LUCRKCE
concordat de Belin-Mandur, il m'a enlevé toute espèce de recours vers lui, et m'a fait perdre 70 0/0 sur cette même créance pour laquelle il m'a poursuivi avec tant d'acharnement. Toutefois, s'il persiste dans cette dernière proposition, il est probable qu'elle servira de base à un arrangement définitif, mon beau-frère consentant à de nouveaux sacrifices pour me libérer. Je dis s'il persiste, parce que plusieurs fois déjà M. de la Bouillerie a rompu des conventions arrêtées avec son homme d'affaires et son avocat.
J'espère que tu seras bientôt tranquillisé sur les couches de Mme Benoît; celles des femmes d'une constitution un peu faible offrent en général moins de danger. Ainsi je t'engage à ne point t'inquiéter à l'avance inutilement. Je suis charmé que tu aies lieu d'être satisfait du précepteur que tu as amené de Suisse. ^'(\A^ )t^ l'c'hj'L j)ajis l'étude des langues, je crois qu'il est bon de se *'^''ir*^- rapprocher le plus possible de la méthode naturelle. Lorsqu'on ne peut pas les faire parler aux enfants, il *aut du moins leur faire apprendre beaucoup par cœur, et, au lieu d^ les fatiguer au commencement d'écritures inutiles, les familiariser, par des thèmes de vive voix, avec le dictionnaire et les formes grammaticales de la langue qu'ils étudient^. Le reste vient ensuite de soimême. On ne doit pas craindre de leur enseigner de la sorte plusieurs langues simultanément. Le défaut même de réflexion fait que ces diverses langues ne se brouillent pas dans ces jeunes têtes aussi facilement que dans les
1. Il va çle soi que ces observations s'appUqucnl aux langues vivantes.
nôtres. Ouifb's pai* une sorte d'anal()<^i<î naliirellr, ils mettent (^hacjue chose à sa place et passent d'un idiome à l'autre avec une farilitô, un aplonil) qui étonnent souvent.
Ce que tu dis des personnes en politique est assurément bien vrai, mais ce qu'on appelle la légitimité, qu'est-ce autre chose qu'une question de personnes '? De plus, cette idée-là me paraît détruire la notion même de société dans sa racine. Elle est incompatible avec toutes les bases du droit"-^. C'est donc en vain que l'on s'efforce de la faire triompher. Il n'est point, à mon avis, de source plus féconde de maux pour l'humanité que de lutter contre ses lois, contre des vérités ou nettement aperçues par les esprits, ou fortement senties d'instinct par les masses.
Il y a d'ailleurs un mouvement des choses qui, d'époque en époque, pousse les peuples à des destinées nouvelles, à une nouvelle organisation sociale, et ce mouvement est irrésistible, parce qu'il est le produit d'une nudtitude de causes intimement liées entre elles, et sur lesquelles l'homme ne peut rien. vSous ce rapport particulier, indépendamment de la question de droit, les légitimistes me paraissent ressembler à un homme âgé qui se dirait : (( A vingt ans je me portais bien, j'étais fort, gai, frais, gaillard, » et qui, partant de là, se mettrait à l'œuvre pour avoir vingt ans et rien que
1. On reinarcuicra ssiuiH pciiM* co (|u'il y ;» (riiifoinpli't , ot, pnr siiilo, de faux dans ccllo ncition.
12. Il était dillicilo à LanuMinais do so déjuger plus coniplètenient ({u'il ne le lait dans les phrases précédentes. :
vingt ans. 11 est assez probable qu'il y perdrait sa peine, s'il n'y laissait même sa vie.
Adieu, mon Denis ! je t'embrasse de tout mon pauvre cœur.
GXC
Le 7 avril 1833.
Après diverses alternatives et toute une suite de difficultés misérables, la transaction vienl enfin d'être signée, mon bon frère. Mais il a fallu garantir les dividendes de Belin, laisser porter le capital à environ (32,000 francs, en payer 12,000 immédiatement, et de plus environ 3,000 francs de frais. Voilà les conditions dictées par mon voleur, ou plutôt par son lils, car lui est mort à l'heure qu'il est ; mais bon chien chasse de race. Reste à présent un second procès avec ce brigand de Belin, et Dieu sait quand il finira et comme il finira. Le fripon à qui j'ai affaire a de très grandes chances en sa faveur, car jamais on n'imagina rien de si absurde et de si monstrueusement inique que ses prétentions.
J'ai reçu hier une lettre de Mme Cottu. Elle a quitté Nice au mois de février, pour aller rejoindre à Lausanne son mari et ses enfants. La toux l'a reprise en voyage, mais, par un bonheur inespérable, elle en est maintenant débarrassée ; l'appétit et Je sommeil sont revenus; enfin c'est une guérison complète, incompréhensible en celte saison, dans le climat de la Suisse. Puisse, cette pauvre femme ne pas retomber un seconde fois dans un état aussi alarmant ! Elle est décidée à quitter Lau-
sanne au mois cl(; septembre, sans l'être sur le pays où elle ira s'établir alors. La France l'attire; cependant son retour y est incertain.
Son mari répugne à y entrer. Et puis, à une certaine distance et dans une certaine disposition d'esprit, on se représente l'horizon plus noir encore qu'il n'est. Pour moi, je ne crois ni à une catastrophe tout à fait prochaine, ni, en aucun cas, à une catastrophe aussi terrible que quelques-unè se la figurent. Gequ'elle aurade plus rude, ce sera la guerre, la longue guerre qu'elle entraînera. Je dis longue, parce que le succès, si grand qu'il soit en apparence, ne linira rien d'aucun côté, à ce premier moment. Dans cette lutte gigantesque, Gacus, plus d'une fois, touchera la terre, avant que l'Hercule delà liberté l'étouffé entre ses bras nerveux.
Tout le monde attend avec impatience le dénouement de la scène de Blaye. On plaint cette pauvre femme, on exècre ses infâmes geôliers'. Et pourtant il faut bien voir là un de ces signes qui annoncent aux pouvoirs leur iin. Un lugubre Dies irœ résonne de trône en trône connue le glas de la royauté, qui partout meurt dans le sang et la boue.
Il y a un livre qu'il faut que tu lises. Ce sont le Mie prigiofiL de Pellico. Gela est ravissant de simplicité, de résignation, d(^ douceur. Je trouve seulement ce christianisme trop passif. Au reste, moins ce martyr se
1. Api'«'s une Iciitative d'iiisurrcrlioii royaliste on Vendée, la duclïesse de Ueiry étjiil resiée longtemps eaehée à Nantes. Arrêtée sur la dénonciation du juil Deulz, elle l'ut eonduite au château de Blaye.
plaint, plus le cœur bouillonne d'indignation, au ivkit des crimes de la tyrannie si froidement atroce du gouvernement autrichien. Et cependant l'auteur ne dit pas tout ; il a dû taire une grande partie des mystères infernaux de Laybach et de Spielberg, car d'autres encore sont là, dans ces cachots, notamment le comte Gonfalonieri. Est-ce donc que le jour de la justice ne se lèvera point sur la terre ? Oh! si, et ceux qui le verront tomberont à genoux devant la Providence, car ce sera un grand jour pour l'humanité.
xVdieu ! je t'embrasse tendrement.
CXGI
Le 15 avril 1833.
Au moment où je reçois ta dernière lettre, cher bon frère, tu devais en recevoir une de moi, dans laquelle je t'annonçais qu'un arrangement venait enfin d'être conclu avec M. de la Bouillerie sans que celui-ci pût jamais en rien savoir en ce monde, attendu qu'il était alors expirant. C'était en vérité bien lapeine d'ajouter tant de persécutions à tant d'iniquités ! Qu'a-t-il emporté de mes dépouilles ? Un linceul, rien de plus, et, sous ce linceul, il est là, ombre pâle et tremblante, m'attendant à l'entrée du Pont-Serrho ^, car ce n'est que là que tout se termine définitivement. Pour moi je le plains et lui pardonne. Qu'il passe donc, si nul autre que moi ne le retient.
1. Jo n'ai pas réussi à savoir à quelle mythologie est empruntée cette iinag-e. Peut-être sag-it-il du « Pont-Aigu » des Arabes, auc les âmes iusles peuvent seules traverser sans culbute.
Diinitte nobis débita nostra, sicut et nos diinitUnius dcbitoribiis nostn's !
Je n'ai ici porsonnc qui te convienne. C'est d'ailleurs une chose si délicate qu'un pareil choix ^, qu'il faut Atre dix fois sûr de quehju'un pour l'indiquer. A Paris, il se rencontre assez souvent des jeunes gens qui cherchent un emploi de ce genre, et j'espérerais, si j'étais \h, trouver, avec un peu de temps, ce qui te convient. Je vais en écrire à jMonlalem])ert, à qui tu peux écrire de ton côté, l^épugnerais-tu à prendre un Polonais sachant bien l'allemand^ ? On m'en a recommandé un, jeune homme très distingué, qui a fait ses études dans les universités d'Allemagne, et qui doit être maintenant à Avignon. Il serait possible que Montalembert pût te donner sur son conq^le des renseignements plus étendus, ou te proposer quelque autre personne. Son adresse est rue Cassette, numéro 30.
Tu serais bien aimable de venir passer quelques jours avec moi cet été. C'est le seul moyen de s'entendre. On ne peut ni rien éclaircir, ni même se comprendre par lettres •^. De pareilles questions sont trop vastes, trop complexes, pour être résumées en quelques lignes ou en quelques pages. Du reste, je sais de bonne part que les espérances légitimistes sont aujourd'hui prodi-