IV INTRODUCTION
que des relations d'ordre purement spirituel avaient tout d'abord rapproché de Lamennais.
Issu d'une famille de haute bourgeoisie qui avait rendu des services à la cause royale pendant la Révolution, Denis Benoit avait vingt-deux ans en 1818. Introduit de bonne heure dans les cercles légitimistes les plus en vue, sérieux d'habitudes, distingué de manières, il faisait pressentir dès lors le parfait gentilhomme et, à la fois, l'homme d'Etat souverainement intègre, clairvoyant et courageux, qu'il est devenu depuis sous le nom de Benoît d'Azy. Une seule chose lui manquait au point de vue catholique : la pratique des devoirs religieux.
Il lut le premier volume de VEssai 5?//' Vindiff'érence^ et il dut à cette lecture le réveil de sa foi. Je le laisserai raconter lui-même cet événement, qui marqua l'origine de sa liaison avec Lamennpis. Ce récit, emprunté à une autobiographie que sa famille a bien voulu me communiquer, aura l'avantage de faire connaître en même temps deux personnes dont le nom revient fréquemment dans la correspondance qu'on va lire.
« J'avais, dit M. Benoît d'Azy, un ami de mon âge, Samuel Dannery, ami intime, camarade de collège, très spirituel, très instruit, mais très opposé à tous mes sentiments...
INTnODUCTION V
» Les points de divergence qui séparaient nos idées n'avaient point ad'aibli notre liaison; nous discutions sans cesse, à perte do vue, sans nous céder l'un ii l'autre. Je défendais avec ardeur les principes religieux dans lesquels j'avais été élevé, quoique, comme bien d'autres — je dois l'avouer h ma honte — j'en eusse abandonné la pratique. Je suivais les conférences de M. Frayssinous; je cherchais à les graver dans ma mén^oire, à en faire des résumés, mais c'était plutôt un effort de l'esprit qu'un entraînement du cœur. Mon père, ma mère, ne nous avaient jamais donné que de bons exemples ; mais, comme il arrivait trop souvent. alors, la pratique régulière des devoirs religieux était regardée comme une exagération.
» A la suite de nos études, nous avions eu, pour nous diriger dans les travaux scientifiques et historiques, un ancien élève de l'Ecole polytechnique, M. Ducler, homme assurément capable, mais peu religieux, et tout cet ensemble, ajouté à la légèreté assez naturelle h vingt et un ans, niYdoignait moimême de cet ordre de pensées et de sentiments que je regardais sans doute avec respect, mais qui me paraissaient convenir à un avenir éloigné, auquel j'aurais bien le temps de songer plus tard.
VI iNtRODUCriON
)) Je partis pour l'Anjou, et je fis, avec mon père, ma mère et une sœur, un voyage en Bretagne.
Dans les derniers temps de mon séjour à Paris, j'avais vu souvent une personne d'un esprit très distingué, chez qui Dannery allait aussi beaucoup, Mme de Lacan, depuis ]\Ime Cottu. Elle était extrêmement belle, mais son esprit était plus remarquable encore que sa beauté. Nous faisions des conversations à perte de vue avec mon pauvre Dannery; nous discutions sur la politique, et si notre théologie n'était pas toujours très éclairée, elle était cependant, dans les vues de la Providence, une préparation à des idées plus saines, plus élevées, qui devaient bientôt nous occuper.
» ]Mme de Lacan avait la bonté de m'écrire. Ses lettres étaient des modèles de style et de bonne grâce; elles pourraient être des modèles littéraires.
» Peu de temps après le retour de ce voyage en Bretagne, elle m'écrivait qu'elle avait voulu lire un livre qui faisait alors grand bruit, le premier volume de VEssai sur V indifférence en matière de 7'eligion, de l'abbé de Lamennais. Elle ajoutait qu'elle avait été transportée d'admiration, et elle m'envoyait le volume.
» Je me mis à lire ce livre, qui a été pour moi un