‹ Un laboratoire dramaturgiqueChapitre 7 sur 112 · Tristan Lcgay, I^es Amours de Victor Hugo, éilitinn de la · texte numérisé non relu

Tristan Lcgay, I^es Amours de Victor Hugo, éilitinn de la

Enfin, dans la mise en œuvre d'une thèse paradoxale, Hugo est passé maître. Faut-il ici rappeler les principaux plaidoyers qui encombrent ses drames? La courtisane se réhabilite par l'amour IMarion de Lormé). Les rois et les reines sont tous d'affreux spécimens des vices et des faiblesses de l'humanité {passim). Par contre, les fous, les bouffons difformes et déshérités cachent, sous une écorce grossière, des cœurs tendres, des instincts sublimes : tels ces laids Sihhies auxquels Platon comparait Socrate {Le Roi s amuse, etc.). L'ouvrier, le valet donnent des leçons d'honneur et de dévouement au grand seigneur frivole ou corrompu {Marie Tudor, Ruij-Blas). La femme perdue se rachète par l'amour maternel {Lucrèce Borgia). Toutes ces thèses, Hugo, bien loin de les dissimuler, les annonce, les expose, les impose en ses préfaces. H n'a point le dilettantisme de quelques auteurs, qui estiment que l'idée « de derrière la tête », si tant est que le dramaturge en ait une, doit se déguiser soigneusement, pudiquement, sous la contexture de la pièce \ Lui, il létale à nu.

Plunip., 1901. L'auleiir de celte ])laquette relève des exemples frappants, (pi'il serait oiseux de rapporter ici.

1. Cf., là-dessus, dans le Journal (mai 1902), une curieuse interview de M. Henry Bataille, l'auteur des Masques. « 11 faut qu'une riuivre vaille par elle-même. Les idées, c'est pour nous. L'incompréhension, de la |)art du public, est un droit ou un souci léf,'itinie, qu'on ne doit pas contrarier... >■ etc. — Le paradoxe est ajiparent, mais l'idée est intéressante.

Victor Hugo appliqua cette formule durant une douzaine d'années, de 1827 à 1839'. Mais toute veine s'épuise et toute formule se dessèche. Ainsi, le système dramatique racinien n'était applicable qu'à un petit nombre de sujets. C'est une des raisons pour lesquelles la tragédie classique se vida, peu à peu, de toute réalité, — parce qu'on s'en tenait strictement aux principes posés par Racine, — et tomba finalement dans le discrédit oii nous la vovons dès le milieu du xvm^ siècle-. Une mésa-

1. Jules Janin {Histoire de la Ullérature dramatique) a étudié de près Marion de Lorme el trouvé d'heureuses expressions pour définir la complexité de ce drame et des pièces analogues: « Il y avait de tout dans ces cinq actes... Tout ce qui fait un poème, et du rire et des larmes, el des pitiés et des terreurs; il y avait le siècle el le paysage, cl le costume, avec le mouvement, la vie et la fête, et le supplice, el tout... » — « Ce drame est, tour à tour, une ode, un dithyrambe, une comédie, une tragédie, une préface, el plus d'une fois vous oubliez que ceci est une action dramatique. » — « Comptez donc que, seulement au troisième acte de Marion de Lorme, vous avez : une lille de joie, un duel, deux dissertations dramatiques, une mort, une résurrection, une évasion, une troupe de comédiens, une reconnaissance, un lieutenant criminel el une arrestation. » — Ailleurs, à propos de Rinj-Dlas : « Non seulement M. Victor Hugo est l'inventeur de son drame; il en est aussi rarchitecle, il en est le maître des cérémonies. » — « Souvent... il a donné des habits à ses héros; il n'a plus le temps de leur donner des passions; il les a armés de pied en cap, el il oublie de les faire agir. • — « M. Victor Hugo n'est jamais si grand politique que lorsqu'il parle en vers..., etc. ■• — Toutes ces remarciues d'uncritique aujourd'hui méconnu n'étaient certes |>as sans valeur.

2. M. Ferdinand Brunelière a très subtilement analysé les causes de celte décadence, en prenant pour point de départ la définition complète de la tragédie classique.

venture identique échut au drame romantique. Hugo fut trop fin pour ne pas s'en apercevoir vite. A chaque sujet qu'il traite, il se sent ramené, par la force des choses, aux mômes situations. Les personnages, qui se ressemblent tous, sont réduits à prononcer les mêmes paroles, sous l'influence de passions invariables. Aucun germe neuf de caractères. Combien de fois le poète n'a-t-il pas failli recommencer la scène des porlraits\ Quelle ingéniosité pour refaire partout le même duo d'amour, pour prêter quelque originalité à un personnage déjà vu, pour ne point se répéter dans les couplets, soit politiques, soit historiques! Monologues de Charles-Quint, diatribe de Saint-Yallier, discours de Rmj-Dlas.. . . C'était la faute de la formule elle-même! Elle cessa rapidement d'être nouvelle, parce qu'il était malaisé de la renouveler. En même temps, la faveur du parterre et des lettrés revenait, par un juste retour, aux classiques. Le Romantisme, accepté par Hugo comme une transition commode propre à libérer les esprits, menaçait de faire banqueroute. — Si bien qu'un jour, au beau milieu d'un drame* où, justement, il rééditait l'acte historique inévitable, où Louis XIV remplaçait Louis XHI, sans le faire oublier, où Mazarin se drapait du « linceul rouge » déjà porté par Richelieu, Victor Hugo se dégoûta brusquement

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