‹ Un Lamennais inconnuChapitre 106 sur 112 · Cohii d'un précepteur · texte numérisé non relu

Cohii d'un précepteur

2. On sait ([ue Montalembert était très lié avec les principaux réfugiés polonais établis à Paris. 11 en avait recommandé un grand nombre à Lamennais, et l'on en trouve quelques-uns, à cette épo(jue, j)armi les bùles de la Chênaie.

S. Le dissentiment entre Lamennais et Denis llenoil sur les (|uestions politiques s'était accentué et avait sou écho dans leurs lettres.

gieusement faibles. Quelques-uns des chefs du parti disent être convenus de céder le pas à la république, à la charge, si elle ne parvenait pas à s'établir, dêlre aidés ensuite par les républicains désabusés sur la possibilité présente d'affermir leur système. A mon avis, cette combinaison renferme plus d'extravagances qu'on ne croirait possible à une tête humaine d'en contenir : ce qui fait que j'y crois.

On m'écrit de Rome que les évêques ayant renouvelé leurs instances pour obtenir du pape l'approbation de leur censure "•, celui-ci avait assemblé le 28 février une congrégation de cardinaux pour décider cette affaire, et que, sur leur avis unanime, il avait été résolu qu'on ne donnerait aucune suite à cette affaire. Cette détermination n'a rien d'agréable pour notre pauvre épiscopat. Du reste, il ne faut pas s'y tromper : la peur et l'intérêt ont fait parler Rome dans l'Encyclique -; d'autres intérêts et une autre peur la font taire maintenant : voilà tout. Rien au monde ne m'est désormais plus indifférent que sa parole ou son silence, persuadé comme je le suis que Dieu prépare une nouvelle ère, que le passé est passé irrévocablement, et que nous assistons au

1. Mgr d'Astros, archevêque de Toulouse, prélat coiiim jiar son attachement aux doctrines gallicanes, avait dressé et envoyé à Rome un projet de censure portant condamnation de cinquantesix propositions extraites des ouvrages de rabl)é de la Mennais, de son disciple l'abbé Gerbet, de l'abbé Rohrbachcr et de l'Avenir. Il avait, de plus, provoqué ladbésion de plusieurs de ses collègues dans l'épiscopat à cet acte inspiré par un 7,èle imprudent.

2. L'Encyclique Mirari vos, qui condamnait les doctrines de l'Avenir.

commenremeiil d une transformation univr-rsclN,' '. Ces grandes é})oques de l'humanité sont toujours des épo- (jiies d'angoisse ; nul enfantement sans travail : inf^c/nis" cit o/iinis créa f //m, et partiiril iis<iuo adiiitc.

Je t'embrasse, cher hon frère, do tout mon cœur.

GXGII

Le 23 avril 1833.

Je te félicite, cher bon frère, de l'accroissement de ta famille, et je t'en félicite avec d'autant plus de joie, que la tienne est sans mélange d'inquiétude sur la mère ni sur l'enfant. Une postérité nombreuse n'a pas cessé d'être une bénédiction parce que les hommes n'ont plus de foi dans la Providence, et qu'en violant partout les lois naturelles de la société, ils ont porté le trouble dans l'œuvre de Dieu et semé les maux sur la terre. Si plusieurs sont exclus de la table commune, si la faim est entrée dans le monde, ce n'est pas que la nature, inépuisable dans ses dons, ne fournisse abondamment aux besoins de tous, mais c'est que l'homme s'étant donné, ou ayant accepté des maîtres, il a fallu faire à ceux-ci une part immense comme leur cupidité, et l'on en est venu jusqu'à ce point, pour l'intérêt de ce qu'on appelle le lise, d'interdire aux pauvres la jouissance de biens que la Providence prodigue en tous lieux à ses enfants, de sorte qu'au même moment où en Europe, en Asie, en Amérique, on se plaint de la surabondance des pro-

1. La révolte est, dôs lors, (•oiisoiniiK'o dans l'àmo do Lninen-

JUÙS.

ductions utiles, sans valeur comme sans emploi, le peuple languit dans son dénuement et dans une misère sans exemple. Appelle cela l'ordre qui voudra. Pour moi, j'y vois surtout le long crime des gouvernements, et l'exécrable résultat de toutes les tyrannies qui ont constamment désolé la terre, et continueront de la désoler, jusqu'à ce que les hommes, comprenant ce qu'ils sont, veuillent être ce qu'ils doivent être, ce que Dieu les a faits, car tout ce que Dieu a fait est bien.

Mais j'entre là dans un sujet qui me conduirait trop loin. Je me sens, comme Job, plenus sermonum ', quand je viens à considérer ces gigantesques désordres, que ceux qui en profitent cherchent à consacrer au nom du ciel. Au reste, si tous ont aujourd'hui le sentiment du mal, ils n'ont pas également la connaissance du remède, (SX c'est pourquoi la guérison sera longue, et même l'on ne peut se flatter qu'elle soit jamais complète. Toutefois, il y a un progrès réel, un progrès visible dans le genre humain, et cela console un peu.

Lorsque j'aurai quelque nouvelle de mon second procès, je t'en ferai part. Mon droit m'effraie, comme je te lai dit. Si j'avais le bonheur d'avoir quelque bonne petite iniquité de mon côté, alors je compterais sur la justice telle que j'ai appris à la connaître depuis dix ans.

N'oublie pas l'espérance que tu m'as donnée de te voir ici l'été prochain.

Tout à toi de cœur.

1. Lamennais reviendra bien souvent, dans la suite de sa vie, sur cette idée. S'il parle et s'il écrit, ce n'est point pour un vain inlérèt de gloire littéraire, c'est parce (pi'il kh croit^une mission.

La Chênaie, le 8 mai 183.3.

Charles Audley m'ayant écrit sans irn! redonner son adresse que j'ai oubliée, je suis obligé, clier bon frère, de le prier de lui faire passer uia réponse. 11 nrannonce que tu lui as procuré à Genève une place dont il est et a tout lieu d'être très satisfait. Cela m'a fait grand plaisir, car il se trouvait dans une position bien pénible. Je viens d'écrire au curé de Genève pour le lui recommander. jNIa solitude, stérile en nouvelles, ne me fournit rien à te mander, si ce n'est pourtant quelque chose de triste, comme à l'ordinaire.

Le bon P. Ventura vient d'éprouver personnellement un effet de la haine que certaines gens me portent. On a voulu le punir de son affection pour moi, et en conséquence on lui a défendu d'accepter une seconde fois le généralat de son ordre, auquel le portait le suffrage unanime de ses religieux, ni aucune charge, dans le même ordre, qui l'obligeât de rester à Rome. Cette infamie au premier chef m'a beaucoup alfligé, parce qu'outre l'injure qui n'est que méprisable, cela dérange l'existence d un homme qui m'est cher, et qui ne souffre qu'à cause de moi ^.

Il va paraître prochainement un polit ouvrage intitulé: Le Livre des Pèlerins polonais, traduit de Mickiewitz '^

1. Lé P. Ventura, dont les doclrines jjhilosophiques se vap[):'orhaient beaucoup de celles de LanuMinais, se sépara de hii [)his tard quant aux idées, mais se inénajj^'ea toujours avec lui des relatious, dans le but de le ranuMier au catb(»licisnie.

'2. La \ éi'ilable oi'tlio^ra[)lie est M ickiewicz.

par Montal^nibert, avec un avant-propos de traduction '. C'est quelque chose de ravissant. Je t'engage fort à le lire. Ah ! que la religion est belle, quand on n'en fait pas un cloaque où viennent aboutir toutes les bêtises de Tesprit et toutes les corruptions du cœur ! Tout à toi, cher bon frère.

GXCIV

Le 4 juiu 1833.

Il faudrait, mon bon frère, des événements que je ne prévois pas pour que je quittasse la Chênaie cette année. A quelque époque que tu y viennes, tu es donc sûr de m y trouver; s'il survenait quelque changement imprévu, je t'en préviendrais. Rien ne peut donc t'empècher de me donner la joie de te revoir, après une si longue séparation. J'attends, à la fm de la semaine prochaine, Montalembert, Mickiewitz et le comte César Plater^, qui viennent passer quelques jours ici. Tous ces Polonais sont admirables. Religion, grandeur d'âme, esprit de dévouement et de sacrifice : c'est la première nation de l'Europo; et on l'a tuée! mais elle renaîtra. J'ai beaucoup vécu avec eux à Rome, où ils formaient notre société, et je n'en désirais pas d'autre.

Je souhaite que celui à qui Montalembert a écrit te convienne^. On m'en a dit beaucoup de bien. Mais la

1. Cette traduction, à laquelle Lamennais joig^nit plus tard un Hymne à la Pologne, fut vivement blâmée par le pape Grég-oire XVI.

2. Ces deux derniers personnages s'étaient intimement liés, à Paris, avec Montalembert.

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