LA PRÉFACE DE CROMWELL. — GROMWELL
u La tendance naturelle du siècle, <> c'est la tragédie historique. »
(M"" DE SxAiiL, De l'Allemagne, II' partie, chap. xv.)
Le premier essai dramatique de Victor Hugo fut celte énorme pièce de Cromicell ', colossale par son volume matériel, mince d'invention et d'action, sinon de figuration, régulière de plan, et d"où ne se dégagent nullement la puissante originalité, le dédain du convenu, la hardiesse de conception et de construction i[ue le lecteur, intrigué, augurerait du manifeste littéraire placé en vedette de l'œuvre. La crilicjue contemporaine -, juste au fond, mais peut-être un peu
1. Mé.mento BIBLIOGRAPHIQUE : Em. Dupuj', Victor Hugo, l'homme et le poète, p. 135; L'inspiration dramatique (Paris, Lecène et Oudin, 189U, in-12). — Victor Hugo raconté..: {[S2-2-l^i[; Hetzel et Quantin, in-12); chap. xlvi, j). 73. — Maurice Souriau, La Préface de Cromwell de Victor Hugo, Introduction, texte et notes (Paris, Société française d'imprimerie et de librairie, ancienne librairie Lecène et Oudin, 18".n. in'12). — Victor Hugo (leçons faites à l'École normale supérieure sous la direction de M. Brunetière, t. IL chap. xiii. p. 90 et suiv.; Paris, Hachette, 1902, in-12). — Sainte-Beuve ne parle pas de* Croinioell.
2. Voir les plus récents articles de MM. Ferdinand Brunetière et René Doumic (Revue des Deux Mondes, années i'JOl et 1902), dont nous résumons ici les jugements.
trop sévère de ton quand elle passe au crible le théàlre du ij;rand poète, s'est i)lu à constater que le drame romantique, malgré le fracas des préfaces, la pompe des promesses, le faste des réclames, le choc des conflits, devait vite se résoudre dans le néant, éloullé entre la tragédie classique, cette vieille morte que de vaines tentatives s'efforcent de galvaniser, elle mélodrame, qui déjà jouit d'une faveur populaire que l'avenir accroîtra sans cesse. Entre ces deux genres, il avait oscillé sans trouver sa formule définitive. Cromwell (nous Talions montrer tout à l'heure) est bien, à mille égards, une tnuji'die, dans la plus précise acception du terme : l'exposé, sur les planches, d'une crise morale, les perj)lexités d'une ame à la fois ambitieuse et timorée. Plus tard, c'est vers le mélodrame que penchera le drame, au point même d'y tomber. Et que celle évolution sera prompte! Cromwell date de la fin de 18:27; Le& Bunjraves sont sifllés en 1843. Pendant un laps de seize années à peine. Hugo va donc écrire pour la scène avec conviction, avec persévérance. Après quoi, — phénomène presque extraordinaire, — il s'en dégoûte. Le chef d'école soudain se désintéresse de la création dramatique. Ses adieux au théâtre seront sans retour. Au cours de quarante-deux ans de production ininterrompue, il ne se souciera point d'en ttUer encore; ou sa dramaturgie sera purement » livrescjue », si je puis dire [Tortiuemadit, 7'hrâlre en lihi'rir). On dirait (jue la sujétion aux principes qu'il sesl fixés lui-même l'incommode, ou cjue la déception née d'un succès troj> contesté le paralyse el l'Iiumilie,
Au point lie vue de la genèse des idée>, la Prrfacc, ce morceau capital dans l'histoire du Romantisme, serait particulièrement cuiieuse à niécHtei' si nous
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possédions par devers nous autre chose qu'une copie autographe transcrite pour l'imprimeur '. Telle qu'elle subsiste pourtant, avec ses suprêmes retouches et — s'il faut risquer l'hypothèse — avec les traces de certaines collaborations qu'elle laisse deviner, la Préface exerça la pénétration d'un érudit délicat, M. Maurice Souriau, lequel, en vue de besoins scolaires ^, en a livré, voici cinq ans, une édition' assez complète, munie des principales variantes et pourvue d'un abondant commentaire, plus littéraire que philologique. Notre travail sera donc, quant au préambule, singulièrement facilité, puisque nous nous bornerons à renvoyer le lecteur à ce livre de 328 pages (la Préface manuscrite n'en compte que trente-cinq), capable de donner un aperçu des dimensions redoutables qu'atteindrait une édition critique de l'œuvre complète de Victor Hugo. Il y aurait de quoi garnir une bibliothèque, et non des plus petites ! — Dans la Préface autographe, on ne relève pas beaucoup de passages bâtonnés. M. Souriau se contente, en général, de publier le texte arrêté décidément par Hugo, omettant de signaler les substitutions de mots qui lui semblent insignifiantes. J'ai dit que son commentaire, nourri de rapprochements ingénieux et utiles, affecte
1. Même remarque s'applique au corps de la pièce, ainsi qu'en font foi plusieurs noms d'ouvriers typographes (Benoist, Uippolyie, etc.) griffonnés dans les marges. — Dans la première période de sa carrière littéraire, Hugo envoyait directement aux typographes sa copie autographe. Plus tard, les beaux manuscrits dont il était si fier n'allaient pas à l'imprimerie, où ils eussent été froissés et salis. C'était sur les transcriptions exécutées par des scribes ou par des amis du poète que l'on imprimait ses (inivres.
2. La Préface de Cromivell avait été (non sans quelque témérité, pensons-nous) inscrite au programme des classes supérieures de ce qu'on nommait alors « l'enseignement moderne ».
Tii. i)i: V. II. * 4
un caractère avant tout littéraire. On pourrait désirer une investigation grammaticale du texte pou.ssée plus profondément. Il note de loin en loin icf. p. 180, note 1) les corrections, sans s'astreindre à des constatations trop vétilleuses, car il craint de rebuter son monde '. Le scrupule est respectable, au total; il serait mesquin de lui chercher chicane là-dessus.
Pour le drame lui-même, en dépit de sa longueur démesurée, la collation du manuscrit est aisée entre toutes, car l'écriture, fine et ronde, est très nette, peu de termes relativement ont été changés, et les leçons primitives sont, presque partout, fort lisibles sous la rature ou sous la correction interlinéaire qui les surmonte, sans rature. Mais, en revanche, l'intérêt de l'examen est amoindri par la rareté de ces remaniements de scènes (amplifications ou suppressions) qui permettent, en d'autres œuvres, de reconstituer à coup sûr et le travail de composition initiale et ramendement graduel. Nous serons donc réduits, sauf pour les scènes suivantes, qui renferment des additions marginales (acte I, se. v et ix; acte II, se. v etxni; acte III, se. i, n etxvn; acleV, se. iv et vu), à n'indiquer, en somme, à peu d'exceptions près, que de menues retouches de détail, dont plusieurs ne laissent pas d'être assez pi(iuantes. Certains feuillets, au surplus, comme le fol. ii).'j, n'ont pas une rature et offrent l'aspect d'une copie absolument nette.
On sait que la pièce ne fut jamais jouée. Elle est injouable, à cause de ses proportions iTri scènes, longues pourla plupart ; plus de six mille vers). Elle dure-
I. Parmi lis feuillets les plus remaniés, citons le fol. '.t, le fol. 12, et surtout les fol. 14 (additions marfiinaies nombreuses : • C'est une étude curieuse que de suivre... jusqu'à Halielais en France -, etc.) et 18.
raitcinq ou six heures d'horloge. IlparaîtqueM. Meurice eut un instant l'idée, à roccasion du centenaire, (["adapter Cromirell pour la scène de TOdéon, en le raccourcissant, bien entendu, dans une mesure considérable. Il se serait servi d'indications recueillies de la bouche même de Victor Hugo. Il se ravisa; il y renonça, par crainte probablement de distraire ou de morceler l'attention du public, qu'il-valait mieux concentrer sur la réhabilitation des Burgraves, représentés à la Comédie-Française. Ne regrettons rien. Malgré le fracas de son préambule, Cromicell, tout imprégné de réminiscences classiques et de conventions traditionnelles, Cromwell, mélange de procédés cornéliens, raciniens et shakespeariens (monologue et songe d'Olivier, scène de conjuration, voix de la foule, ressouvenirs, — -volontaires ou inconscients, — tantôt de Cinna, et tantôt de Macbeth ou de Jules César), Cromicell, enfin, avec son héros principal, type de protagoniste hypocrite et retors, d'ambitieux froid et raffiné, avec ses multiples personnages, ses costumes variés et sa somptueuse figuration, digne d'un finale d'opéra ', est surtout curieux à lire comme étude de crhe morale encadrée d'un opulent décor réaliste. A lire, insistons-nous ; car l'action même y fait vraiment défaut, sinon l'agitation ; et ce dialogue au style brillant ou solennel, malicieux ou doctement alambiqué, est plus agréable à savourer dans un bon fauteuil auprès du foyer qu'en une stalle étroite de salle de spectacle. C'est du théâtre, sinon impossible, — rien n'est impossible aux auteurs dramatiques! — du moins extrêmement difficile à soumettre aux feux de
1. Le mot est de M. Ern. Dupuy {op. laud., p. 142), dont le court chapitre — dix pages au plus — porte sur l'œuvre une excellente et saine appréciation.
la rampe, fût-ce au prix de forts sacrifices, de coupures hardies. Et puis, quelle mémoire d'acteur n'y trébucherait, incapable d'emmagasiner d'aussi formidables tirades? Demandez à MM. Albert Lambert père et Mounet-Sully si leur souftleiir, essoufflé, ne succomberait pas à la tâche!
Description extérieure du 77ianuscrit : cote, aspect général, format, dimensions, écriture, orthographe. — Le manuscrit de Cromwell (n° 14 de la collection incomplète déposée à la Bibliothèque nationale) se présente sous l'aspect d'un fort volume grand in-4° de 224 feuillets, plus les feuillets 37 bis, 192 bis. Le feuillet 35 est mutilé. Les feuillets 22, 44, 65, 86, 110, 132, 153, 175, 196 sont blancs. Date du dépôt : 19 octobre 1892. Don n° 3017. Sous le titre Cromwell, DRAME, transcrit en gros caractères, on lit la note suivante : <- J'ai commencé Cromwell le 6 août 1826, deux mois avant la naissance de Charles '. Il y a eu des interruptions et dé {sic) reprises, indiquées à leurs dates dans le manuscrit. — J'ai écrit la préface en octobre 1827. » Dédicace : « A mon père, mort le 29 janvier 1828 « (Cette date a disparu de l'édi- (jui porte, par contre, la date 1827, absente du manuscrit). Le complément de la dédicace, « Que le livre lui soit dédié, comme l'auteur lui est dévoué * », est retranché par une rature accompagnée de cet ordre : « Oter ces deux lignes dans les réimpressions ».
1. Sonfilsainé. — On sait que V.Hugo aime à consigner ces souvenirs personnels dans les marges de ses écrits (voir nos Papiers (V autrefois, p. 'Jet 10).
2. Le manuscrit, sans correction, porte : - lui fut dévoué », et non : - lui est dévoué •.
Sur la première page de la Préface (fol. 5) apparaît le timbre ordinaire : « Inventaire de la succession de Victor Hugo; 101' cote, l"' pièce, M"" Gatine, notaire ». Ce morceau ', qui compte une cinquantaine de pages dans les éditions, couvre d'une écriture menue et très serrée, mais fort lisible (34 à 54 lignes par page, 45 en moyenne), 35 feuillets pleins et quatre lignes du fol. 35 [verso). C'est la main de la première manière du poète, la main économe et modeste des débuis, celle des Orientales et de Notre-Dame de Paris. Le papier est blanc (papier à chandelle), à peine jauni, et solide. La marge est égale au texte. — Sur le fol. 3(), réplique du titre : Cromwell. L'encre s'étale en gros caractères. Dimensions exactes du volume : il mesure 340 à 345 millimètres de hauteur, sur 220 à 222 millimètres de largeur. Les feuillets sont montés sur onglets. Les fol. 37 et 37 bis contiennent la longue liste des personnages, dont l'ordre fut un peu modifié dans l'édition. Ainsi, sur le ms., « Richard Cromwell, fils aîné du Prolecteur », est nommé immédiatement après « Olivier Cromwell, lord-Protecteur d'Angleterre, nei^i Elisabeth Bovrciueb., Protectrice », immédiatement avant les quatre filles du Protecteur (y compris lady Francis). Après le nom de Fletwood, lieutenant général, ces mots : « gendre du Protecteur ». Le reste de la liste est conforme à l'édition.
L'écriture est, avons-nous dit, une mise au net soignée. Nul vestige du travail de brouillon préalable, hormis quelques notes et citations documentaires
1. Les deu.v premiers alinéas de la Préface (sept ou huit lignes) manquent au manuscrit, qui commence ainsi : « Ce n'est pas sans (luelque hésitation, etc. •>
jetées en hâte, en général au verso des feuillets qui enveloppent les divers actes du drame et en portent les titres. Par exemple, le fol. 39 contient des fragments de vers, des textes bibliques : « J'ai immolé des béliers et des victimes grasses sur la pierre de (illisible) , qui est près de la fontaine de {illis.)... Il se fit faire des chariots, prit des gens de cheval et 50 hommes pour courir devant lui... Salomon épousa la fille de Pharaon, etc. » — A noter, comme particularités frappantes de l'écriture : 1° le luxe des points d'exclamation, beaucoup plus nombreux que dans le texte imprimé, ce qui ne choque pas, d'ailleurs, vu la quantité des tours déclamatoires, apostrophes, élans d'indignation, de colère, mouvements de surprise, éclats, anathèmes, rumeurs populaires, dont fourmille la pièce; 2" l'emploi de la majuscule R chaque fois, ou à peu près, que reviennent — et Dieu sait s'ils reviennent fréquemment! — les mots Roi et Royauté. L'abus des majuscules inutiles était, personne ne l'ignore, un travers familier à l'écriture du temps jadis. N'y a-t-il donc là qu'une simple coïncidence, ou faut-il y voir un ferme propos, de la part du poète, d'exprimer ainsi, d'une façon visible et matérielle, le souci dominant, l'espèce de hantise dont est subjuguée l'âme si peu républicaine de Cromwell? Libre au lecteur de conclure à sa fantaisie. Le drame, on s'en souvient, se termine sur le mot de /ioi (« Ouand donc serai-je Roi? »). Le mot Prolecleur est aussi, le plus souvent, pourvu d'une majuscule. De même, le sobriquet Tètes-Rondes, etc.
L'orthographe est bonne, en général. Pourtant, un censeur méticuleux reprendrait, dans Croviwell, plus de graphies vicieuses (jue dans la plupart des œuvres ultérieures : elles proviennent, en majorité, (Vun
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moment d'inadvin'lancc ; ce sont, lout uniment, des lapsus calami. N'y insistons pas p6dantcsquement '.
Relevé de quelques leçons el variantes importantes fournies par le texte autographe ^ — On ne saurait trop répéter à quel point il faut se défier des éditions réputées définitives. Pour un Balzac cpii pfdissait sur la correction des épreuves de sa lourde prose, combien ne pourrait-on pas citer d'auteurs qui le prirent de très haut avec cette assommante, mais indispensable corvée, et qui paient, dans la postérité, leur négligence ou leur distraction par des leçons défectueuses, des passages tronqués, absurdement altérés, sottement ou insuffisamment ponctués? Ouand il
1. Voici, pour coiilenlcr les graiiim.airiciis [lurisles cl les adversaires de la Lolérance en matière d'orlliograptio, un court tableau des eacoyrap/iies les plus notables : Feslminster (acte I, se. i), Quelque soit le vainqueur (I, i), jus/e-au-corps (I, ix, IV, m; IV, v), tout gens du plus bas lieu, verrous; (I, v; II, ix, III, xvii), vous embracez mon àme (lapsus évident; acte I, se. v), va-^en (I, v; IV, vni), plutôt (pour plus tôt; I, v et III, xvu), poings (I, v), embarassé (I, ix), kârats (1, ix), hérauit, brocarc^ (II, i; IV, VII, et V, I, V, m), alchymie (II, n),cmbarassent (II, m), galli(jns (II. v, II, xi, et V, xii), Bal)/lonien (II, x), Ecbatane* (II, x), Balthazarrf (II, x), cafTard (Il,xvi), dileinviei' (II, xvi), lè;emajeslé (II, xvi), Eli:;abet!i (III, i), nud (111, n), Sire (pour Sir) (III, II), Danemarck (III, n), H//pocréne (III, ii), embarassé (III, n), Je sçai (III, ii), de rechef (III, m). C'est sulTor/want (III, VI), zig-zag (III, vu), lia..., ma syrène (III, vu), s//i)ille (111, ix), Yorck (III, XIV), 11 ne crain,? point (III, xv; lapsus), Quin.rième, imbécille (111, xvu; IV, m; IV, viii), patriarc/tale (III. xvii), cheoir (IV, i, et V, lu), contre-bande (IV, ui), bierre (IV, IV), hamc (IV, viii;cf. son orlhog. a/le, perpétuelle), antechrist, en deux mois, (V, iv), s'asseoira (V, iv), dctèle (V, xii), encoreSire,pour.S'w'(V,xiii), cpiatre-vingt (notes), Sc/nller(nole X).
'2. Pour la collation du manuscrit de Croin-well, comme pour toutes les autres, c'est la petite édition ne varirlur (llet/.el et (juantin, in-12), parfois bien fautive pour une édition définitive, ([ui a servi de base à nos travaux. Nous avons eu recours aussi, (lans des cas douteux, à une édition ancienne (Al. Houssiaux; Paris, 1860, in-8; illustrée).
ouvre un volume, le philologue en éveil, même s'il n'a pas sous la main, pour s'éclairer, la rédaction autographe, doit se méfier des platitudes, des locutions obscures ou vagues qui, presque toujours, signalent une erreur indéniable dans la lecture du texte manuscrit. Depuis quatre ans que je compulse les volumes de la Bibliothèque nationale, je suis frappé de la multitude indécente des lapsus que j'ai relevés ainsi en confrontant l'édition prétendue définitive de V. Hugo, si sujette à caution, avec ces volumes, d'une part, avec des éditions antérieures et d'allures plus modestes, de l'autre. Hâtons-nous d'ajouter que les divergences n'accusent pas invariablement une erreur de la part du prote. L'auteur a pu prendre les dernières décisions et donner son bon à tirer sans s'astreindre rigoureusement, — soit paresse, soit oubli, — à y conformer son manuscrit. En conséquence, il faut, pour restituer la vraie pensée d'un écrivain, se tenir sans cesse sur ses gardes et, dans les cas douteux, remonter à la source manuscrite. Il arrivera parfois que celle-ci se trouve en violent désaccord avec l'édition soi-disant définitive. Dans certains cas, il se pourra que cette leçon de l'édition doive être maintenue, la correction étant censée faite sur l'épreuve et non reportée, pour un motif quelconque, sur le manuscrit. Dans d'autres cas, au contraire, surtout quand l'erreur sera facilement explicable par une des causes ordinaires d'inadvertance et de confusion, il sera légitime de l'imputer aussitôt au compositeur ou au prote, et utile de la flétrir, de l'expulser au plus tôt. Ce principe établi, nous nous jugeons autorisés à réunir ici ces leçons ou probablement, ou certainement et visiblement mauvaises, qui, avec une persistance fAcheuse, se sont perpétuées, propagées à tra-
vers les éditions successives, depuis la première, où elles s'étaient glissées. On nous saura gré, supposonsnous, de déblayer ainsi le terrain avant d'entamer l'étude détaillée du drame K
Voici donc ces leçons de mauvais acabit :
Acte I, se. m : a II se dresse et prend un accent emphatique ». Le ms. (sans correction) et les autres éditions donnent la vraie leçon : « Il se drape... »
Acte I, se. IX : « Et peut-être est celui que Daniel proclame... ». Les autres éditions reproduisent la leçon exacte du manuscrit : « Et peut-être est-ce lui... »
Acte I, se. X. Le ms. donne, ainsi que les éditions : « Vous ai-je pas toujours servis de (et non : en) cent façons? »
Même scène (I, x) : « Riais tout le premier de la loi somptuaire... » C'est une erreur absurde. Le manuscrit et les autres éditions donnent la leçon qu'il faut, le conditionnel : « Rirais ».
Acte I, se. XI. Vraie orthographe du ms. (et des autres éditions] : « A tout bourgeois... ».
Acte II, se. II : « .,. après une pose ». Lisez, avec le manuscrit : « ... après une pause ».
Acte II, se. v : « Altesse. — Le marquis grand prévôt veut se rendre ». D'autres éditions donnent, ainsi que le manuscrit : « Ecosse. — Le marquis, etc. ». C'est visi-
1. L'exécuteur testamentaire de Victor ITugo, M. Paul Meurice, se rend compte mieux que personne des imperfections de l'édition qualifiée de définitive, qu'on a eu tort de répandre dans le public sans l'avoir étayée sur une consciencieuse revision des œuvres du poète. On prête, d'ailleurs, à M. Meurice l'intention de la faire reviser. Comi)ien ne gagnerait-elle pas à être soulagée de certaines leçons ineptes, comme mi fond des nuils pour au front des nuits (voir plus loin), qui se sont installées à demeure dans le texte imprimé, depuis les plus vieilles éditions jusqu'à nos jours!
blemenl le texte authentique ; on le voit bien par le symétrie des autres rubriques énumérées par Tluirloë : « Flandre,... Londres...) »
Même scène (11, v) : « Nous avons e.r/ir^jé vieillards, enfants et femmes ». Cette leçon se trouve également dans d'autres éditions. Or, le verbe extirper, appliqué à des personnes', me semble ici absolument impropre et-fdétestable. Je propose, en conséquence, de lui substituer le verbe massacrer, lequel est Tunique leçon offerte par le ms. : « Nous avons massacré vieillards, etc. ». L'expression devient alors tout à fait simple et correcte, et le sens parfaitement clair.
Acte II, se. X. La petite édition ne varielur imprime un vers de Ircizo pieds ; vulgaire faute d'impression ; mais la bourde n'en est pas moins regrettable : « Surtout ne m'interromps pas! — Tous ces airs-là, mon cher.... » Lisez : " Surtout, n'interromps pas! etc. »
Acte 11, se. XI. L'édition ne varielur orthographie « je crois », rimant avec « un roi ». Le ms. et d'autres éditions orthographient bien : « je croi ».
Acte 11, se. XIII. Le ms. et certaines éditions portent : « Ordonnons les (et non des, de Fédit. ne varielur) enquêtes ». Et, plus loin [mhne scène) : « Je porte voire paye (ras. : paie), Willis, à deux cents livres ». Dans l'édition ne varielur, le vers a pris cette autre forme, moins mordante : « Vos appointements sont portés à deux cents livres ». Nous préférons la leçon du manuscrit pour le sens. Mais le vers est faux. De là, sans doute, la correction ultérieure {pcije vaut deux syllabes). L'édition, ornée de vignettes, publiée chez Alexandre Iloussiaux (Paris, 18(10, in-8),
1. On dit extirper une dent, extirper des aôus ( = arraclier détruire entièrement), mais non, que je sache, extirper des gens\
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reproduit la leçon du ms. Après ce vers, le ms. porte lu mention, supprimée : « Willis s'incline >>.
Acte II, se. XIV. La petite édition ne varielur supprime purement et simplement le vers « Et ces chausses de drap qui t'écorchentla peau ! » Les autres éditions, bien entendu, le donnent.
Acte II, se. XV. Dans la rêverie de Cromwell, deux bien sottes erreurs : « Quel sceptre, heureux soldats (pour : soldat), sous ton poids ne se rompt? », et : « Ton règne compterait parmi les (pour : ies) aventures! — »
Même scène. Une grave erreur de ponctuation; il faut une virgule, non un point, a{)rès ces mots : « Un saint considérable ».
Même scène. Il faut rétablir la vraie leçon du manuscrit, évidemment mal lu à l'imprimerie : « Parses beaux cheveux longs Absalon fut perc/u! » (et non: pendu, que donne à tort l'édition ne varielur, comme les autres).
Acte III, se. II. Les leçons exactes du manuscrit sont : « Tout m'échappe. — Du moins, je tiens bien la couronne! » «Tout va mal. — Ai-je pas, messieurs, dit qu'on s'amuse"! » Plusieurs éditions les ont reproduites. Il faut condamner, là encore, le texte de la petite édition ne varielur : « Tous m'échappent... »,ct: « Ai-je pas, messieurs, dit qu'on m'amuse? »
Acte III, se. ni. «... Et, pour accroître encor votre état personnel.... » Telle est la leçon consacrée par les éditions. Mais le manuscrit, sans correction, porte : « votre éclal personnel » ; et cette leçon est peut-être préférable, [)arce que plus simple.
Acte III, se. vni. Erreur de ponctuation de la petite édition ne varielur. 11 faut un point après : « mon père », une virgule aprëa : « Mylord ».
Acte III, se. IX : « Se mordant ses lèvres... » Sur le ms. : les. Locution plus correcte.
Acte III, se. XIII : « Je veux les prendre eux-mêmes aux rets qu'ils mont tendus ». Vers faux (13 piedsi; faute d'impression de la petite édition ne varielur. Il faut lire eux-mème, qui, d'ailleurs, grammaticalement parlant, est incorrect.
Acte III, se. XVII. Le manuscrit donne : « Les êtres (et non : « Des êtres... »), dont la chaîne embrasse la nature... » C'est évidemment le texte légitime, et le seul correct.
Même scène; ridicule faute d'impression de l'édition définitive, altérant, de façon à en faire une platitude, un vers admirable : « au fond des nuits ». C'est une erreur grave à chasser. La vraie leçon, la seule admissible sans conteste, fournie parlems., est celle-ci :
Et savoir quels soleils sont les lettres de feu Dont brille au front des nuits la tiare de Dieu!
Même scène. « Serais-je roi? » telle est la leçon de la petite édition ne vnrietur. Ce conditionnel est évidemment une faute d'impression, une coquille. Le futur s'impose, de par le sens : « Serai-je roi? »