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La Révolution de Juillet

254 UN LAMENNAIS INCONNQ

et c'est là ce qui doit rallier aujourd'hui tous les honnêtes gens, quelles que soient leurs opinions. Il y a trop à dire pour commencer seulement. Parle-moi de toi et de tous les tiens. Je t'embrasse de tout mon cœur.

GLXX

Le 2 septembre 1830.

Je me réjouis, cher bon frère, de te savoir tranquille à la campagne avec les tiens, et de l'espérance que tu me donnes de te revoir dans ma solitude. Les choses, comme on devait s'y attendre, vont se compliquant de plus en plus. Personne ne pourrait prévoir où nous serons conduits prochainement : on peut et l'on doit s'attendre à tout. Mais, dans ces tristes et graves conjonctures, mon opinion très ferme est qu'on ne doit pas s'abandonner soi-même, et que, pour tous ceux qui veulent l'ordre, s'unir est un devoir impérieux, parce que se conserver en est un, et aujourd'hui le seul dans l'ordre politique. Si on ne réussit pas à détourner une certaine série de maux devenus peut-être inévitables, on aura au moins déposé dans la société, pour les temps qui suivent, les germes d'un meilleur état. Qu'on laisse donc là le passé, pour ne s'occuper que du présent et de l'avenir : de l'avenir pour préparer un affranchissement véritable par l'indissoluble alliance de la religion et de la liberté ; du présent pour défendre cette même liberté, notre seule espérance de salut, contre l'anarchie et le despotisme.

Un journal quotidien, fondé sur ces principes, va

très procliaiiicmciil paraîli*»- à l'aris. Il aura pour tilro l\U'enir. .I(î i vn^^à^i". à le recoinmaridor autour de loi le plus possible.

Nous continuons d'être tranquilles ici. Toutefois les craintes sont grandes. A r<îxceptif)n d'un petit noFnl»re de francs jacobins, tout le monde redoute; l'anarchie. Avec de l'union et du courage, on pourrait éviter bien des niallieurs. l^^n général, le peuple est très indifférent au changement de gouvernement ; niais si l'on touché à la religion, immédiatement tout sera en feu. Ecris-moi, cher bon frère, et aime-moi toujours comme je t'aime. J'embrasse tes chers petits enfants. Mes hommages à leur mère ! Tout à toi.

GLXXI

Le 19 septembre 1830.

Je suis pai'li assez subitement de la Chênaie, mon cher ami, i)our ([uelques affaires pressées. Une des principales est l'établissement du nouveau journal, dont tu as dû voir le prospectus. L'opinion universelle ici, comme dans la province que je quitte, est qu'il doit avoir un grand succès ; personnellement je n en doute point, pourvu c[u'on ne laisse pas échaj)per l'opportunité de la cii'conslance. Des homnu's honorables de divers partis ont pris des actions ; d'autres se promettent d'en prendre, mais on n"a pas encore assez de fonds pour commencer.

Cha((U<; action est di; i),000 francs cl se subdivise en actions de 500 francs. Les coupons et 1 action peuvent

être transférés. Ne pourrais-tu pas, avec ton beau-père, prendre une action ? Je suis persuadé du succès, et certain, ce qui est plus, du bien immense que l'on peut faire.

Réponds-moi sans retard, c'est-à-dire tout de suite, si cela se peut. Je suis extrêmement pressé, et c'est pourquoi je finis, cher bon frère, en t'embrassant de tout mon cœur.

GLXXII

Paris, 8 octobre 1830.

Je conçois parfaitement, cher bon frère, les motifs qui t'empêchent de prendre une action dans l'Avenir et de proposer à ton beau-père de s'y intéresser. Depuis ma dernière lettre, il est venu un certain nombre d'actionnaires, le cautionnement a été fait, et désormais nous sommes assurés de paraître le 16 de ce mois.

Du reste, tu te trompes entièrement sur le but que nous nous proposons. Ce ne sera point une guerre de petite opposition, mais une grande tentative pour réunir tous ceux qui veulent réellement l'ordre, à quelque opinion qu'ils appartiennent d'ailleurs K Défense mutuelle contre toute atteinte aux droits de chacun, liberté reli-

1. Ce désir de réunion alla, il faut le dire, \i\\ peu loin. C'est ainsi que Lamennais, pour fortifier son journal et aceroitre son influence, tenta d'attirer à lui la rédaction et la clientèle du premier Correspondant. M. Bailly, le fondateur de ce recueil, et les principaux rédacteurs, comnie MM. d'Esgrig'ny et de la Gournerie, résistèrent et devinrent le noyau d'une petite école d'écrivains catholiques, qui, ég-alemenl éloignés des principes gallicans et des nouveautés niennaisiennes, contribuèrent à maintenir les saines doctrines dans un grand nombre d'esprits.

gieuso et liberté d'éducalioii, séparation totale derKjçlise et d<; ri'.tal, voilà <(• «|in? nous voulons, ce qu«,* nous demanderons, coniplanl pour nôtiTs tons eeux qui voudront sincèrement ces mènics choses. Fais tout ce que tu pourras autour de toi pour nous procurer des abonnés, non à cause du journal, mais pour 1 intérêt de la cause qu'il soutiendra. Les abonnements arrivent en grand nombre de tous les points de la France, et,malgi'é les oppositions auxquelles on doit s'attendre, j'ai 1 espérance (ju'on fera l)eaucoup de bien, cl im bien qui durera.

11 serait, à toute force, possible que je fusse encore ici dans six semaines, quoique ma santé souffre déjà du séjour de Paris. Tu sais combien je serais heureux de te voir.

Tout à toi de cœur.

Jiiilly, lU (Iccc'iubre 18:{»l.

J'avais toujours espéré, cher bon fi*ère, que tu serais venu me voir à Juilly', et c'est ce qui m'a empêché de

1. Ii'iibl)é (le Saliiiis, (jui diri^fonil Jilors le follrjf»' de Jiiillv, avait (Ml la pensée, jxxir assurer l'avenii' de scm «riivre, de la confier à la Congrégati.O)i de Saint-Pierre. I^aniennais venait de lui envoyer, de Maleslroil, un certain nombre de jeunes eeelésiastiqiies, et lui-même les avait aeeoinpag'nt's. C'est à .luilly qu'il composa ses principaux arti<'h's pour C Atetlir. et c'est de Juillv (pi il partit pour aller soumettre à (îr«''^•oire XVI les d(»ctrine's du journal. Du reste, il ne s'occupait en aucune la(-on des <'l('ves. Ceux-ci le voyaient seulement dans le parc, allant et venant le long' de la l)elle all('>e «pii a g'ardé son nom. '^Voir l'Histoire lie JuVhl. par M. llanie!.

t'écrire avant ton départ. Je suis resté ici parce que j'étais malade et très occupé, deux choses qui ne me manquent guère. Et voilà que j'ai manqué la seule occasion qui se présentera peut-être de longtemps de goûter le plaisir d'être avec toi, et de causer cœur à cœur de tant de choses qu'on ne peut dire dans une lettre. Toutefois j'aime à me flatter cjue tes affaires te ramèneront à Paris plus tôt que tu ne penses, et avant que je le quitte moi-même, ce à quoi je ne songe pas en ce moment.

La Providence nous traite avec une grande douceur, et certes inespérée. Les sujets de crainte que nous avions se dissipent et s'éloignent. Tout annonce que le procès des anciens ministres finira sans troubles et sans effusion de sang. D'un autre côté, le soulèvement de la Pologne recule indéfiniment la chance dune guerre étrangère, et par conséquent aussi celle d'une guerre civile. N'en demandons pas davantage. Dieu, qui a pourvu au présent, pourvoira à l'avenir : Dici sufficit malitia sua. A propos d' « avenir », je voudrais que tu lusses le nôtre. Son succès va croissant d'une manière merveilleuse. Jamais aucun journal n"a acquis en si peu de temps une si grande influence sur l'opinion. Un des derniers numéros contenait le prospectus d'une Agence <^cnéralc pour la défense de la liberté religieuse, laquelle doit servir de centre et de lien aux associations catholiques locales '. Tu ferais une l)ien bonne œuvre

1. Cette org'anisalion. conçue j)ai' Laiiicmiais en IS.'iO, ne resscml)le-t-elle pas beaucoup à celle qu'essayent de nos jours les caliioliqucs, et ti"a-l-il pas été, en cela nu''ine, \u\ précurseur? Il

de recueillir des souscriptions ; elles sont de 10 francs au moins, mais plusieurs personnes peuvent se réunir pour en complrlcr une. l^e prospectus t'expliquera robjet et les détails. Xdus sommes accablés de lettres d'adhésion et d'encouragement. Oh ! si l'on savait vouloir, que de bien Ton ferait, et qu'il serait aisé à faire ! J'espère que lu auras trouvé Mme Benoît et tes pe-

no mt borriiiil |);is à soiinT don idros ; il poussait de toutes ses l'oroes les ratholicpies à Taetioii, et la dirig-eait lui-ni»''Mie, autant que possible. On en jug'era par la lettre in»-dite qui suit :

« A Monsieur de Sézanne, chez M. Sibour, rue de l' Horloge, numéro 4, à Aix.

Paris, le 18 août HSI.

» Ce que vous me mande/. Monsieur, par votre lettredu 12 de re mois, m'alflig'e profondénienl, mais ne me surprend en aucune manière. On n'a dû s'attendr<' à rien de mieux. Encore si cet avenir terrible qu'on prépare à l'Kglise de France pouvait éveiller les catboliques et les tirer de leur létharg'ie ! Il s'ag-it bien visiblement de sauver la loi, de sauver tout : ne trouveront-ils donc f)oint en eux-mêmes le eourag'e de défendre ce qui doit leur être e plus cher ? Je ne vois qu'un nioven d'éviter le malheur qui mena«-e le diocèse de Dijon (*), ce serait de faire un mémoin* ap|)nyé sur des faits cpie pourraient attester un certain nombre de j)ersonnes honorables, en y joig-nant une lettre dans bujuelle on exposerait au Saint-Père les sentiments qu'ont éprouves les catholi(|ues en apprenant la nomination de M. H..., et d'envover le tout à K<mie par une j)ersonne siire. — Le cl«>rgé de Beauvais vient de faire un»' dt-marche s<MnbIable, et l'on ne peut se permettre de douter (ju'elle ne {)roduise son eflet près du Sainl- Sièg-e. Il serait bon aussi de faire connaître M. H... à Dijon. Nous allons nous en occuper, mais il serait désirable ({u'on écrivît d'.Vix. Les détails qui viendraient de là auraient plus de poids. Kspérons (jue la Providence bénira nos elVorts communs, et prions Dieu de venir au secours de la religion, si dangereusement atla({uée de toutes parts, et de l'autre, si làchemtMil abandoniK'e dans notre nialheiireux pays.

» Kecevez, Monsieur, l'assui-ance de mon allecteux et bien sincère dévouement. »

* La nomination d'iiii évèi|(ie qui ne répoiniuit pas au vœu dex catholiques,

tits enfants en bonne santé. Présente mes liommages à l'une, et embrasse pour moi les autres. Je te presse, mon frère, sur mon pauvre cœur.

GLXXIV

Juilly, 18 janvier 1831.

J'ai été, cher bon frère, assez sérieusement malade et fort souffrant depuis vme dizaine de jours. Je me trouve un peu mieux maintenant, mais si délabré, si faible ! Je ne suis plus qu'une ruine que le temps dégrade rapidement. Mon seul regret, si j'en avais un, serait de manquer des forces nécessaires pour soutenir le grand combat que j'ai commencé et dont je ne verrai pas la fin.

Ce que tu me dis de l'Avenir m'étonne. Je conçois qu'on n'en adopte pas les idées, mais ces idées se liant étroitement, je ne comprends pas qu'on puisse faire un choix, admettre les unes et rejeter les autres. \)\\ reste, à travers des milliers d'obstacles, ces idées font d'immenses progrès, et dans l'espace de peu d'années on commencera, je crois, à en voir les résultats.

Vous autres habitants de la France centrale, vous êtes presque entièrement pourris. Il faudra, pour vous ranimer, que la vie vous vienne d'ailleurs; mais il en viendra, nous vous en donnerons. Tâchez seulement de ne pas fermer vos tombeaux.

C'est le 31 que je m'assirai [sic] sur les bancs de la cour d'assises ^. Je suis bien tranquille sur l'issue de ce procès, quelle qu'elle soit.

1. Deux articles de ^.4^le?^^r, l'un coinposé par La<"ord;nro. l'an-

vu LAMENNAIS INCONNU 2GI

Je no saurais t'indiqiici* sur l'Iiistoire de notre révolution aiiciiii livi'»' (|ii(' lu 110 connaisses. Los faits sont |)arlout, ot, quant au jugoniont «ju On en doit potin', jr no sais si nous sommos onooro hio'n dans lo point do vuo vôrilahlo. .l'ai là-dossus rnos idées telles quelles, mais cela ne s'écrit point; il en faudrait causer.

Notre; iiiconi[)rolionsil)le gouvernement, par sa triste obstination à marclicr dans les voies de (.'olui qui (;st tomhé, tombera comme lui infailliblement.

1) un autre; coté, sa làclu; politi(|ue compromet la r'rance à l'extérieur ot ne lo préservera [)as d(; la guerre, ([u'il fera lorsque les l*Uats seront prêts. Ces gens-là ne mancjuonl (pio de deux choses, d'àrne et de sens.

Adieu, mon Iréi-c l)ion-aimé, j'embrasse la petite famille. 'J'oiil à toi ot à jamais!

Juilly. 10 juin IS3i.

Je ne m'explique point, mon Denis, ce silence de tant do mois ([uo tu gardes avec moi. Tu poux dire qu'il a été aussi long do mon côté que du tien, mais nous ne comptons pas ainsi, je pense. l'^t puis, tu as plus de loisir et

trc p.u" Lnmciinais, piil)lit''s dans lt>s niinii'i'os du 'i"» ri du 2<» iu>- V(Mnl)r»^ 18."i(), pI rcliilirs à la noiuination d'un rv»"'«|u»>. liront saisir lo jiiui'nal aviuit sa distribution, et conduisiront devant la mur (i"assisos les auteurs des articles inei'iniin»'s. ainsi que le rt'daeteur jii'érant, M. W'aille. L'aeeusation était fondée sur une liase l)ien fragile : on réclamait une pi'nalité contre Iwicordair«> et Lamennais j)our avoir dit (|ue les ««vèiiues devraient recevoir liMir institution du chel de l'Kj^lisesur la présentation des fidèles, «'t que l'Ltal devrait renon«;er à salarier des prêtres qu'il cesserail de nonuiier. Les trois accusés lurent tu'tiuitlés par le jury.

de santé que moi. Mes forces s'en vont de jour en jour ; je suis habituellement souffrant et surchargé de mille occupations diverses. Ma vie est une vie de campagne, la tienne une vie de garnison. Ecris-moi donc sans retard, donne-moi de tes nouvelles en détail, et de celles de toute ta famille.

M. de Vitrolles est parti, il y a trois semaines, pour aller marier à Aix son fils aîné, qui épouse une demoiselle Arbaud de Joncques. Le mariage fait, il ira passer quatre à cinq semaines à Vitrolles, après quoi son projet est de revenir à Paris. N'y viendras-tu point bientôt aussi? Mme C... est toujours à Lauzanne, oii son mari se plaît beaucoup. Pour elle, elle s'y ennuie et s'accommode peu du climat. Je lui conseille de revenir en France à la fin de l'été. Elle y sera certainement mieux qu'ailleurs, sous tous les rapports.

Il est possible que ma santé, réellement fort mauvaise, m'oblige, contre mon gré, à faire un voyage dans le midi de la France. On me le conseille beaucoup, du moins. Je reviendrai ensuite ici, où je passerai l'automne et l'hiver.

Adieu, cher bon frère ! je t'embrasse tendrement.

GLXXVI

Juilly, 18 juin 1831.

Je serais charmé, cher bon frère, que le choix des électeurs de la Nièvre t'amenât bientôt à Paris : ce serait une sorte de réunion, après avoir été séparés si longtemps. Ce rapprochement pourrait peut-être en pro-

UN LAMtNNAlS INCONNU

(luire lin .iiiliw ciilrc nos opinions. .Ir sais autant rpif? jxïi'sonnr coinhicn l'iiomrnr se trompe ais<''inont ; mais si je nio trr)nij>o, c'ost assiirémont avor une conviction profonde', a[)n's avoir lont^l(;mps examin«'', pose le pour «'t le contre, cl sans qu'aucun int«M*èl personnel qiiclcon- (pic ail pM m altirri- vri-s Ir pai'li que j'ai pris. Je le If (Uu. #».'t: ^ crois le seul vrai, le seul juste, le seul raisonnable, le «l»..*.^ seul (jui renferm(; des moyens de salut et des osp«'?rances de vi(;. Jamais, durant le cours de la mienne, il ne ma semMé voir (luehiue chose plus clairement, amais ma 'f conscience et toute mon Ame ne m'a plus vivement porté ^^^^'uj^. à la défense d'aucune cause.

Je serais heureux d'y sacrifier tout ce que j'ai, tout ce (jui peut appartenir sur la terre à l'homme, tant il m'est démontré que cette apparence d'ordre (jue tu voudrais conserver à tout prix n'est en effet (pi'une vainc apparence, un voile à demi déchiré cpii ne i-ecouvre ({u'un cadavre, un informe mélange de corruption -"*^ ***'' **• et de crime, en abomination à Dieu, l-'t puis, de qui fiu,^j'^( dépend-il de cons<'rver cette apparence d'ordre ? Qu'on me le dise ! C'est le sophisme éternel des honnêtes gens ((ui veulent coûte que coûte le repos autour d'eux. Mais la Providence a dauti'es desseins. VA\v dit à la société comme à riioniine : a Marche! — Mais j«' voudrais m'arréter ici; le lenq)s est rude et la route mauvaise. — Marche ! »' Et il faut marcher. Kt, sans parler du reste, n y aurait-il donc pt)int ici-bas d<' justice pour les millions de pauvres opprimés <pii palpitent sous les pieds

L Ut''minis(MMM'«> Irrs rt'cotwiaissjiMc d'uii cclM)!"*' p;i<'<;igo <1««

Bo88UCt.

^64 tjN LAMENNAIS INCONNa

sanglants d'un Guillaume de Nassau, d'un Nicolas, d'un François de Modène ? Dieu me préserve de la sagesse de ce temps, qui ne connaît de mal que ce qui dérange le bien-être ph3^sique, qui préfère la perle de la religion, de tout ce qui n'a qu une valeur morale, à la perte d une heure de sommeil, et qui, de son lit d'édredon, aurait dit anathème à la folie des Machabées !

On ne sait plus, parmi nous, sentir ce qui est grand, on en a peur ou pitié. Voyez-les tantôt s'indigner, tantôt rire d'un rire idiot sur les insensés qui croient à la patrie et qui meurent pour Dieu. Que dire à cela? Ils ont bu de la boue, et c'est une ivresse dont on ne se réveille jamais.

J'admire la Pologne, l'Irlande, la Belgique, non pas parce quelles sont révolutionnaires, mais parce quelles combattent les vrais fauteurs de révolutions, ceux dont le triomphe, qui serait la mort de tout ordre réel sur la terre, pousserait les nations dans l'athéisme.

Le papier me manque ; je t'embrasse tendrement.

GLXXVII

Juilly, 25 juillet 1831.

Je serai à Paris vers la mi-août, et si tu y venais dans un moment où je n'y fusse pas, tu trouverais bien le moj^en de t'arranger pour passer un jour à Juilly, où nous causerions plus à l'aise. Tous les jours à 7 heures du matin, il part une voiture de la rue de Bondy, numéro 70, tout près de la porte Saint-Martin.

Je regrette pour moi le peu de succès de ta candidature.

ON UMliNNAlS INCONN ; â6Ji

Nous aurions passô une partie (li; 1 atifir*.' l'un près de

I aiili'e, cet (jiii ne nous est pas arriva' drpiiis longtemps.

II paraît (pic les royalistes aiinnil dans la clianihre juscju'à huit députés, grâce à l'activité; (pi<; leur a recounuandée /n (Juolidlcnnc, et (pi'ils n'ont pas trouvée au-dessus dô leurs forces. G est, v.n vérité, une rare espèce d'hommes. Si le duc d'Havre les passait en revue, il les lourrail de leur inimohililé, rpii est !♦,' plus beau mouvement d(; lexiTcicc. Dieu vcuiih; cependant qu ils se bornent à celui-là, et qu'ils n'aillent pas nous suscitf'r une malheureuse guerre civile, qui amènerait sur eux et sur nous et sur la France entière d'effroyables calamités! Je les crois capables de tout, hormis de ce qui est raisonnable. -,

Il est vrai que notre décadence est un spectacle attristant. Toutefois elle adoucit d'une certaine manière l'inévitable lin. G'ef-t le crépuscule du soir, qui (empêche que nous tond)ions subitement dans les ténèbres, ou plutôt celui du matin, puisqu'en réalité il précède le véritable lever du soleil.

Je conçois bien tes sollicitudes au sujet de ton cher petit Paul. Nous en parlerons à loisir à ton prochain voyage.

Je ne sais (pielle sera la loi sur l'enseignement qu'on nous prépai'e. Très probablement une moquerie. Mais cette moquerie ne sera pas de durée. Les gouvernements se tronq:)ent, loi'squ'ils croient aujourd'hui pouvoii' luttei' contre le Vd'U des peu[)les. Ils peuvent se tuer, et voilà tout. Le noire me paraît [)arli(ulièrem('nt enclin au suicide.

Tout à loi, cher i)()u frèi-e.

<ui*^

266 UN LAMENiNAIS LNCONNU

GLXXVIII

Juilly, 22 août 1831.

Je suis ravi, cher bon frère, de l'espérance de te voir et de te voir bientôt. Comme toi, je serai à Paris le 30 ou 31 au plus tard, et nous nous arrangerons pour causer à l'aise. Tu me trouveras, rue de l'Université, numéro 8, ou rue Jacob, numéro 20. Je t'embrasse tendrement, F.

Paris, le 3 octobre 1831.

Il y a lieu d'espérer, mon bon frère, que Gh. Audley trouvera ici une espèce de préceptorat, qui le mettra hors d'embarras pour quelque temps. Dans tous les cas, je lui ferai comprendre l'impossibilité du projet qu'il avait conçu, et au sujet duquel tu lui as écrit.

M. Demeuré est un prêtre estimable, qui a été longtemps dans l'Université, toujours ravi des établissements 011 il s'est trouvé, bien qu'ils fussent détestables. Son collège de P... n'est qu'une spéculation. 11 y fait de son mieux, sans aucun doute, mais je sais que les grands n'y valent pas grand'chose, et qu'il a l'intention de s'en débarrasser, dès qu'il aura assez de petits. Je ne crois pas cependant que cette maison soit absolument mauvaise, mais je préférerais infiniment Juilly.

Ma santé n'est pas bonne. Je souffre beaucoup depuis quelques jours. Les intrigues et les calomnies se multiplient et parcourent toute la France. D'un autre côté,

M. de la Bouillerie me persécute de plus f-ri j)Iiis. Ce sont tous les jours nouveaux exploits, nouveaux jugements, nouvelles infamies de toutes sortes, et cela sans qu'il en puisse résulter le moindre avanta^^e pour ses intérêts. A mesure que la vie avance, elle devient plus dure et plus pesante. Mais c'est ce que Dieu nous a promis, ha, Pater, (iiioniftni sic fiiii ])lacitunt antc te !

L'établissement dont tu me parles pourrait très bien se faire, si nous avions la liberté d enseignement. J'espère qu'on ne saurait désormais nous la refuser longtemps.

Adieu, cher bon frère, écris-moi souvent et adresse tes lettres au bureau de i Avenir, rue Saint-Germain-des- Prés, numéro 10 bis, et surtout ainje-moi toujours comme je t'aime.

GLXXX

Paris, 6 nov(Miihi(' 1831.

Quoique deux mois soient bien longs, cher bon frère, il m'est pourtant bien doux de penser que je te verrai au commencement de l'année prochaine. Celle qui s'avance vers sa lin n'a pas été pour moi peu pénible, et chaque jour en augmente le poids. Bien que j'aie vécu presque constamment au milieu des partis, je ne savais pas encore à quels excès de bassesse et de rage ils peuvent se porter, et ce que je sais maintenant à cet égard, je ne le conçois pas. Mon Dieu, que l'homme est une hideuse chose, lorsqu'il s'est une fois abandonné aux passions dont le germe vit toujours en lui ! Les détails

seraient trop longs ; je te les conterai quand nous nous reverrons, Je vois arriver le moment où la religion sera livrée sans défenseurs à la persécution que Ion prépare contre elle. Et ce seront les évêques qui l'auront ainsi jetée comme une proie à ses ennemis ! Ils ne tj veulent de Dieu qu'à des conditions humaines^. Hélas! que de maux la France leur devra ! On ne tardera pas à le sentir, mais il ne sera plus temps. Y^ifj^y^u^'Ji En politique, nous marchons chaque jour vers un ii<y^f-i^. l'insupportable despotisme, qui nous mène à l'anarchie, ou à une invasion, et peut-être à tous les deux ensemble. La corruption des hommes est effroyable. Chacun ne songe qu'à ses intérêts. On veut de l'argent, des places, des honneurs, et l'on se moque du reste. Républicains, royalistes, bonapartistes, ministériels, je ne trouve, pas plus dans les uns que dans les autres une pensée désintéressée, un désir pur et sincère du bien public. La contagion universelle a envahi une grande portion du clergé même. Je crains qu'il ne faille une violente tempête pour chasser les vapeurs de mort qui croupissent sur ce marais.

Il y a assez longtemps que je n'ai reçu de lettres de Mme Cottu. J'avais le dessein de lui écrire : mes occupations m'en ont empêché. Je n'ai réellement pas un instant à moi. As-tu lu la brochure de Chateaubriand - ? On en a parlé trois jours. Je t'embrasse de tout mon cœur.

1. On sait qiio la pliipîirl dos inenibi't^s cl(^ l'«''j)isc<tpat rejetaient les doctrines de l'Avcmir, et reCusaient en particulier d'admettre la séparation de l'Eglise et de l'Etat.

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