‹ Un Lamennais inconnuChapitre 108 sur 112 · II. Livre (les Rois, eh. xv, v · texte numérisé non relu

II. Livre (les Rois, eh. xv, v

2. Peu de temps a[)rès cette lettre, 1(« 2S juin IH.Ti. Laïuemiiiis adressait à une dame dont je ii'jii pu reti'ouver le nom la lettre inédite qu Dn va lire. Api'ès divers renseijj^'iiements sui* des jeunes H'ens <[ui avaient été, sans doute, ses élèves, il aborde l'exposé des motifs qui l'ont déterminé à publier les Favoles cColl Vvoyaut. Ses expli<-ations, on va le voir, ne dilïèrent jjfuère de eelles cpi'il a données à Renoit d'A/y, niais on peut remarcpier, à «-ette occasion, l'insistaïu-e (pi'il met à justifier auprès de tous ses amis cet acte qui va troubler la conscMencM» d'un «^iMiid nombj'(\

« A Madame X...

» Vos deux lettres du l'J avril me sont parvenues, Madame. Je n'ai pu encore me procurer les éclaircissements que vous me

Le 12 mai 1834.

Ta lettre, cher bon frère, ma extrêmement touché, à cause de l'assurance si tendre que j'y trouve de ta persévérante affection. Tous ne sont pas comme toi. Au

demandez sur la mère de G... Mais l'on a écrit pour cela, et, dès que j'aurai lu réponse, je vous ferai savoir ce que l'on aura mandé. Quant au caractère de G..., je le crois excellent au fond : le faible, c'est de la bizarrerie, peu de force de raison, et, autrefois du moins, un désir trop vif, mais qui pouvait en g-i-ande partie venir de L..., de réputation littéraire, désir que je ne crois pas suffisamment justifié, soit par les qualités naturelles, soit par les avantages acquis. PourE..., le cœur est bon aussi; Il y a en lui plus d'esprit de conduite, peut-être trop, un g-oùt vif et une grande facilité de travail, nul talent d'écrivain, je veux dire nul talent remarquable, peu de fraiichise dans le caractère, et ce que Pascal appelait des pensées de derrière la iête ; jivec cela beaucoup de bons côtés. L'un et 1 autre valent mieux, infiniment mieux que L..., qui leur a nui à tous deux.

» Je suis maintenant dans mon ancien gîte en Bretagne, absolument seul et occupé de mes travaux philosophiques. Je ne prévois pas l'époque de mon retour à Paris, ville que je n'aime pas et où je n'ai pas un moment de loisir. Je me suis hasardé à une démarche que j'ai cru naon devoir et qui d ailleurs était devenue absolument indispensable pour fixer jua position. Peu m'importe le jugement des hommes, de certains hommes surtout. J'ai fait ce que ma conscien<'e m'a dicté. Il paraît ({ue j'ai trouvé assez de syjupathie pour qu'on juge prudent de me laisser du repos. Gest, je crois, ce qu'on peut faire de mieux, et je désire vivement qu'on s'arrête à cette résolution, pour l'intérêt même de ceux qui ne tarderaient pas à se perdre complètement, s'ils n'avaient d'autres services que ceux de leurs flatteurs. Je souffre et je souffrirai encore, mais j'ai l'espérance que mes souffrances ne seront pas stériles.

» Lorsque j'ai pensé au voyage d'Amérique, je ne songeais qu'à aller chercher dans les régions lointaines la paix que je ne puis espérer de trouver ici. Dieu a mis des obstacles à ce dessein. Il aurait fallu avoir des ressources qui me manquent. Je m'abandonne à la Providence, laissant, selon le précepte de l'Evangile, au lendemain le soin du lendemain. Mon cœur est souvent triste, mais mon âme est toujours contente. Les hommes froissent l'un et Dieu console l'autre. Recevez, de nouveau, Madanu\ l'assurance de mon tendre et inviolable dévouement. »

jour de l'épreuve, beaucoup s'en vont, mais ceux-là ne sont pas à regretter. Il est vrai que je puis être poursuivi par le gouvernement. Voici un extrait du Bon Sens * que je lis dans mon journal du 8 : (( Le conseil d(''lil)ère en » ce moment sur la ([ueslion de savoir si des poursuites » seront dirigées contre M. de la Mennais. C'est M. le » ministre des affaires étrangères qui s'oppose le plus j) vivement, dit-on, à la mise en accusation, pour laquelle » opinent tous ses collègues. »

Puis viendra le clergé, et Home à sa tête probablement, sans parler de la diplomatie. Et tout cela contre ((ui? Contre un homme seul, vieux, pauvre, usé de fatigue et de chagrins, sans parti, sans appui quelconque que Dieu et sa conscience. Eh bien, cela me suffit. Quoi qu'il puisse arriver, ce que j'ai dit, je ne voudrais pas ne l'avoir pas dit ; ce que j'ai fait, je ne voudrais pas ne l'avoir pas fait, car c'est un devoir que j'ai accouq)li"-.

1. Le Bon Sens vUùt un jouriuil drvoué à LamcMinais cl à ses idôos. II y écrivait liii-iticino ([uclquclois.

2. Voici les inêmes idées, exprimées dans une curieuse lellre inédite, adressée à Mme la baronne de Vaux:

« La Chênaie, 2 octobre 1834.

)) Votre x'w: est vraiment une vie de souffrance, et je bénis Dieu du courage qu'il vous donne pour les supporter. On est J)ienheureux de croire, bienheureux de ne rcgardci" les (picUpics jours d'ici-bas que comme une préparation à TexisltMice véritable dont nous n'avons sur la terre que le pressenlimcnt. Qu'ini- ])orte une heure d'angoisse placée à rentrée d'une éternité de joie.' Ce qui ne finit pas compte seul, le reste n'est rien. Il y a très longtemps que je pressais Kcnduel d»? publier une édition populaire des Paroles d'un Croyant. Aussi celle qui parait n'a pas été faite contre mou gré. Pour<pn»i le pauvr«* peuple ne st'raitil pas convié îuissi au baïujuet d'espérance» qui adovnit le présent par une vu<» anticipée de l'avenir ? Pour(|uoi les conseils donnés à tous n'arriveraicnl-ils j)as jusqu'à lui ? Il les compr«'ndra mieux (jue beaucoup d'autres, car il les comprendra par le cuMir, et

Etrange époque que celle où 1 on ne saurait élever la voix en faveur de ceux qui souffrent, sans étonner les uns et sans être traité par les autres en criminel ! 11 faut avouer aussi qu'il s'est répandu dans les esprits je ne sais quel aveuglement, quel vertige qui fait que la parole humaine ne parvient pas jusqu'à eux, ou change de sens avant de leur parvenir. C'est ce qui me frappe surtout dans la lettre que tu m'as envoyée.

« On se demande si l'on n'est pas un assassin, un » voleur, un mécréant, un monstre, en défendant sa » propriété, en ayant du resj^ect pour les chefs des » nations, pour la législation établie, enfin pour toute

c'est ma conviction profonde qu'aujourd'hui le peuple, le vrai peuple, ignorant, déguenillé, vivant chaque jour du travail de chaque jour, est encore la portion la plus saine de la société, celle où l'on trouve le plus de bon sens, le plus de justice, le plus d'humanité. D'autres le craignent ; moi, j'espère en lui. Ce nest pas que je le croie parfait, il s'en faut ; il lui manque beaucoup de choses, et beaucoup d'autres sont à réformer dans ses idées, ses habitudes, ses mœurs. Mais le fond en vaut mieux, mille fois mieux que celui des classes qui se disent supérieures. Ses vices, on les lui donne, ses vertus n'appartiennent qu'à lui. » Quant à ma position personnelle, je l'accepte de grand cœur avec ses inconvénients. Qui compte pour quelque chose l'opinion des hommes a renoncé à faire le bien. Qu on loue, qu'on blâme, qu'on intrigue, qu'est-ce que cela me fait .-' Tout cela s'arrèle aux portes de l'àme. Il n'est en puissance d'aucun honnne de pénétrer plus loin malgré moi. Je me tairai sur certaines choses, et je continuerai de parler et d'agir comme si elles étaient non avenues. Voilà ma résolution. Que le vent souffle à droite, à gauche, je ne me dérangerai point de ma route. 11 y a un but devant moi, j'y marcherai sans hésiter, sans dévier, tant que j'aurai la force. Je ne veux pas qu'on puisse me dire : Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté.' ou : Homme de peur, pourquoi as-tu treinijlé .' Saint Jean range les timides parmi ceux qui peuplent Tabime infernal. Quand vous verrez notre ami, veuillez lui dire mille choses afî'ectueuses de ma part, etc. »

» règle, pour lotit ordi'c existant. » Or, une pai'tie du livre au({uel on (ail ici allusion est consacrée expressément à la défense du droit de propriété, à la défense des lois et des règles (|ui sont <le vrai«'s règles ri de vraies lois, c'est-à-dire conformes à la justice et conservatrices de l'ordre. Je défn; cpi'on y trouve pour tout ce qui attarpie ces hases éternelles de la so(;iété d'aulrrs paroles que des paroles d'horreur et de réprobation. Mais il est vrai qu'on y réprouve aussi les pouvoirs fondés sur la seule force, ou sur des différences originelles de race et de nature, les pouvoirs arbitraires et oppresseurs, qui ne connaissent d'autres lois et d'autres règh-s que leur volonté, les pouvoirs qui écrasent 1 humanité sous leurs pieds de fer.

Il semble vraiment, à voir ce qui se fait, à voir ce qui se dit, que toute notion de justice comme tout sentiment de charité aillent s'éteignant dans le monde. Tout ce qui en porte l'empreinte produit une sorte de stupéfaction, comme quelque chose d extraordinaire, d'inconnu et d'effrayant à cause de cela même. Ceci est principalement remarquable dans les classes élevées, parmi les gens dont l'intelligence, développée par l'éducation, devrait mieux discerner et mieux sentir le vrai et le bien. Le peuple, seul dépositaire du principe de vie qui ranimera le monde mourant, entend encore le langage de l'homme. Pour les autres, ce n'est plus qu'un b'^uit qui les importune et les épouvante.

D'ici à très peu de jours, je saurai à ((uoi m'en tenir sur le procès qu'on paraît vouloir m'intenter. Si on se décide à cet éclat, je uie rendrai à Paris; sinon, je conti-

(Ccr

nuerai de vivre aussi paisiblement qu'on me le permettra dans ma solitude.

Dieu me fait la grâce de ne rien craindre. Voici un passage d'Epictète qui va bien, ce me semble, à ma position : « Quand on t'apporte quelque nouvelle fâcheuse, » souviens-toi qu'elle ne te regarde point, puisqu'elle » ne regarde aucune des choses qui sont en ton pou- » voir. — Mais on me fait une affaire capitale, on )) m'accuse d'impiété. — Eh bien! n'en accusa-t-on pas » Socrate ? — Mais on pourra me condamner. — Socrate y) ne fut-il pas condamné de même ? ^lets-toi bien dans » la tête que la peine n'est jamais qu'où est la faute. Il » est impossible que ces deux choses soient séparées. » Ne te regarde donc point comme malheureux. Qui fut )) le plus malheureux, à ton avis, de Socrate ou de ceux )) qui le condamnèrent? Le danger n'est donc point » pour toi, il est tout entier pour tes juges, car tu ne » peux jamais mourir coupable, et ils peuvent faire )) mourir un innocent. »

Ces stoïciens avaient de plus hauts sentiments et plus justes que n'en ont les chrétiens de nos jours. Dans des siècles misérables aussi, et sanglants et fangeux, ils avaient su placer leur âme hors de l'atteinte des hommes. Celui qui reconnaît Jésus-Christ pour maître doit au moins s'efforcer de ne pas rester trop au-dessous d'eux.

Tout à toi, mon Denis.

Le 28 mai 1834.

Tu ne vois, cher bon frère, qu'un côté des choses. Il

V a «Ml crrlaiiKMiHMil d«' rc ([uo tu dis, de lYtonnfriH'iit, (!<• 1 ii'rilalion, do stiipidos conirncntaircs et d(î 1 injustice jus(|u à la fuiw'iir, mais il y a <'u aussi do l'appri^hatiori, dr r«iiii aiiiciiiriil cl dr la syrnpatliio jusqu'à l onthousiasuK'. \ Dilà cr «{iii r«''sulte des douzaines de letti'es que j'ai rtiçues et des noudu'eux articles de journaux qu on Fu'a envoyés. En somme, j'étais loin d(î <'om[>ler sur un résultat aussi favorahio que eelui que j'ai ol)i('nii, et comme une personne d'une haute piété me l'écrivait : « Le but est atteint pour tout ce qui a vie et avenir. » Après cela, qu'importent les conséquences (pi'un acte de cette nature peut avoir pour moi ? J'ai fixé ma position dans le présent, j'ai sauvé ma mémoire de la souillure dont l'eût flétrie un silence équivoque; au milieu des ci'imcs et des turpitudes de l'époque actuelle, j'ai associé le nom de Dieu au nom de la liberté, d'une liberté généreuse et pure; c'est tout ce que je voulais, mon devoir est rempli, et je rou^j^irais de moi-même si je m'in(iuiétais du reste.

Ce qui a empêché le ministère de me poursuivre, c'est (|u'il s'est cru à peu près certain de succomber dans cette poursuite. Quant à Rome, il n'est pas douteux que la diplomatie mettra tout en œuvre pour la faire parler. Elle y serait d'ailleurs par elle-même assez disposée déjà. La pente de la politi{|ue la porte tout entière de ce côté. Je sais raéme qu'elle a écrit à quelqu'un dont l'avis sera d'un grand poids, pour prendre conseil. Elle demandait si une condamnation serait opportune, si elle serait prudente, sans danger, etc. La réponse <ju'elle a reçue n'est nullement

propre à l'encourager dans un projet de ce genre. Cependant je crois cpie, pressée par les sollicitations des puissances, elle dira quelque chose, qu'elle exprimera un blâme, mais en termes vagues et réservés.

Au reste, nous sauroiîs bientôt. L'article de Laurentie^ , très malveillant à ce qu'on m'a dit, a orné le Réparateur^ et non la Quotidienne. Celle-ci, au contraire, a été on ne peut pas mieux pour moi. Elle m'a même défendu contre le Consiitationnel, et tout crûment elle attribue à la main invisible les attaques de celui-ci. Saint-Marc-Girardin, comme tout le monde le sait, appartient au gouvernement qui le paye. Le jiassage qu'il cite se rapporte à Alexandre VL Je ne sais qui voudrait défendre celui-là.

Deux lettres de INL Cottu m'ont appris, la première, la maladie de son fils et l'accouchement avant terme de sa malheureuse femme; la deuxième, la mort de ce pauvre enfant.

C'est une famille bien désolée. Je leur ai écrit à l'un et à l'autre, et je désire bien que mes lettres leur soient de quelque consolation. Ils y verront du moins la part que je prends à leur affliction. Je suis heureux de n'apprendre qu'après qu'elles ont cessé les inquiétudes que t'a données l'un de tes enfants. Quelle rude chose que la vie!

1. Lauroiitie avait viô lié avec Lamennais, mais sans jamais parlag-or toutes ses tendances. 11 avait l'ait partie autrefois dune petite école ultraniontaine, dont les ])rincipaux membres étaient d'ICsgrig-ny, Du Lac, Emmanuel d'Alzon, qui, tout en luttant avec Lamennais contre le g-allicanisnie, avait refusé d'entrer totalement dans le mouvement créé par lui. Cette réunion de jeunes écrivains, dont j'ai déjà parlé plus haut, reconnaissait pour cli(>r M. Hailly, le fondateur du premier Correspondant.

Quoiqu'il y ait dans une solitude aussi profonde que la mienne une grande tristesse, je ne sais, en vérité, si je changerais cette tristesse monotone et tranquille contre les craintes, les douleurs, les angoisses de toute sorte attachées à l'état, si préférable à tant d'autres égards, de père de famille. On est privé de bien grandes douceurs, mais on ne souffre qu'en soi, et combien n'est-il pas plus poignant et plus déchirant de souffrir dans les autres ! Au reste, la Providence fait à chacun son lot, et la sagesse est d'en être content. Tout cela d'ailleurs dure si peu ! Cher bon frère, c'est un bienfait inappréciable de Dieu que de trouver un cœur comme le tien pour s'appuyer dessus. Quoi qu'il puisse arriver, il y a là soulagement et repos. Que demander de plus sur la terre? Aime-moi donc toujours, je te le rends bien, et de tout mon cœur.

Le 8 juin 1834.

Tu seras bien aise d'apprendre, cher bon frère, ce <(u'un ecclésiastique belge écrit de Rome à une personne de ma connaissance. « Toutes les personnes éclairées w que j'ai vues ici disent : Ce livre est hardi, mais il » était nécessaire. Le pape n'a pas voulu le condamner; » mais, à cause de sa position vis-à-vis des ambassa-

» deurs, il l'a mis à l'index politique Je conçois que

» M. Gerbet se soit tenu à l'écart, mais on ne pardonne » pas ici à M. l'abbé Lacordaire son article du 2 mai

» dans l'Univers religieux K On dit ici que, si l'abbé de » la Mennais revenait^, il serait traité plus chrétien- » nement. »

L'Univers religieux assure que le pape a chargé le P. Rosaven de réfuter les Paroles d'un Croyant.

On prépare une édition in-18 de ce livre. Quoique je me fusse déjà, certes, expliqué assez clairement sur ce point, j'y ajoute un chapitre sur la propriété et le respect qu'on lui doit, afin d'ôter encore plus tout prétexte aux calomnies de ceux qui disent que je provoque le peuple au pillage.

Voilà tout ce que je sais d'un peu intéressant sur ce sujet. J'ai voulu te le mander tout de suite, quoique fort pressé aujourd'hui. Tout à toi, cher bon frère, F.

GGIV

Le 9 juillet 1834.

Les journaux, cher bon frère, m'avaient instruit, mais sans détails, de ta candidature. De ce que tu m'en dis, je conclus^que si, laissant de côté les querelles de parti, l'on ne s'occupait [que de la cause nationale, la France serait bientôt sauvée. Mais quand les hommes seront-ils assez sages pour cela ?

1. On a souvent reproché à Lacordairc son attitude agressive vis-à-vis de son ancien maître, après la détection de celui-ci. Pour juger sainement la situation, il faudrait se rappeler que Lacordaire n'avait pas seulement à ménager un homme dont il avait été l'ami ; il se sentait obligé, et il avait besoin, vu son caractère public, d'aflirmer hautement l'intégrité de sa foi, pour la dégager des soupçons qui pouvaient encore planer sur elle.

2. Il faut sous-entejidre, sans doute : « à d'autres sentiments. »

UN LAMEiNNAlS INCOiNNU 323

La publication de la lettre de mon frère, lettre d'ailleurs que je n'approuve pas en elle-môme, a été un odieux abus de confiance de la partdel'évêque de Rennes, qui s'était engagé à la tenir secrète ou à ne la communiquer tout au plus que confidentiellement à certaines personnes '. Je m'en afïlige pour mon frère, et non pour moi, à qui cette publication a été beaucoup plus utile que nuisible. Les hommes les plus ennemis se font une sorte de point d'honneur de blâmer ce qui porte un certain caractère opposé aux sentiments les plus naturels.

Il paraît de plus en plus certain qu'on ne dira rien à Rome. L'ambassadeur français, de peur de pis, demande même aujourd'hui qu'on y garde le silence. Les hommes les plus élevés dans la considération publique s'y sont ouvertement prononcés en ma faveur.

On m'écrit d'Allemagne que l'impression qu'y a produite mon livre dépasse de beaucoup celle qui a eu lieu en F]"ance. On me donne là-dessus des détails extraordinaires, que je voudrais avoir le temps de transcrire pour toi. La Gazette politique de Berlin l'appelle un événement dans l'histoire du monde. Tout cela me montre que j'ai mis le doigt sur la plaie des temps actuels.

1. L'évèquc de Rennes, Mgr de Losquen, avait exigé de l'abbé Jean-Marie de la Mennais, sous la nienaee peu déguisée de voir fermer ses élablisseinenls dans le dioeèse, une réprobation expresse, et par écrit, des erreurs de son frère. Le bon prèti'c obéit, tout «Ml conjurant l'évèque de ne pas publier cette pièce, à cause de l'impression déplorable qu'elle pourrait produire sur Féli. I-.a publication eut lieu néanmoins, par suite d'un fâcheux malentendu. Ce fut l'occasion d'une rupture fatale entre les deux frères. L'abbé Fcli pjirtit pour Paris deux ans après, et ils ne se revirent jamais. A peine échangèrent-ils quelques rares billets.

Je voudrais m'occuper de mon ouvrage philosophique, et depuis trois semaines je n'ai pu lire une seule ligne qui s'y rapporte, tant je suis accablé par l'énormité d'une correspondance qui me désespère. Je ne sais vraiment que faire et où donner de la tête. J'aurai cette année pour 1,000 francs de ports de lettre au moins. Je me voudrais quelquefois, ne fut-ce qu'à cause de cela, à deux mille lieues de l'Europe.

J 'ai reçu dernièrement une longue lettre de Mme Gottu , dont l'état de douleur inconsolable est désolant. Et que dire à une amie aussi frappée ? Il n'y a que Dieu et le temps qui puissent la guérir. Son mari, lorsqu'elle m'écrivait, était à Paris pour ses affaires. Je voudrais qu'elle quittât Lausanne. Mais où aller, ne voulant pas encore, à ce qu'il paraît, rentrer en France ?

Adieu, cher bon frère, j'embrasse ta petite famille et toi-même bien tendrement.

Le 27 juillet 1834.

Je te remercie bien, cher bon frère, de l'intérêt que tu prends à tout ce qui me concerne. Lorsque la nouvelle Encyclique a paru \ je me cro3^ais certain que Rome ne parlerait pas, et je le croyais sur une lettre autographe du pape, dont on m'avait donné connaissance. Des intrigues postérieures ont changé sa résolution. Tout le monde, à Rome même, partageait ma sécurité à cet

1. L'Encyclique Sinqularl nos, qui condamnait les Paroles d'un Croyant {\b iuillcrm^i).

«'gard, comme lu le verras par la lellre curieuse dont je t'envoie copie '. Tu peux en dire ce que tu croiras bon, à qui tu le jugeras bon ; mais ne la laisse pas sortir de tes mains, ayant des motifs pour désirer qu'elle ne soit pas transcrite. On m'avait précédemment écrit du même lieu pour m'engager « à garder un silence absolu sur l'Encyclique et à laisser agir le temps ». J'y étais déjà décidé, et c'est à ce parti que je m'arrête^. On fera sans doute tout

1. 11 parait, en ofîet, qu'un assez grand nombre de théologiens romains étaient opposés à la condairtnation des Paroles d'un CroyanL Un jeune homme fixé en Italie et lié alors avec Lamennais lui faisait part ainsi qu'il suit de ses impressions : « Je sais que Mac-Carthy vous apprit, dans le temps, que, dans une conversation avec un dominicain de son pays, celui-ci lui avait fait part des murmures des théologiens ; moi-même,je vous ai appris que le P. Ventura, le P. Mazetti, le cardinal Micara, le P. Olivieri étaient très mécontents ; une foule d'autres théologiens (une personne m'a assuré en connaître trente des plus distingués et du même avis) paraissent se plaindre des procédés du pape ; mais tous se soumettent .»

2. Ce silence était d'ailleurs loin d'être résigné. Lamennais en appelait de l'Eglise et du pape à Dieu. La lettre inédite suivante exprime, en termes d'une modération affectée, l'intention de pousser jusqu'au bout la rébellion.

Le 18 juillet 1834.

« J'ai reçu, il y a quelques jours, mon cher ami, votre billet du le' juillet, et aujourd'hui je viens de lire l'encyclique dans les journaux. Ce n'est pas pour moi que j'en g'émis ; que m'importent quelques persécutions de plus, et des accusations auxquelles croient moins que personne ceux qui, pour de vils intérêts, cherchent à me diffamer devant la chrétienté tout entière ? J'en gémis pour l'Eglise, pour la religion, pour tant d'âmes qui vont se demander ce que c'est donc que le christianisme, et en qui l'on semble prendre à tâche de dessécher jusqu'aux dernières ra-» cines de la foi.

Mais Dieu a ses desseins, il faut les adorer, il faut croire que de maux si profonds il saura tirer quelque bien que nous ne savons pas, car les trésors de sa sagesse et de sa miséricorde sont inépuisables. Je suivrai le conseil que vous me transmettez. Je garderai, autant qu'il me sera possible, le silence le plus absolu sur l'acte qui me frappe, sans ^néanmoins cesser de dé-

ce qu'on pourra pour m'obliger à m'expliquer. Cependant, comme j'ignore quels moyens on emploiera pour cela, je ne puis d'avance prévoir ce que je ferai. Je compte sur la Providence, qui n'abandonne jamais ceux qui ont foi en elle. Du reste, ce nouveau coup n'a pas troublé un seul instant ma paix. Je sais bien que ma vie est consacrée à la souffrance, et je me laisse emporter tranquillement dans l'avenir par le courant divin. Ma grande, mon immense douleur est le mal que mes ennemis font à la religion et se font à eux-mêmes. Mais ceci encore a été prévu et servira sans doute à l'accomplissement des décrets d'en haut. Tout paraissait finir pour le christianisme sur le Calvaire, et tout commençait. Je ne connais point M. Naudo. Cher frère, je t'embrasse et tes petits enfants aussi.

fendre, clans l'ordre purement politique, la cause des peuples et de l'humanité, à laquelle j'ai dévoué le reste de ma vie.

Il y a, dans cet ordre, des devoirs impérieux dont nulle puissance du monde ne saurait dispenser celui qui aime ses frères comme soi-même, selon le commandement de Dieu.

Il est étrange qu'à Rome on fasse de moi un bouc émissaire, on me désigne à la haine, à l'horreur de tous les chrétiens, on me charge d'anathèmes et de malédictions, tandis quêtant d'auti'es, et pour ne citer que les noms les plus honorés, Lamartine, Chateaubriand, tiennent le même langage que moi, professent les mêmes principes, annoncent hautement les mêmes prévisions, sans que qui que ce soit y trouve à redire. C'est là, certes, une singulière équité.

Dieu jugera, et je lui rends grâces de m'ùter jusqu'au désir de me justifier dans le présent, lorsqu'une terrible apologie serait si facile. Je sais très bien, cependant, que mes censeurs ne seront point désarmés par mon silence, que, me jugeant par eux-mêmes, ils l'attribueront à tout autre motif quà celui qui, seul, peut déterminer en dépareilles circonstances, ma conscience délicate et généreuse ; mais, ayant devant les yeux Celui dont il est écrit : obmuluit et non aperuil os suiim, je n'en persisterai pas moins dans ma résolution, que Dieu bénira, j'en ai la confiance, .le vous réitère, mon cher ami, l'assurance de mon tendre attachement.

GGVI

Le 5 août 1834.

Je crois, cher bon frère, que tu seras bien aise de connaître ce que j'ai appris de Rome depuis ma dernière lettre. Le 15 juillet, on m'écrivait : « D...^ vous a donné des détails (ceux que tu as lus) sur la publication de l'Encyclique et les jugements qu'en portent différents théologiens de Rome. Quant à ce dernier article, je n'ai qu'à ajouter que tous ceux que j'ai [eu l'occasion de voir prononcent unanimement qu'on ne peut voir rien de dogmatique dans cette explosion inattendue du spleen diplomatique, et n'y attachent aucune importance. » Une lettre écrite par une autre personne, le 21 juillet, contient les détails suivants : « J'ai recueilli quelques détails qui me paraissent aussi authentiques que peut l'être tout ce qu'on apprend dans ce pays-ci. LaFrance n'a fait aucune démarche près du Souverain Pontife pour demander la condamnation des Paroles d'un Croyant. Ce sont des notes très fortes venues de Saint-Pétersbourg et de Vienne qui ont motivé l'apparition de l'Encyclique. On commence à se repentir de la précipitation avec laquelle on l'a publiée, et l'on a pris la résolution de garder désormais un silence absolu. Le cardinal Pacca, dans une des dernières congrégations, s'est expliqué, dit-on, très fortement sur ce point; il a blâmé l'oppor-

1. Celte initiale désigne probablement Emmanuel d'Alzon, le futur londatcur des Augustins do l'Assomption, qui complétait alors à Rome ses études théologiques.

tunité de l'Enc^xlique et a fait observer qu'il serait bon que Rome laissât les peuples et les rois vider leurs querelles, sans y faire intervenir la religion. Si ces détails sont vrais, et j'ai toutes sortes de motifs de les croire tels, il en résulte que Rome est effrayée de la position qu'elle a prise à l'égard des peuples. »

Mon article a paru dans la Revue des Deux Mondes ^ . Il y a, page 302, une faute d'impression qui change le sens. On m'y fait dire que Dieu est « la source primitive de toute vertu », au lieu de vérité. Cet article fixe ma position et l'affermit, en même temps qu'il explique quelques chapitres des Paroles d'un Croyant ^.

1. Cet article avait pour but de répondre aux principaux reproches qu'on avait adressés à Lamennais au sujet des Paroles d'un Croyant. L'auteur y exposait, comme il les comprenait, ses doctrines de liberté. Ces pages avaient paru sous le titre : Absolutisme et Liberté.

2, Tout en gardant le silence officiellement sur l'encyclique Singulari 7ios, Lamennais sefTorçait, par tous les moyens possibles, de justifier son pamphlet. Voici ce qilil écrivait, le 22 juillet 1833, à un de ses correspondants de Rome :

« Je reçois, mon cher ami, votre lettre du 5 juillet, pour laquelle je vous dois inille remerciements. Les détails qu'elle contient seraient de nature à faire sur les esprits une profonde impression s'ils étaient connus ; malheui*eusement ils ne peuvent l'être.

Il faut donc se résoudre à porter tout le poids d'une persécution qui commence déjà, comme vous le verrez par la lettre de l'archevêque de Paris aux curés de son diocèse, laquelle a paru dans tous les journaux. C'est un signal donné à tous les autres diocèses. J'aurais voulu que l'archevêque se fût mieux souvenu de ce qui s'est passé entre nous ; mais il est des circonstances où l'on ne doit pas exiger des hommes qu'ils aient trop de mémoire.

Je suis préparé à souffrir, et à souffrir en silence, si on me le permet. Toutefois il est bon de vous avertir que j'avais précédemment envoyé à la Revue des Deux-Mondes un article purement politique, que je n'ai pas cru devoir retirer, parce qu'il renferme une justification indirecte, mais frappante, je crois, dç

Si la session continue comme elle a commencé, elle ressemblera admirablement aune parade des boulevards. A moins qu'on ne cherche des places ou de l'argent, je ne conçois pas qu'un homme qui se respecte puisse rester vingt-quatre heures dans une pareille assemblée. Les pauvres légitimistes, parmi lesquels on distingue

ce qu'on a le plus attaqué dans mon livre, ainsi qu'un développenu'iit de mes idées suv la <'rise sociale dont nous sommes loin encore d'aj)ercevoir le terme. Je ne sais ce que mes ennemis pourront imaginer pour rendre ma position plus difficile;, et ainsi je conçois li-és bien l'inquiétude de Charles de Montalcmbert.Qui, en de pareilles cir<'onstances, pourrait répondre de ne point faire un faux pas ? Ce n'est certes pas moi, qui n'ai pour dé- (ense et pour guid<; ((uun ccrur simple et droit, il me le semble du moins. Cependant j'espère que la Providence ne m'abandonnera point. Je n'ai d'autre conseil, d'autre aide, d'autre appui que le sien, et c'est ce qui me tranquillise et m'encourage. In le. Domine, speravi, non confundar in œlernum. Parlez de ma reconnaissance à ceux qui me veulent quelque bien. Il y a dans le psaume 37 des paroles qui me touchent beaucoup, relisez-les attentivement. Quelquefois ce qui se passe me semble un rêve ; c'en est un, en effet, mais qui pour moi n'aura pas de réveil sur la terre. lia, Pater ^ quoniam sic fuit placilum ante te. Je vous réitère, mon cher ami, l'assurance de mon inaltérable et tendre attachement. — Je n'ai point écrit au pape, ni avant, ni après la publication de mon livre. »

Cette dernière phrase était une invitation détournée à répandre parmi les théologiens romains le plaidoyer suivant, que Lamennais adressait, le 't août, au même correspondant. Cette curieuse pièce inédite montre, elle aussi, que le réformateur atta- <{ué, et, pour employer ses termes, persécuté, ne laissait pas entièrement à la Providence le soin de le défendre.

« Je suis résolu à suivre autant que je le pourrai les conseils de nos amis, c'est-à-dire à garder le silence. Ce n'est pas que je ne conïprenne l'autre parti, mais je ne m'y sens pas attiré dès ce moment.Il faut ne faire de soi-même que le moins possible et laisser agir Dieu. Son jour viendra, attendez-le avec patience. Il n'est pas possible que tant d'âmes qui ne demandaient qu'à revenir au christianisme en soient éternellement repoussées par des motifs

3ui n'ont de fondement que dans l'intérêt politique. La Provience y mettra la main.

Lorsque les Paroles (Tun Croyant parurent, un certain nombre d'élèves en médecine, adhérant, disaient-ils, de toute leur âme à

trois OU quatre nuances bien marquées, semblentse disposer à y jouer un triste rôle et bien ridicule. An fond, sauf la personne du roi, ce sont les opinions du centre pour les uns, et celles de l'opposition dynastique pour les autres. Tout cela est sans force et sans avenir, tout cela n'a d'autre effet que de troubler et de salir le cours

CCS doctrines g-énéreuses, allèrent sur-le-champ se confesser. — Le fils d'un de nos premiers savants, illustre dans toute 1 Europe, se maria, il y a quelques mois. Le prêtre auquel il s'adressa pour un simulacre de confession eut grand peine à le décider même à se mettre à genoux. Un peu de temps après, il va retrouver le même prêtre, en lui montrant les Paroles : « Que pensez-vous, dit-il, de ce livre-là.' » Le prêtre parle vaguement du mérite littéraire de l'ouvrage.» Ce n'est pas cela, reprend l'autre; si vous nie dites que c'est là votre doctrine et la doctrine de votre clergé, à linstant je me fais catholique avec mon père et toute ma famille. »

« Un médecin du département de la Gorrèze m'écrivait : « Il y a deux ans que je faillis être jeté par la fenêtre pour avoir osé parler de vous et de vos doctrines , et aujourd'hui votre nom est devenu un rempart, une sauvegarde parmi les mêmes hommes à qui vous prêchez la foi, celle fille du Verbe, et la prière qu'ils ont abandonnée. » Je reçois aujourd'hui même une lettre d'un prêtre américain, dans laquelle se trouvent ces paroles : a Nos ennemis font peur de notre religion au peuple américain, en criant que le catholicisme est l'ennemi de la liberté ; nous soutenons le contraire, et cette tâche qui s'accomplit tous les jours gagne bien des âmes au bercail de saint Pierre. »

« Gomment soutenir le contraire maintenant, et surtout comment mettre d'accord les paroles du pape avec celles de ses plus saints prédécesseurs, de Grégoire YII particulièrement .' Comparez l'Encyclique avec les lettres suivantes de ce dernier : lib.IV, cp. 2 ; lib. VIII, ep. 21 ; lib. IX, ep. 3 ; et t. X des Conciles de Labbe. Je n'ai rien dit de cette force, il s'en faut de beaucoup. Y a-t-il donc, selon les temps, deux doctrines et deux langages de l'Eglise ?

« Si le cardinal Odescalchi était un peu mieux instruit de ce dont il parle, il saurait que mon livre, avant de paraître, avait été annoncé sous mon nom, qu'il portait ce nom sur la couverture, et que si on ne l'avait pas imprimé sur le frontispice, c'était uniquement à cause de la forme de l'ouvrage, qui s'accordait mal avec un nom quelconque d'autour,

« Le ministère, qui a si longtemps délibéré s'il me ferait un

du temps, comme quelques pelletées de fumier jetées dans un ruisseau limpide. Le ruisseau n'en coule pas moins, mais ses eaux infectées cessent d'être potables, jusqu'à ce qu'elles se purifient plus loin. Du reste, le ciel européen s'obscurcit de plus en plus. Il y a des tempêtes latentes dans cette atmosphère lourde et sombre. Les gouvernements se raidissent pour garder leur équilibre entre deux abîmes : la haine des peuples, s'ils

procrs, savait bii'u que jo no me cachais point, et ce n'était pas lu son scrupule.

« Je nai écrit au pape ni avant, ni après la publication des Paroles, mais il se pourrait que deux lettres que j'ai écrites à l'archevêque de Paris, et dont il est probable qu'il a envoyé copie à Rome, eussent donné occasion de répandre ce bruit.

« A la suite de l'intrigue qu'on avait nouée pour m'attirer à Rome, voyant qu'on n'y réussissait pas, on voulut me l'aire dire des paroles qui ressemblassent à un engagement de garder le silence sur les matières purement politiques, à cause de la déclaration formelle que j'avais faite, en envoyant ma soumission, qu'à c(>t égard j(> nu^ considérais comme entièrement libre.

L'archevêque m'ayant donc écrit en ce sens, quoique sans s'expliquer sur le but de sa demande, je lui répondis <-e qui suit : (// donne ici Le texte de sa première Lettre à Mqr de Quèlen).

Peu de temps après, le bruit se répandit qu'il allait paraître un ouvrage de moi. J'étais alors en Bretagne. L'archevêque me demanda là-dessus quelques petits éclaircissements. Je les lui donnai dans la lettre suivante (Suit le texte de la deuxième lettre).

« Jusqu'ici nulle persécution personnelle n'est venue m'atteindre dans ma solitude. Cette tranquillité durera-t-elle ? Je l'ignore et ne m'en inquiète point. Diei snf/icit maiitia Sua. D'ailleurs Dieu aide ceux qui ne veulent que lui. »

Cette apologie, quelque spécieuse qu'elle soit, pouvait-elle faire ([uelque impression sur des esprits sérieux "> Je ne le pense pas. Lamennais parle des conversions opérées par son livre, mais conversion de qui et à quoi ?

Quant à la prétendue opposition qu'il signale entre les doctrines de Grégoire XVI et celles de Grégoire Yll, peut-on de bonne foi comparer les abus de pouvoir contre lesquels s'élevait le pape du moyen-âge à ceux qui pouviiienl exister en Europe du temps de Grégoire XVI.'

désarment; la banqueroute, s'ils gardent leurs soldats. Adieu ! je t'embrasse tendrement.

GGVII

Le 30 août 1834

Je conçois, mon bon frère, combien tu as dû être inquiet de ton petit Paul, car les maladies de ce genre sont toujours graves. Heureusement le danger est passé, et j'en bénis Dieu avec toi. Les convalescences sont courtes pour les enfants en qui la nature est dans toute sa force. C'est le privilège de leur âge. Plus tard, lorsqu'on a senti les misères de la vie, la Providence est encore plus douce pour nous : Postea vcnit mansuetudo et corripienmr.

Ce que tu dis de cette partie de l'opinion qui s'est déclarée contre moi est très vrai, mais j'ai dû compter sur cette opposition. Aussi ne me cause-t-elle ni la moindre surprise, ni la moindre peine. Quand on marche au combat, l'on sait bien qu'on trouvera une armée ennemie devant soi. Voilà pour la politique, et, quant à ce qui s'est fait à Rome, ce n'est encore que de la politique. Beaucoup de gens néanmoins s'}»" méprennent, je le sais, les uns parce qu'ils veulent s'y méprendre, les autres sans le vouloir : à quoi patience. Les choses n'en sont pas moins ce qu'elles sont, le monde n'en marche pas moins : e pur si miiove.

L'exaltation de Gottu est toute naturelle. Il est à jamais perdu dans le parti de la liberté, et son nom, de-

venu proverbial comme celui de Madrolle % lui impose, pour en alléger le poids, la terrible nécessité de chercher un appui dans le triomphe du despotisme, qui fut d'ailleurs le fond réel de toutes ses pensées. Je vois par les lettres de sa pauvre femme qu'elle en a subi l'influence. Gela est naturel encore. Du reste, elle est bien malheureuse. Elle ne se console point de la perte de son fds; la blessure est vive comme le premier jour. Par bonheur, sa santé se soutient au milieu de ces cruelles angoisses. Je l'avais engagée à voyager en Italie ; ses enfants y sont un obstacle. Elle paraît décidée à rester à Lausanne, dont l'air cependant lui convient peu dans la dure saison où nous ne tarderons pas à entrer. Que servirait de lui représenter cela ? Ce ne sont pas les liens de la vie qui la rattachent à ce lieu, mais les liens de la mort.

Ainsi que toi, je me réjouis que tu ne sois pas à la Chambre. Que ferais-tu là? Ta position y serait fausse comme celle de tant d'autres, et tes paroles perdues. Nos destinées sortiront d'ailleurs ; elles seront le produit des événements qui s'accomplissent sous une autre influence, et de ce travail secret qui modifie incessamment l'opinion publique. Tout le monde croit rester où il était, et tout le monde avance, comme, dans la chambre d'un vaisseau, le passager, conservant les mêmes rapports avec les objets qui l'entourent, ne

1. Madrollc avait (Hé un des adversaires les plus ardents de Latneunais. 11 l'avait nialniené dès 1825 dans un ouvrage intitulé : Déftnse de L'Ordre social attaqué dans ses fondements. Il venait de publier (1834) l'Histoire secrète du parti et de Caposlasie de M. de Lamennais.

s'aperçoit en aucune manière du mouvement qui l'emporte avec rapidité. Qu'on se reporte par le souvenir en 1831 : combien les pensées qui régnaient alors différent de celles qui régnent aujourd'hui ! Quel immense progrès! Que de principes, que de maximes, que de richesses acquises à l'avenir! Et personne n'y songe, et personne ne calcule les prodigieux effets de ce changement, qui rend impossible ce qui seul aurait été possible alors. C'est ainsi qu'avant peu d'années toutes les conditions morales de la monarchie héréditaire, par exemple, auront cessé d'exister parmi nous ^. C'est une grande joie pour l'intelligence que de suivre d'un jour à l'autre ce développement en apparence si mystérieux de l'humanité.

Adieu, cher bon frère, je souhaiterais bien que quelque affaire t'amenât dans notre Bretagne, pourvu d'ailleurs qu'elle n'eût rien de désagréable pour toi. Je fais des vœux pour ta famille, pour ton petit Paul en particulier, et je t'embrasse de toute mon âme.

CCVIIÏ

Le 7 Qovembre 1834.

Je m'afflige, cher bon frère, de te savoir indisposé; car, quoique ton indisposition n'ait rien de grave, c'est pourtant une grande gène quand on est retenu au lit, quand on a des affaires surtout. Ce que tu me dis de Mme C... me peine aussi extrêmement. Je vais lui écrire quelques mots. Quel irréparable malheur pour sa fa-

1. On rccomiaîti'a volontiers la justesse de cette prédiction.

mille, si elle venait à la perdre ! et cependant je le crains. Klle porte en tout qa<ilfpie chose de l'exaltation première de son esprit. Le principe en est dans sa nature, mais rhal)ilude et la volonté l'ont bien forlilic. Je n'aime point ces douleurs hors de mesure et avides d'ellesmêmes : il me semble qu'il y a là comme une lutte contre Dieu. Un souvenir doux et triste de ceux qui ne sont plus me touche bien davantage. On ne saurait, sans mentir aux instincts les plus élevés de notre nature, plaindre pour eux-mêmes ceux qui s'en vont, et, en ce qui nous touche, l'espérance doit toujours être au fond de nos regrets.

Je ne sais qui a pu te dire que je revenais à Paris. J& n'en ai pas la moindre pensée. Si rien ne dérange mes projets, je ferai ici un sf^jour d'au moins deux ans, car je tiens à finir l'ouvrage que j'ai commencé, et ce n'est pas une petite tâche, faible et souffreteux comme je suis. Par ailleurs, je me trouve fort bien et beaucoup mieux que je n'avais été depuis longtemps, tranquille, heureux et, pour ainsi dire, épanoui en moi-même, malgré les persécutions qui ne manquent pas ^ . Ma chambre m'est une si grande joie que, lorsque j'y rentre, après une promenade d'une demi-heure, je ressemble aux Bourbons rentrant dans leur royaume en 1814, et ma joie a cela de mieux que la leur, qu'elle est infiniment plus raisonnable. La nuit, ne pouvant dormir, ce

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