CLXXXIII
La Chênaie, l"^'' novembre 1832.
Hélas ! mon cher bon frère, tu t'abuses comme tant d'autres ; au lieu de chercher dans ce qui peut être des conditions d'ordre et de stabilité, tu les cherches dans ce qui a été, comme si les peuples reculaient, comme s'ils pouvaient, non plus que chacun de nous, remonter la vie. Par ce qui se passe en Espagne, vois combien est vaine toute résistance à ce que le cours des choses a rendu nécessaire.
Quand un changement social, une révolution est mûre, ceux-là mêmes qu'elle doit tuer la feront, s'il ne se trouve là nul autre pour la faire. Maïs on ne veut pas comprendre cela, on ne veut pas s'occuper de soi, parce qu'il faudrait renoncer à quelques vieilles idées, et secouer surtout je ne sais quelle invincible indolence, qui fait qu'on remet son sort, tantôt à celui-ci, tantôt à celui-là, et, après avoir été dupe et victime dix fois, on recommence comme de plus belle, et nulle expérience ne détrompe. Il n'est aucun signe de mort ])lus certain pour
un parti (|ii('lcoiiquo, et c'est pour cela ([u'il n'y a rien à (lire à un pareil parti. Il faut le laisser descendre dans sa fosse. Sinllc. //lorfnos scpclirc inortiios suos.
J'ai écrit à Mme Gottu, qui nia écrit aussi ; nos lettres se sont croisées. Ce que tu me dis de sa santé m'afflige et m'inquiète. Je ne conçois pas que son mari s'obstine à rester dans un climat ([ui comjjromet si grièvement la vie de sa femme. S'il ne veut i)as rester en France, que ne va-l-il au moins en Italie?
Nul moyen de former la maison d'éducation dont lu me parles; elle serait certainement considérée comme un pensionnat, et soumise dès lors aux lois et règlements universitaires. La position des pères de famille est afireuse partout; mais quand on ne se sent pas le courage de combattre de front la tyrannie, on perd le droit de s'en plaindre. Ce n'est pas dans une lettre qu'il serait possible de te développer mes idées sur l'éducation. Tout ce que je peux te dire, en ce qui touche les langues, c'est que la meilleure manière de les enseigner est de se rapprocher le plus possible de la méthode naturelle. Peu ou point de grammaire dans les commencements, mais lire beaucoup, apprendre par cœur, et faire faire des phrases de vive voix ^ .
Je croirais manquer à ce que je dois à notre amitié, si je n'acceptais pas ton olfre, dans la situation oîi je me trouve. Quant au meilleur moyen de m'envo^'er ces 7>0() francs, ce serait de faire prendre à Paris un bon
1. (]etlo môthodo, contre lîiquollo une lonj^ue routine a prévalu ius([u"à nos jours, est (Mifin appliquée dans la ])lupart des elablisscmenttj modernes, au moins pour les langues vivantes.
sur le receveur de Dinan, au nom du frère Paul^. Sinon, je t'indiquerai une personne à Paris, à qui tu pourras les faire remettre. Qui t'empêcherait de venir me voir à la Chênaie ? Ce ne serait pas un si long voyage, penses-y. Je t'embrasse tendrement, mon bon frère.
1, Le frère Paul était le directeur de la maison des Frères de Dinan, un des premiers et des principaux établissements de la Congrégation de l'Instruction chrétienne. Ce religieux, homme intelligent et d'initiative, était l'intermédiaire ordinaire entre Paris et la Chênaie pour les affaires matérielles des deux Lamennais.
La lettre du le"" novembre 1832 ayant trait à des questions d'enseignement, j'ai cru devoir en rapprocher les trois lettres inédites suivantes, dans lesquelles Lamennais trace à un de ses jeunes amis un programe d'études ecclésiastiques :
A la Chênaie, le 22 janvier 1830.
« Puisque la Providence paraît vouloir établir entre nous des relations intimes et durables, je veux vous donner tout d'abord, mon cher enfant, le nom qui répond le mieux aux sentiments que. d'avance, j'éprouve pour vous, et auxquels le temps ne fera qu'ajouter une nouvelle force et une nouvelle douceur : car tout ce qui vient de Dieu se développe sans cesse tandis que ce qui n'est que de la terre passe et se dissipe bien vite : vapor ad modicum parens.
« Ce qui fait la difficulté de tracer un plan d'études, c'est qu'il n'est ou ne doit être que le développement d'un système d'idées : sans quoi tout ce que l'on peut acquérir par l'étude n'existe que dans la mémoire, et demeure stérile pour l'esprit. On a, si je puis le dire, un dictionnaire de choses, mais aucune véritable science. Or, vous concevez qu'il est impossible d'exposer, dans une lettre, un ensemble de pensées tel que celui auquel je désirerais que vous pussiez rapporter vos travaux. Cela exige de longs détails et des communications journalières.
« En attendant que ce moment soit venu, je vous conseille donc de vous appliquer ptirticulièrement à acquérir des connaissances qu'on peut appeler instrumentales. Il vous serait, par exemple, très utile d'apprendre l'allemand ; cette langue est aujourd luii devenue indispensable à quiconque veut s'instruire solidement. A (^ette étude, je joindrais celle de l'histoire de la pbilosojihic et de l'histoire proprement dite. Pour cela, vous pourriez lire \ AbvéffC de Teinemann, que Cousin vient de publier, avec r«>uvrage de Dcgerando : l'Histoire de l'Anliquilé de Schlosser, et celle de Rome par NiebUhr. Il paraît en ce moment une traduction de ces deux
lia Clu'iiaic, le 7 décenibn; 18;{2.
Il se pourrait, comme tu h; dis, eher hon fri-j-e, que nous nous trouvassions en causant plus d'accord que nous ne semblons l'être. Toutefois le point de vue d'où nous considérons les choses est très différent. Tu les vois plus (jue moi dans le présent, dans un certain ordre pratique, extérieur, embrassant un court période, tel par exemple, que celui de la Restauration. S'il ne s'agit que de cela, j)eu m'importe, comme peu m'importe une heure, ou un jour de ma vie, surtout dans une vie maté-
derniors ouvrages. Je vous eng-agc aussi à consacrer chaque jour un pou de temps à traduire vous-même, avec tout^le soin dont vous serez (uipable, quehjues morceaux des bons auteurs, choisissant de prélerence ceux dont la beauté vous frappera le plus. C'est là, de tous les exercices, le meilleur pour former le stvle.
« Si vous croyez que je puisse vous être utile en quelcpie chose, ne craignez point de disposer de moî ; vous savez que jamais on ne saurait fatiguer un p»>re. Tout à vous, mon cher enfant, et de tout co'ur. » Y? ^ \T
h . DE LA MkNNAIS.
7 avril 1830.
« .le vous remercie, mon cher enfant, des bonnes et tendres choses ([ue vous in(* dites. Je vous les rends bien du fond de mon coeur. Le parti que vous prenez d'aller à la campagne^ me parait très sage ; c'est le m(Mlleur nioyen que vous ayez de mettre le temps à profit. Quant à vos études, je persiste à croire que l'étude des systèmes philosophiques et ceHe th' l'histoire est ce qui vous sera le plus utile en ce moment. .l'y joindrai celle de la langue allemande, indispensable aujoui'd'hui, à cause de rimmense (juantité de travaux srienti(i(|iies (pi'ont accumidés depuis cincpiante ans la patienc(> et la sagacité germaniques, et (pi'il n'est plus permis digiiorei'. Il y a là, pour les cathi)li(|ues, iim^ mine toute nouvelle et presque ini'puisable à exjjloiter. .Nous avons d'ailleurs avecce pays des relations précieuses, et qui lacilileront beaucoup le choix et l'usage de ces richesses encore brutes.
« Je réserverais l'étude des Pères, qui ne sont pas d'ailleurs à
rielle. Et encore en réduisant la question à cette durée, je ne dis pas que j'admisse aucune des solutions qui aujourd'hui me paraissent être dans les idées des hommes, mais j'estime qu'il ne vaudrait pas la peine de les contester. Mon esprit se porte plus loin; je cherche à envisager les événements dans leurs causes générales, dans les lois de l'humanité même, contre lesquelles viennent échouer tous les systèmes et toutes les mesquines combinaisons de ce qu'on appelle la politique, espèce de monstre stérile, né de l'accouplement de la force et de l'artifice, et qui, au milieu des ténèbres qui
lire eu entier-, poui' le temps où vous vous occuperez directement de théologie. Vous pourriez cependant lire, en attendant, l'Apologétique de Tertullien, ses Prescriptio7is, le Commonitoriuni de Vincent de Lérins et les Co7lfessions de saint Aug-ustin.
« Je me bornerais aussi, pour à présent, à lire la Bible presque uniquement comme livre de piété, dans une bonne édition avec des notes. Malheureusement je n'en connais point qui réponde parfaitement à ce que je désirerais en ce g-enre. Il y a bien du fatras dans la Bible de Vence. Néanmoins c'est encore la meilleure que je connaisse en notre langue. Adieu, mon cher enfant, priez pour moi. Qu'il me tarde de vous presser sur mon ccrur et de vous réitérer de vive voix lassurance de mon tendre et inaltérable dévouement ! »
Juilly, 31 décembre 1830 .
« Je ne puis, mon cher enfant, vous répondre que deux mots, afin seulement que vous n'ayez pas le soupçon que je vous oublie. Faites pour la défense de Dieu ce qu'il vous inspirera lui-même. Oh ! s'il entrait dans ses desseins de nous réunir un jour! — Continuez cependant vos études, celle de l'histoire surtout ; c'est une des plus essentielles. N'abandonnez pas non plus l'allemand ; il faut pour ap]>rendre cette langue un ])eu de patience, lire beaucoup, et différents auteurs ; mais plus tard, vous ne regretterez pas ce travail. Exercez, réunissez votre esprit et votre talent, et accroissez-le par le zèle, par cet esprit de sacrifice qui obtient tout et accomplit tout. Je vous embrasse avec une grande tendresse.
F. DE LA MeNNAIS.
UN F.AMEiNNAlS INCONNU 277
l(,' suivent partout, s'on va on tAtonnant, guidé par riulérôl, qui u'est lui-iriruio (jue l'instinct du mal.
J'ai reçu le mandai (|ue tu m'as envoyé, et je l'en remercie. Il est probable que mes tristes affaires vont se régler par un arrangement. M. de la Bouillerie s'étant aperçu qu'il n'y aurait pas grand prolit à tirer de ma personne, se contente de prendre mon bien. Il s'empare de tout ce que j'ai, ce qui se réduit à peu près à mes ouvrages. Il les fera vendre pour son compte pendant huit ans, pendant lesquels mes autr<îs créanciers ne toucheront vïon. Si, au bout de ce temps, il nest pas remboursé en capital et intérêts, nous conipterons de nouveau ensemble, et, en attendant, je paierai les frais qu'il a faits pour me dépouiller et me mettre en prison.
Voilà le protocole auquel ma position m'oblige de souscrire. Et cependant j'ai entre les mains l'état des billets qui constituent le titre primitif de cet homme, état écrit de sa main, et où il relate la date des endossements. Il en résulte qu'une partie de ses billets, montant à 00, 000 francs, et déjà payés une première fois par moi, ont été passés à son ordre la veille même de la faillite des banquiers, et une autre partie moins de dix jours avant cette faillite. Et qui les a enlevés ? L'homme qui le représentait dans la maison, et qui savait que ces billets déjà payés n'étaient qu'un dépôt dans le portefeuille. Quel infâme coupe-gorge que le monde d'aujourd'hui! Heureusement il y en a un autre.
Je suis charmé d'apprendre que tu espères trouver un précepteur qui te convienne. C'est chose rare en tout temps, et surtout en celui-ci. Si j<> vais à Paris, je
te le manderai, mais je n'irai que dans le cas où ce voyage serait indispensable. Je ne me sens de goût que pour celui après lequel on peut du moins se promettre un repos qui ne soit plus troublé. J'ai écrit, à Nice, à Mme Gottu, mais je n'ai point encore de réponse. Tout à toi, mon bon frère, de tout mon cœur.
Le 3 janvier 1833.
J'ai tardé quelques jours, cher bon frère, à répondre à ta lettre du 19 décembre, parce que je voulais auparavant, s il était possible, savoir quelque chose de plus précis sur mes malheureuses affaires. Rien n'est terminé encore. Cependant il paraît qu'un arrangement sera conclu sur les bases suivantes :
Fixation à 62,000 francs, capital et intérêts, de la créance de M. de la Bouillerie.
Payement par moi de 60 0{0 :
1° Par les dividendes de la faillite Belin-Mandar, s'élevant à 30 0|0, sans aucune garantie, ni de moi, ni de ma famille;
20 Pai- IQ OjO, plus les frais, payables comptant par ma famille ;
3" Par 20 OjO payables par moi sur le produit de la vente de mes livres et clichés chez Belin-Mandar. Six années me seraient accordées pour cette vente, au bout desquelles je serais tenu à compléter immédiatement ce payement de 20 0{0, s'il n'avait pas été encore complè-
tomont offoctué. INFa faïnille reste garante de la moitié de ces 20 OjO, c'est-à-dire de 10 0[0.
Le premier arrangement dont je t'avais parlé n'a pu avoir lieu, à cause d'une nouvelle prétention de Helin- Mandar, (jui, ayant depuis plus de six ans vendu seul mes ouvrages sans m'avoir rien payé, veut porter à mon débit tous les frais d'impression et autres, et rejeter dans sa faillite tous les produits de la vente, ce qui me constituerait, selon ses calculs, son débiteur de 22,000 francs, en garantie de laquelle créance il prétend garder mes livres. Tout le monde dit que cette prétention est absurbe et monstrueuse, mais enfin c'est encore un procès, et je ne sais que trop que, pour un prêtre surtout, le droit le plus évident n'est pas aujourd'hui, près de certains tribunaux, un gage de sécurité.
Si je gagne ce procès, il me restera de plus environ 30.000 francs de dettes, mais pour lesquelles je suis certain qu'on ne me tracassera jamais.
Voilà ma position exacte. Il fallait te la faire connaître, avant de te répondre au sujet de la proposition si généreuse de M. Gillibert^. Je ne la repousse point, mais je ne vois pas de quelle manière il serait possible de la réaliser, et c'est en ce sens, comme tu le verras par la lettre ci-incluse, que je lui écris pour le remercier.
Une souscription pour payer mes dettes me répu-
1. M. Gillibort (Hait un iinklociii do Lyon, ami do DtMus Donoil. qui, connaissant Iji nialhoiirouso situation linancioro do LanuMinais, avait ou Tidôo do l'airo (aire une souscription pour payer ses dottes.
gnerait trop, et sur quel autre motif pourrait-on la proposer? Je n'en vois aucun. Hors le seul cas de nécessité, pour échapper à des poursuites, je ne voudrais point m'approprier le produit d'une souscription de ce genre. Je l'emploierais, s'il y avait lieu, à l'acquêt d'une maison pour recueillir à Paris les jeunes gens que je fais étudier, et qui auraient besoin de suivre les cours de la capitale ^ Mais, encore une fois, je n'aperçois aucun motif suffisamment clair et honorable pour expliquer au public une démarche telle que celle-là, démarche si délicate en soi, et dont il serait difficile de prévoir toutes les conséquences.
Telles sont, mon bon frère, les réflexions qui me sont venues à l'esprit, et je t'engage à en faire part toimême, ainsi que des tiennes propres, à M. Gillibert, afin qu'il sache bien que les difficultés, à mes yeux jusqu'ici insurmontables, que présente l'exécution de son généreux projet ne diminuent en rien la reconnaissance qu'il m'inspire. Il faudra que je porte jusqu'au bout la peine d avoir accordé trop de confiance à des personnes que je me serais reproché de ne pas croire honnêtes. Que Dieu soit béni en tout! Je ne tai aujourd'hui parlé que de moi, et lu me le pardonneras. Nous causerons une autre fois de choses plus intéressantes, et en particulier de ton cher petit Paul. Embrasse-le en mon nom. Tout à toi de cœur. Ton frère, F. M.
1. Lamennais avait déjà ossayé, l'année précédente, de fonder un établissement de ce genre, et après quelques mois, faute de ressources, ses élèves avaient dû retoui'ner à la Chênaie.