‹ Un laboratoire dramaturgiqueChapitre 83 sur 112 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

« L'auteur l'a déjà dit ailleurs : ... à défaut de talent, il a la conscience. •> (V. Hugo, Notes do Ruy-Dlnx.)

Le 8 novembre 1838, Victor Hugo qui, depuis trois ans déjà, se tenait éloigné de la scène, livrait Ruy- BIjis au théâtre de la Renaissance (salle Ventadour), dont il n'avait pas voulu devenir le directeur. Il faut lire dans Victoi' Hugo raconté.... les divertissantes péripéties qui signalèrent l'ouverture de ce théâtre destiné, selon la pensée de l'auteur, à être l'asile de l'école nouvelle, et qui ne tarda pas à glisser sur la pente de l'opéra-comique. La chambrée fut moins houleuse que de coutume. Malgré quelques sifflets, tout se passa assez convenablement, et la pièce eut une cinquantaine de représentations. Le public commenrait à s'habituer aux « hardiesses » romanticjues. De plus, on ne peut nier que liuy-lilds ne soit, de toutes les œuvres dramatiques de V. Hugo, la mieux disposée pour l'effet scénique. L'inlérèl n'y languit jamais, et les personnages y sont plus vivants ([lie dans Lucrèce Borgia, par exemple, voire même dans ffernnn'i. Il semble que le poète ail atleinl vraiment, en ce drame, à la perfection des (jualités dramatiques compatibles avec ses théories et son tempérament. Aussi

demeure-t-on surpris de constater que Victor Hup^o, après le succès de son œuvre, ait, pendant cinq années encore, renoncé au théâtre. Lorsqu'il donna Len-Bur graves, en 18 i3, le public et la critique furent déconcertés et ne retrouvèrent plus, en cette épopée dialoguée, le talent du dramaturge toujours soucieux de ménager l'impression forte et de tenir le spectateur en haleine. Le témoin qui retrace la vie du poète trouve de cette abdication une explication qui a bien l'air d'être inventée après coup : « Il avait moins besoin du théûlre : ilallail avoir la tribune ». — J'aime mieux voir, dans ce silence d'un lustre entier aboutissant à l'innovation attestée par Ae.v Bu7-g7'a ces, V indice dune transformation qui s'opère, à cette époque, au fond de l'esprit du poète. Son génie, après s'être longtemps contenté de la forme dramatique, commence à s'y trouver visiblement à l'étroit. La poésie lyrique, la muse épique le séduisent maintenant davantage, en attendant l'inspiration satirique, qu'il saura renouveler de magistrale façon. Et voilà pourquoi Buy-Blds marque une date importante. C'est l'etTort le plus achevé du drame conçu selon les principes romantiques, je veux dire l'antithèse entre deux situations et deux personnages, la condjinaison du comique et du tragique, et, par-dessus tout, le souci de la mise en scène, la recherche d'une couleur locale parfois plus fantaisiste (ju'il ne le pense lui-môme, mais toujours soignée. Sous ce seul rapport, l'étude du manuscrit autographe peut fournir des renseignements utiles; car on sait que derrière les mots, sous les corrections et les ratures, nous cherchons sans cesse à recueiHir l'idée et le donimenl. (l'est en cela même, disions-nous en vedette de cette étude, que consiste l'emploi sérieux des autographes célèbres.

nUY-BLAS. 299

Description extérieure du manuscrit. — OfjservaHons générales. — Dimensions ,' cote; écriture. — Le manuscrit de /htij-Blas, par son format, se rapproche sensiblement de celui (ÏHerndni. Comme- ce dernier, il est écrit sur papier in-folio plié en deux dans le sens de la longueur, la colonne de droite étant réservée au texte et la colonne de gauche aux corrections. Ce papier est4rès légèrement bleuté. Le poète n'use point encore de ces grandes feuilles bleues que nous avons décrites ailleurs. Mais il semble qu'il y vient petit à petit, grossissant, par une sorte d'évolution, le format de ses brouillons et n'employant plus guère de papier blanc que lorsqu'il écrit en hâte (cf. Les Châtiments). Par exception, les quatre premiers feuillets de l'acte V sont transcrits sur papier blanc, de taille un peu moindre. Ils ont été certainement recopiés après de multiples retouches. Le cahier porte, comme à l'ordinaire, Yex-libris et le timbre de l'inventaire de la succession (95'' cote, unique pièce; et, en surcharge, /"■'■ pièce) : M" Gatine, notaire. Il obtint le n" 19 dans la classification provisoire; et il se compose de 78 feuillets, dont quatre sont sans écriture (n°* 21, io, 6G, 70). La préface manque, ainsi que la liste des personnages. Les notes aussi, bien entendu, font défaut.

L'écriture du manuscrit est fort intéressante à étudier. Sans doute elle appartient encore à la première manière, car elle est relativementpetifc et plutôt fine, toute en déliés, sans signes graphiques pnriiculiers, sans ces écrasements ambitieux qui signnlenl, par exemple, la main de la Légende des Siècles. Par

endroits, même, les lettres deviennent microscopiques; cela surtout arrive quand Hugo corrige ou ajoute. On ne saurait imaginer ce qu'il parvient à loger en un interligne. — Toutefois, les caractères ont une tendance marquée à se redresser. C'est déjà de l'écriture coulue. Il s'agit, en effet, en raison de la disposition rappelée plus haut, de faire tenir le vers complet, avec ses douze syllabes, dans la moitié de la ligne. De là, nécessité de serrer les lettres et de regagner en hauteur ce qu'on perd en largeur. Ainsi Victor Hugo qui, naturellement, usait, même à celte époque, d'une écriture très lâche et cursive, se crée un nouveau système tout ditTérent et plie sa main à sa volonté. Le moyen, après cela, d'ajouter foi aux révélations de la graphologie! A cet égard, il est utile de comparer le corps du manuscrit avec la rédaction des feuillets .jO, 77, 78. Ces pages, qui ont survécu en même temps que la copie, dont elles ne faisaient point partie, sont des brouillons où le poète a, pour ainsi dire, jeté^ dans le feu de l'improvisation, quelques vers jaillis intégralement de son cerveau. Là, les lettres, à peine formées, courent les unes après les autres. Les mots semblent se fuir ou se poursuivre en un galop déchaîné; et, loin que la colonne de droite suffise à limiter le vers, souvent il dépasse la ligne pour enjamber sur la suivante.

Pour ces motifs, le manuscrit de Huii-Bhts paraît bien déceler un progrès dans l'évolution graphique de Victor Hugo. On en doit conclure que l'ensemble du volume est, très manifestement, une copie, an moins un deuxième, parfois même un troisième ('Uni du texte. Il suffirait, au surplus, pour s'en convaincre, de constater le petit nombre des additions marginales. On sait que Victor Hugo n"a pas coutume

de développer ainsi en une fois. Force nous sera donc de nous contenter des corrections faites à la suite d'une dernière revision. Elles sont nombreuses encore, et toutes intéressantes. Et puis, par une bonne fortune inappréciable, nous dvons conservé quelques feuilles du brouillon.

Sur une couverture vert réséda, Victor Hugo a libellé son titre en énormes capitales de trois centimètres au moins, capricieuses et irrégulières. Au verso, ce vers :

Sandoval porte d'or ;"i la bande de sable.

Des noms mis en réserve : Onufrio. I). Amiclo de Guzvian. — Un vers assez brutal :

Cel homme est bête et lourd comme son {illisible).

Puis, l'indication première (notée en quelques mots) de ce qui sera la scène m de l'acte IV:

Approche, Galion ; et d'abord, boi.s-moi ra.

Suit un autre vers, à peine écrit, <|ue je n'ai i)u déchiffrer; et, plus bas :

Ne compte pas, c'est bcte....

Ces mots sont devenus, on s'en souvient, le joli couplet de Don César :

S'il tombe, i>ai' liasaid, des ('■eus de les chausses, Laisse tomber....

La feuille de garde contient aussi le titre, lluy-lilas, en caractères gras, tracés avec un bouchon de papier. En bas, à droite, les variantes de titres ou de

sous-titres, déjà signalées dans l'édition ne varietur : La Reine s'ennuie. — La Vengeance de Don Salliiste^.

En ce qui concerne les indications scéniques (décors, costumes, jeux de scène), il est bon de présenter ici une observation générale, qui s'applique à toute la pièce. — Nous remarquions, à propos cVfiernani, que des indications nombreuses ont disparu dans l'édition, mais se trouvent sur le manuscrit. Ici, l'auteur a suivi une méthode toute contraire; au lieu de supprimer, il a plutôt ajouté. Beaucoup de renseignements scéniques sont ainsi précisés ou modifiés, sur le manuscrit, par de successives retouches. Plusieurs même, qui manquent au texte autographe, ont été insérés dans l'édition. Dans aucune de ses pièces, Hugo n'a soigné davantage le détail de la mise en scène. C'est qu'il eut pour Ruy-Blas, plus que pour nulle autre de ses œuvres dramatiques, l'ambition de faire vrai. Rappelons-nous ses prétentions à l'exactitude historique, manifestées spécialement à propos de Ruy-Blas, de la valeur et du poids des souverains et des doublons, au temps de la reine Doua Maria de Neubourg. (Cf. les Noies de Riuj-Blas.)

ActeI [Don Salluste). — Il est passablement remanié.

Scène /. — Mais abordons le texte lui-même. — Le folio 4, qui renferme les longues indications scéniques du début, est recopié, sans rature. Dans l'édition, l'auteur a cependant retouché quel({ues détails encore de décor et de costume, avec quel soin minutieux! Il avait d'abord voulu, « à droite et à gauche,

1. On ne parlera pas des dates relevées au début et à la fin de chaque acte : elles ont été signalées par l'éditeur. — Notons aussi, une fois pour toutes, que le compte des vers figure à la fin des actes, selon l'habitude constante de Victor Hugo.

de grandes fenêlres ». Le manteau de Don Salluste était de velours vert clair, et les plumes ad libitum. De même, le haut-de-chausses de Gudiel était blanc et son justaucorps rourje^ avec le surtout « aux couleurs de la maison de Bazan ». Au demeurant^ ces renseignements sont libellés avec une exactitude d'inventaire, sans que le poète s'y révèle jamais par quelque note fantaisiste. Ce n'est pas lui qui définirait son décor : « une Italie exagérée »'. Point de grâces entre les parenthèses. Il convient de réserver l'imagination pour le dialogue.

Quelques variantes à noter dans la scène i :

Là, pour une "amoui^ette !

... parce que la donzelle Est à la Reine, et vient de Neubourg avec elle.

1" texte (détestable) :

... et fait je ne sais quoi chez elle. 2- texte :

... et vient d'AUemar/ne avec elle.

Au cours de cette même tirade de Salluste, le vers connu :

Le chef de la mab^on de Bazan qui s'en vante....

est écrit comme précédemment, c'est-à-dire sans virgule ; ce qui change le sens.

Plus loin, le texte porte, sans rature :

Nul ne le sait encor, disiez-vous.

Quand Sallustedéboutonnait — le texte porte (/^'^)y/^(" {sic) — son pourpoint, voici ce qu'il disait d'abord :

Exilé ! — rouvre donc ta maudite fenêtre! Toujours elle se ferme, et j' étouffe, mon cher!

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