‹ Un laboratoire dramaturgiqueChapitre 66 sur 112 · DON RUY GOMEZ · texte numérisé non relu

DON RUY GOMEZ

Cavaliers, suivez-moi! suivez-moi!... etc.

Mais Don Carlos se fait connaître. Don Ruy, s'hiclinanl acec confusion (indication d'un jeu de scène, supprimée depuis, avec beaucoup d'autres), demande timidement :

Mais pourquoi tarder tant à m'ouvrir cette porte?

Ce vers et les sept qui suivent ont été rajoutés en marge. lien est un, « Je t'ai fait gouverneur du château lie Fifjuère », qui a subi plusieurs transformations, qu'on retrouve sous les ratures :

Vous avez pour un vieux la tête un peu légère....

Telle fut, sans doute, l'inspiration oi'iginelle, dune incontestable trivialité. Au-dessus :

Pour être sans cheveux, ta tête est bien légère.

I. Mais ce vers sera conservé. Nous le relrouverons, tel quel, dans la bouche du vieux Job (Les Btirgvaves, partie 1, se. vi).

Très romantique, mais d'un goût affreux! D'ailleurs, le duc n'a-t-il point parlé plus haut des cheveux blancs qu'on veut souiller sur son noble front? Il serait donc un chauve qui ne veut pas avouer! Ces élucubrations plaisantes ou vulgaires échappent souvent à Victor Hugo dans les premiers caprices de sa verve. Il est intéressant de constater qu'il savait, au besoin, y renoncer, et que, contrairement à ce qu'on a soutenu, il ne s'attachait pas de parti pris aux incohérences. La loi du mélange des slyles, chère au romantisme parce qu'elle consacre le mélange des genres, n'exclut donc pas le contrôle du goût. — Le vers qui suit :

Mais qui dois-je, à présent, faire ton gouverneur?

était d'abord ainsi libellé, en termes assez équivoques :

Vous auriez plus que moi besoin d'un gouverneur. — ... Duc, tu m'en vois pénétré de tristesse.

Le tutoiement familier a remplacé le : « Vous incji vouez... » de la première manière. — « Consolez-vous ». disait Ruy Gomez, au lieu de : " Que je vous plains! » — Et Carlos, parlant du pape :

Je lui rends — ayons l'aigle, — emuilc nous verrons!

Après la conclusion :

... Je compte...

Rapiécer mes États d'îles et de duchés!

après l'addition marginale de dix vers (« Consolezvous, etc. ") relative au royaume de France et aux convoitises de Franç^ois L", il y avait tout uniment ces deux vers de Carlos :

Croyez-vous que François Premier, le roi de France. Puisse {trois s;/llabes illisibles) l'Empire, avoir quelque

[rspérancf .'

HERNANI. 231

G'élaiL le llièinc de la tirade, développé depuis. Pour en finir avec celle scène, sifi^nalons encore deux variantes. Carlos disait d'abord :

Je leur saurai parler d'un espagnol liaulain.... ... Non. — Cher duc, cette nuit vous me logez....

Scène IV. — On sait que la tendance à l'amplification fut caractéristique chez Victor Hugo. On lui doit d'admirables effets de fécondité, de puissance oratoire, comme aussi de regrettables superfluités. Il n'est pas rare qu'un morceau de quarante ou cinquante vers ait été primitivement écrit en huit ou dix, voire en deux ou quatre. Le monologue surtout ofïVe des tentations dangereuses. La fameuse imprécation d'Hernani : « Oui., de ta suite, ô roi !... » ne comptait d'abord que dix vers; et c'était bien suffisant! Les quatre premiers, tels que l'édition les conserve. Puis, les deux suivants, qui ont disparu :

,1'ai mon père à venger, qui dans l'ombre et sans bruit Met mon pas sur ton pas, et me pousse, et me suit.

Enfin venaient les quatre derniers vers : « Le jour, lu ne pourras... etc. » Tout le reste, soit vingt-quatre vers, constitue une adjonction marginale. Le poète a voulu une « fin d'acte » à panache.

— Entre les feuillets 10 et 11 du manuscrit, numérotés au crayon comme les autres, a été intercalée une page où l'on trouve des bribes de vers : « Uocrnsion est lâche..., etc., » et des ébauches de périodes poétiques qui semblent se rapporter à la scène du tombeau, et même à d'autres scènes. — Pai- exemple, le vers : Vous allez être heureux, je vais rire empereur,

écrit plus loin sous une autre forme. En travers, on lit ce vers, noté pour une autre œuvre :

i/entaiit se relournail cl reuanlail b' cbicii.

Dans un coin, en haut et à droite, un nom propre mis en réserve : Sabhia Murhcnod. — Date de la fin de l'acte : 2 sppt. 1 829.

Acte II. (Le bandit.) — Le second acte, commencé le 3 septembre, fut terminé le 6 '.

Scène I. — Toute cette scène, où fourmillent les variantes (plusieurs sont indiquées dans les notes de l'édition ne variclur, et nous en relevons d'autres), a été recopiée par Hugo et enclavée dans le manuscrit avant le texte primitif, extrêmement remanié luimême. Il y avait des longueurs. Partout on constate l'hésitation, l'indécision. C'est que l'expérience scénique ne s'acquiert pas sans effort, surtout quand on veut faire agir et parler de nombreux personnages. Après réflexion, il a fallu force coups de ciseaux pour mettre la scène sur ses pieds. Encore ne marche-t-elle pas d'une fat^on très satisfaisante, à notre gré.

Carlos cause avec les seigneurs sous la croisée de Dona Sol. Don Matias, interprétant les bruits de la renommée, conte que ce roi des montagnes appelé Hernani cacherait sous son nom de guerre une illustre origine. 11 ne serait autre que Don Jorge d'Aragon :

II est jeune, et nourri dans la montagne. II a

Par son père Aragon, par sa mère Alcala.

On l'aime ici d'avoir aiguisé son épée

Sur les monts et dans l'eau des sources retrempée.

1. Rappelons, à ce propos, que la pièce entière fui écrite en moins d'un mois (2'J aoûl-2o septembre 1829); la rédaction de chaque acte n'a coulé que de quatre à sept jours. Quelle abondance et quelle Tacilité prodigieuses!

HEUNANI. 233

Ces deux vers ont été utilises ailleurs et plaeés dans la bouche d'Hernani (acte IV, se. iv). Il y a, pour toute différence, torrents au lieu de sourren.

Un peu plus tard, Carlos demandait l'âge du bandit :

DUN CAKLOS, à Dun Matins.

... Son âge?

DON MATIAS, comptant sur ses doigts.

Vingt ans....

DON CARLOS

C'est lui ! Vingt ans?

DON MATIAS.

Oui, seigneur.

DON CARLOS

C'est dommage.

— Bah! trêve pour l'instant! Qu'il soit ce qu'il voudra, >Vragon ou Cordoue, Alencastre ou Lara, Ce n'est pas cette nuit le souci qui m'arrête, •l'en veux à sa maîtresse encor plus qu'à sa tête.

Ces vers, en partie retranchés, afin d'abréger, se rattachaient à ceux-ci : " J'en suis amoureux fou... etc. «

Nouvel exemple du développemenl successif. Le petit intermède épisodique de l'erreur de titre, dont profite un seigneur de la suite de Carlos, a été rajouté après coup'. C'est un souvenir évident du Don Sanclie de P. Corneille. C'est aussi un exemple d'addition heureuse, car l'anecdote est piquante. Elle doit être historique, et elle s'est renouvelée certainement plusieurs fois dans les annales du protocole *.

1. Depuis : « Comte, un digne conseil! "jusqu'à : « Mais que fera le roi?... » A noter, plus Icjin, dans la réplique de Don Matias, celte variante :

« Un bâtard sur le tronc I Ouljlicz-vous, Altesse... etc. »

■2. Un voici un exemple récent. Quand le commandant de Siisskind, attaché militaire d'Allemagne à Paris, fut relevé de ses fonctions, sa lettre de rappel portail, dit-on, par erreur.

La fin de la scène n'a pas été moins profondément remaniée, corrigée, refaite; notamment toute la partie qui s'étend de ce vers de Don Carlos :

Messieurs, que les instants de l'attente sont longs!

jusqu'à cet autre vers (le quatrième avant-dernier) :

Pendant qu'il reprendra ses esprits sur le grès....

Le texte primitif a été rétabli dans les notes publiées en appendice de l'édition définitive. L'hémistiche final :

Ce qui y nierait Vair....

se raccordait à celui-ci :

S'il lient, lie V embuscade... etc.

En outre, il manque aux variantes imprimées le jeu de scène que voici. Don Carlos s'écrie :

... Ah! messieurs! la fenêtre! Jamais Jour ne me fut plus cliarmant à voir naître! Hàtons-nous! Une chose à faire reste encor. C'est le signal! Il faut sonner trois fois du cor.

(U tire un cor de sa ceinture/

Mes amis! Vous allez la voir.

(Il porte le cor à sa bouche.':

Mais notre nombre Va l'effrayer peut-être. Allez tous troisdans l'ombre, ...etc.

Nous avons fait observer déjà que les indications de jeux de scène, nombreuses dans le manuscrit, ont en partie disparu à l'impression. La raison en est

la mention lieulenanl-coluncl. L'orficier crut qu'il était, on réalité, promu; il se présenla devant l'empereur (Juillaiime II avec les insignes de son nouveau grade. Une explication s'ensuivit. Mais le souverain, loin de dire, comme Carlos : « Hamasscz! ■• décida que .M. de Sùsskind conserverait le grade, sans en loucher le traitement, jusqu'à ce que son tour d'avancement fut

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simple. Le manuscrit avait ct6 rédiii^é en vue de la représentation. Les habitudes une fois prises et les traditions fixées, rauleur a jugé que ces indications n'étaient plus indispensables dans l'édition faite pour le lecteur.

Citons encore, pour cette scène, quelques variantes intéressantes.

Par exemple, ces deux vers, en marge :

Que je (Idiiiierais bien quatre de mes Espairnes Pour ijualre lioiniiies pareils à ce roi di's montagnes!

Hugo dut réfléchir, par la suite, que Charles-Quint n'était point ainsi prodigue de ses provinces, même en paroles.

Après : « Ten ceux à sn maîiresse... )),on litcesdeux vers, maintenus, mais remaniés :

Je suis amoureux fou, mes amis! Les yeux noirs Les plus grands! les plus beaux! Deux flambeaux! deux

[miroirs!

A[)rès l'exclamation de Don Carlos :

EnfinI eu voilà deux qui s'ctcigncnt! allons!

Hugo a raturé le bout de dialogue suivant, assez faible, en effet :

DON MATIAS.

Altesse, est-il prucb'ut, tandis que des félons Tiennent tout le pays, de venir de la sorte. Vous le roi, liasardcr vos jours à celle porte?

DON CARLOS

Marquis, nous sommes trois.

DON RICARDO

Kl puis, le nom du mi !

DON MATIAS.

Des voleurs en prendraient peu de souci, je cnii.

DON RICARDO

Marquis, vous outragez la majesté royale 1...

(La dernière lumière disparaît.) DON CARLOS.

La dernière s'éteint. Tout dort.

(Regardant la croisée de Dofia Sol, qui est toujours obscure.')

La déloyale Xe vient pas. Rien encore! 11 faut pourtant linir, Messieurs. A tout moment, Taulre peut survenir. Quelle heure est-il?

La suite de ce trop long- entrelien se trouve dans la noie de Tédilion définitive de 1880 : « Seigneur, je ne sois, etc. »

A relever, dans la scène ii. une petite amplification de quatre vers, en marge; depuis : « Princesse? lioi Carlos... » jusqu'à : « Eh.' bien, partagez donc. » — Le premier jet, bilTé, du vers :

Je ne m'ctonnc }ilus si l'on aime un rebelle

était cette platitude :

Vous faites, que je crois, la petite rebelle!

Scène III. — Deux passages importants ont été retouchés en marge. Après ces mots : « ...s'i-pandre dans les villes », de l'apostrophe de Carlos à Hernani, le poète avait d'abord écrit, avec moins de vigueur :

Le crime malgré vous vous suit. Vous le traînez. Nous, des duels avec vous! Non, non, assassinez!

HERNANI

Une dernière fois! ma patience est lasse. Altesse, et je pourrais l'accorder cette grâce. Allons! la dague au poing!

DON CARLOS, impassible.

Non, assassinez-moi.

Assassinez! je suis votre seigneur le Roi!

HERNANI

Va-t'en dom! etc.

UEUXANI. 237

On sont coml>ieii la suppression est lieunnise. L'impérieux : <' Arr/rrcf asaassiiipz », rejeté comme clausule de la phrase liaulaine, la rendue d'aulanlplus ferme et plus mordante. Toute réflexion subsé([uente ne j)ouvait que nuire à l'effet.

Quatre vers plus loin, nouveau retranchement, également louable. Carlos se projiose de mander Ir fiscal. Il pose au proscrit (texte primitif) cette question :

A quel prix voulez-vous qu'on mette votre tète?

IIERNANI.

Elle est à prix déjà.

UUN CARLOS.

La somme est-elle honnête?

IIERNANI.

Niin. Cinq cents carolus. Seii^neur, c'est un faux poids. Car ma tète vaut bien la somme mille fois.

DON CARLOS

Je doublerai la somme.

HERNANI

Et ce sera mieux.

DON CARLOS

Maître, Je vous liens, etc.

[Le reste comme dans l'édition.)

Voilà, certes, un oiseux marchandage. En homme de goût, Victor Hugo a su restreindre une exubérance ici déplacée.

Signalons enfin quelques variantes de vers.

C'est une lulle à mort. Il faut qu'un des deux tondre, est devenu :

// est plus (Vitn asile oii ta puissance tombe.

Dans l'édilion, c'est Carlos, ironique, qui raille avec dédain :

Toucher à la dame qu'adore Ce bandit!...

Sur le manuscrit, c'est Hernani qui s'écriait douloureusement :

... Toucher à celle que j'adore!

Pour conclure sur cette scène capitale, voici quelle était la première version des deux derniers vers, prononcés par Carlos :

Monsieur, vous dites là bien des mots liasardeux. D'un an de vie un jour vous paîrez cliacun d'eux.

(Il sort.)

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