CLXXXVII
Le 7 février 1833.
Je reçois, mon bon frère, ta lettre du 21 janvier, qui
1. Gos parolrs sont fioros, un pou dôclamatoiros peut-ètro, comme beaucoup d'écrits de Lamennais, mais quiconque connaît st)n désinl«'*ress(Mnent avouera qu'elles expriment un sentiment vrai.
m'annonce ton départ pour l^aris. Je regrette bien vivement d(; no pas m'y trouver en m(^me temps que toi. 11 y a si longtemps que nous que nous ne nous sommes vus, et cela fait tant de bien de s'embrasser et de se dire ces mille et mille choses intimes qui ne s'écrivent point ! Espérons que la Providence nous ménagera, plus tôt peut-être que nous ne pensons, cette consolation si douce.
Tu t'es trompé en croyant que je n'abandonnais pas à M. de la B... tous les dividendes de la faillite Belin- Mandar. Je ne m'en réserve absolument rien ; mais il n'y aura que 30 0/0 à toucher, à raison d'un concordat qu'il a plu à M. de la B. de signer, et qui me prive de tout recours vers ce libraire pour le surplus de sa créance. ])u reste, aucun arrangement n'est encore terminé,et n'est peut-être sur le point de l'être. Mon homme ne lâche pas si aisément sa proie. Je ne sais même où en sont les négociations. Si tu avais un moment pour aller voir M. Adrien Benoît^ rue de Ghoiseul, n" 8 bis, tu saurais de lui où en sont les choses, et tu me le manderais ensuite, ce qui me ferait grand plaisir, car lincertitude où je vis depuis longtemps est fort pénible. Je ne vois non plus que toi aucun moyen de mettre à profit la bonne volonté de M. Gillibert. Tout bien considéré, il ne m(^ reste que la grande ressource de la Providence, et je m'y confie.
La suppression de la pension de ton père est une indignité, et c'est pour cela même, comme tu le dis, qu'il
1. Il s';»gil probublemciit de M. Benoit-Chaïupy, pari'iil de Lamennais.
y a peu d'espérance que ses réclamations aient quelque succès. Présente-lui mes souvenirs affectueux.
Les journaux ne parlent d'autre chose, depuis quelques jours, que de ces duels provoques originairement par les carlistes. Ces gens-là n'ont pu se contenter de la sottise et du ridicule. Il a fallu qu'ils y joignissent encore l'odieux. Ils ont juré dcx devenir le type de la bêtise humaine. Je ne sache rien en ce genre d'aussi merveilleux que leur enthousiasme pour la dernière brochure de Chateaubriand. En fin de compte, que leur dit-il ? a Ce qui se passe devant vos yeux, ce n'est pas seulement une révolution, mais une transformation sociale, que l'on s'efforcerait en vain d'empêcher. Ce que vous voulez, vous, hommes du passé, est donc impossible et absurbe. Moi, dont toute l'existence a été attachée à ce passé, je suis trop vieux pour m'en séparer, je meurs i/ av(/c lui, laissant l'avenir nouveau qui se prépare ù ceux qui, par la jeunesse, destinés à le voir, sont aussi destinés à l'accomplir. » Et là-dessus des battements de mains à fendre le ciel, des trépignements de joie, des cris, des hurlements d'admiration. Que Dieu bénisse ces braves gens-là! Ils ne sont pas loin de son royaume, si son royaume appartient aux simples.
Dis-moi un peu quelle impression tu auras reçue de Paris, et ce que tu auras observé sur l'état des esprits et des opinions.
Adieu, cher bon frère ! je t'embrasse de cœur.
CLW.W III
Je suis tout ;i fail de Ion avis, mon cher hoii frère, sur la eonvenance de me taire, à moins que de nouveaux incidents ne me forcent à m'expliquer devant le public sur des faits qu'il ignore, f;t que mes ennemis ont naturellemeut pris à tache de dénaturer. Rien de plus délicat que de réfuter les calomnies personnelles, surtout en matière d'intérêt, à cause du peu de probité qui existe parmi les hommes.
Ils croiront aisément que votre adversaire est un fripon, mais très difficilement que vous ne le soyez pas. Ils jugent en cela des autres par eux-mêmes, et ils ont raison, car de cette manière ils se trompent rarement. Cependant ils résulte de là que la condition de l'honnête homme est triste en ce monde. Il y a longtemps que je le sais.
La personne ([ni m'a écrit est Gh. Audley; je ne lui réponds point, pour ne pas lui faire payer un port de lettre inutile ; mais, si tu es encore à Paris, tu pourrais le faire venir un matin, et tu saurais sur quoi est fondé l'avis qu'il m'a donné. Il demeure rue Groix-des-Pelits- Champs, numéro 25. La maladie de M. de la B... m'explique en partie pourquoi mon affaire en est toujours au même point. Elle ne finira probablement pas de son vivant. Car l'avarice, qui est la dernière passion de l'homme, s'engraissant des débris de toutes les autres, croît jusqu'à la fin et ne lâche prise que lorsqu'elle a décidément étranglé l'ame.
Je suis charmé de vous avoir mis, toi et Montalembert, en relation. Vous êtes faits pour vous apprécier et vous aimer l'un l'autre. Ce jeune homme est destiné à remplir une belle et noble carrière, si les circonstances des temps hideux où nous vivons n'y mettent pas obstacle. Siquafata vincula rumpunt.
Je m'occupe en ce moment de la théorie de la société, qui se déduit d'autres théories beaucoup plus générales. Quel tas immense d'idées fausses on a, sur ce sujet, amoncelé depuis des siècles, et que de maux et de crimes en sont sortis et en sortent tous les jours ! Mais la vérité peu à peu pénétrera dans les esprits, et, quand une fois elle sera comprise, on verra de beaux changements dans le monde. Jusque-là l'erreur portera ses fruits de misère et de désordre.
Je trouve qu'il y a aujourd'hui une chose édifiante en France, ce sont les légitimistes, les républicains, et les gens du milieu, qui simultanément se sont faits trappistes et passent la journée à creuser leur fosse ^.
Tous les partis répandent une odeur de mort, et aussi que se disent-ils, chaque fois qu'ils se rencontrent ? « Frère, il faut mourir ! « Ils ont, ma foi, bien raison tous, et je le leur signerai quand il leur plaira. Tous ont eu le pouvoir, tous l'ont perdu, tous se sont montrés impuissants à établir quoi que ce soit au monde. Leurs gouvernements, c'est la course aux flambeaux des Athéniens.
1. Liimoniiais soiublc avoir accepté, à l'exoinplo do Cliateaubriaiid, cette légende, aujourd'hui démodée, des Trappistes creusant leur fosse.
l'J. (jimsi r.nrsori's K'Ilaï luiii])(id(i Ivndunl '.
Cela est curieux à voir, mais beaucoup moins que leurs réflexions, leurs ex[)li(ati()ns ne sont curieuses à entendre. Je suis inquiet de nos neveux, s'il leur arrive de lire notre histoire ; je crains qu'ils n'étouffent de rire. Il faut espérer que Dieu les assistera.
Adieu, cher bon frère ! je t'embrasse tendrement.
GLXXXIX
Le 12 mars 1833.
M. Adrien Benoît m'a fait pari, en effet, mon i)on frère, de nouvelles propositions d'arrangement, qui amèneront peut-être une transaction définitive. La conversation que tu as eue avec le fds de M. de la Bouillerie pourra y aider beaucoup. Il ne paraît pas, du reste, plus facile que son père. Sa première proposition était de lui abandonner la propriété de tous mes livres, clichés, etc., et de lui payer en outre 6,000 francs. Or, ces livres représentent, sur le prix de fabrication, un capital d'environ 100,000 francs. 11 demandait donc le double de sa créance, et avec quoi paierais-je mes autres créanciers ?
Sa seconde proposition consiste à lui payer 20 0/0 comptant, à lui garantir le payement des dividendes de Belin-Mandar, et à lui rembourser tous les frais qu'ont occasionnés ses poursuites contre moi. Mais il faut observer qu'il élève à (30,000 francs sa créance, qui n'est pourtant que de 50,000 francs, et que la garantie qu'il exige est d'autant })lus injuste, (pTen souscrivant le