenir; car les suppressions sont fort rares chez Hugo. Chez lui, l'invention verbale est extraordinaire; et il a grand'peine, une fois lancé, à restreindre les fantaisies de sa rhétorique. Une pareille redondance, fréquente surtout dans les
TH. DE V. H. * Id
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monologues, où l'on délaisse plus aisément l'action, est un défaut de jeunesse qui n'est pas dénué de charme :
... Dofia Sol! — Ah! ces yeux que je vois Sont vos yeux, cette voix qui parle est votre voix! Enfin ! — Dieu soit loué, qui le soir me délivre De ceux parmi lesquels le jour il me fait vivre! Doua Sol! Quand je pense aux visages humains Que j'ai vus aujourd'hui passant par les chemins! Ange! daignez longtemps mêler votre àme aux nôtres! J'ai tant besoin de vous pour oublier les autres!
Même scène : « Un baiser d'oncle I au front! » remplace avec avantage : « Un baiser sur le fronil » qui était plat. En marge des deux beaux vers, d'une si juvénile insolence,
Il vient dans nos .imours se jeter sans frayeur! Vieillard! va-t'en donner mesure au fossoyeur!...
on lit ceci, rejeté probablement comme un peu faible :
Vieillard, de nos amours \ici deux mots monosyllabiques
[illisibles) prends le flambeau!
Allons! tu vas mourir. Va voir à ton tombeau!
C'est l'idée première, exprimée à tAtons. Admirez comme la correction fut heureuse. — Et Dona Sol répondait d'abord : « Cest le roi (jui le veut ». — Un peu plus loin, deux variantes, utiles à signaler. Le manuscrit portait primitivement :
Ma haine après vingt ans est encor toute neuve!
... Je n'ai reçu du ciel jaloux Que l'air, le jour et l'eau, ces biens communs à tous.
Dans les deux cas, l'expression s'est rehaussée et fortifiée. Victor Hugo corrige presque toujours à bon escient.
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Après la promesse do la jeune fille : « Allez, je scn-ai brave eL forte... », on lit dans l'édilion : « Vous frapperez trois coups. » (Premier jet : Je vùihandnnnc à vous.) A la place de cette simple indication, Hugo avait d'abord logé ce vers, lourd et banal :
Vous êtes un vaillant, c'est pouniuoi je vous suis.
Et Hernani répondait :
Alors il faut qu'en tout vous sachiez qui je suis, Puisque vous m'épousez (?) de votre amour de femme.
Que l'on compare avec ces incertitudes le texte finalement remanié, et l'on avouera que la forme a gagné en précision :
... Savez-vous qui je suis, Maintenant? — Monseigneur, qu'importe? je vous suis. — Non, puisque vous voulez me suivre, faible femme. Il faut que vous sachiez, etc.
Piqué par le ton impertinent de Don Carlos, le fier bandit, menaçant, riposte au prince :
Qui raille après l'alTruiil s'expose à f;iire rire Aussi sou héritier!...
C'est net et vigoureux. Or, voyez sous quelle forme l'idée s'était présentée tout d'abord :
Ne riez pas. Oui fait d'un afîront raillerie Et qui rit, veut aussi que son héritier rie.
Trop de rires! répétition désagréable. Je préfère cette autre version, raturée en marge :
Monsieur, ne raillez pas! Qui raille après l'outrage Change la faute en crime et la colère en rage.
En regard des paroles de Carlos, qui respirent la galanterie la plus ironique :
.l'onVe donc mon amour à luntlame.
... Nous verrons,
Hugo avait écrit, puis biOa ces quatre vers de comédie dont il a, d'ailleurs, gardé l'idée, en l'exprimant de façon plus distinguée :
En attendant, j'apporte à Doua Sol ma flamme. Et moi, je ne vois pas, vraiment, pourquoi madame. Avec tout ce qu'elle a de tendres sentiments, Au lieu (.Vun amoureux n'aurait pas deux amants.
A la place du vers : « Et puis, je chilïonnais ma veste à la française », écrit en marge, on lit dans le texte du manuscrit un bout de dialogue, raturé. Carlos proteste contre sa réclusion dans l'armoire où il étouffe depuis le début de la scène :
De la gaine où j'étais je sors pour trop de gêne. Alors, Hernani, saisissant le mot au vol :
Ma dague aussi n'est pas à l'aise dans sa gaîne, Et veut sortir....
Le mol galiie reparaissait encore un peu plus loin. C'était abusif! A l'instant où Don Ruy (lomez frapj)e à la porte, il s'agit de rentrer à deux dans l'étroit placard. Carlos résiste :
Monsieur, est-ce une gaine h mettre des chrétiens?
Et si le duc, ouvrant cette boîte « pour ij prendre un ciffare » ', y dénichait le couple blotti? Certes, Hugo eut bien raison d'eiïacer ces quatre vers où, pour l'amour du (jroli'sfjue, il allait jus({u'à la parodie de la formule romantique. Ouvert, l'auteur d'/Jarnali ou la Contrainte par Cor, n'a pas trouvé mieux dans le genre bouffon.