LAMENNAIS A BENOIT D'AZY
Paris, 26 janvier A818.
Il est l'heure où je te voyais ordinairement, bien cher ami, et ce bonheur n'est plus qu'un souvenir, et bien des jours se passeront encore avant que mon pauvre cœur se repose sur le tien^. Dieu le veut ainsi ; il faut se soumettre et bénir et adorer ses desseins sans les connaître. Il sait mieux que nous ce qui nous convient. Et que de grâces ne lui dois-je point de m'avoir donné un ami, un frère tel que toi ! Nous recevons ses bienfaits comme s'ils nous étaient dus, et nous nous affligeons des bornes qu'il y met, comme s'il nous ôtait ce qui est à nous. Il y a bien de l'injustice et de l'ingratitude en cela. Par où avais-je mérité de te connaître, d'être
1. Donis lîciioit venait de partir pour une terre que sa famille possédait en Anjou.
aiinô de toi ? Ton ainilié est un don tout gratuit de la Providence. Quand elle me refuserait la consolation de te revoir en ce monde, ne devrais-je pas encore admirer sa bonté, en pensant que tu m'aimes, que je n'avais aucun titre à ton amitié, que ce bien si doux je le tiens d'elle ? Je sens cela, je me le dis sans cesse, et cependant je m'attriste d'être loin de toi, tu me manques à tous les instants. Encore une fois, que Dieu soit béni ! Un jour viendra, jour de paix, jour d'allégresse et de bonheur, oià nous serons à jamais unis dans son sein. Cher Denis, réjouissons-nous dans cette espérance ; vivons dès à présent de l'éternité. Le temps, et tout ce qui n'est que du temps, n'est pas fait pour nous. Ecris-moi le plus souvent qu'il te sera possible. Que ta bonne tante a dû être heureuse de te voir ! Parle-moi de ta santé. La mienne est à peu près telle que de coutume, un peu plus faible seulement, mais cette faiblesse ne durera pas.
Je vais sortir dans un moment pour aller chez Mme de L...\ où je suis attendu. Ma seconde sortie sera pour ta bonne mère ; j'ai bien envie de la connaître, ainsi que le reste de ta famille. Adieu, mon frère, mon bien-aimé. Je t'embrasse de toute la tendresse de mon
cœur.
Paris, 26 janvier.
J'ai vu ce matin Mme de L Elle savait ton départ
1. Mmo do Lacan. Lîunoniiais ne la dt'si<^iioi'a d ordinaire, dans (!os lettres, qne par rinilialc de son nom.
par M. DamifM-y '. h' \u\ ai dit (•f)nil)i<'n il avait «'"té précipité et aussi combien tu rcgiMîttai^s de n'avoir pu le lui annoncer toi-même. (]ela en est resté là ; niais deux mots assez vagues qu'elle m'a dits comme je sortais me font soupçonner qu'elle m'en reparlera ; jt; ne sais trop en quel sens. Au reste, je puis me tromper, et je te marquerai ce qu'il en est. Prie pour elle, mon tendre ami ; elle a bien souffert ces jours derniers, et malheureusement elle ne connaît pas encore toutes les consolations de la foi. Elle les connaîtra plus tard, j'espère ; son âme est faite pour les sentir. 11 ne serait pas bon qu'elle sût ce que je viens de te dire d'elle. Prends-y garde en lui écrivant. J'attends impatiemment ta première lettre, il en sera de même de la seconde et de celles qui suivront. Mets entre elles, je t'en prie, le moins de distance qu'il te sera possible. Si tu savais quel bien elles feront à ton pauvre frère ^ ! Tu m'es si présent, que je ne crois pas, hors le temps du sommeil, avoir passé une demi-heure sans penser h toi. Qu'il est doux de s'aimer, de s'aimer en Dieu ! mais il ne faudrait pas se séparer, cela fait trop de mal. Quelquefois il me semble que je ne t'ai point assez dit combien tu m'es cher, mais tu n'en doutes point, n'est-ce pas?Dis-moi, mon Denis, que tu n'en doutes pas. Je suis donc allé ce matin rue St-L. Me voilà dans le
cabriolet, les rênes en main. Près de Saint-Michel se ren-
1. Samuel Dannery était un ami de Benoît d'Azy (voir l'Introduction).
2. Lamennais écrivait à son ami à peu près tous les jours. Denis Benoit répondait plus rarement, sans doute parce que ses sentiments étaient moins exaltés.
contre un malheureux emlxirras, et moi, bravement, je m'en vais donner de* la roue contre une borne. J'en ai, par bonheur, été quitte pour fausser un des marchepieds. J'aurais, comme tu vois, grand besoin de tes leçons. Elles me sont si bonnes de toute manière !
Je me débats contre le monde. Il est étrange qu'on ait tant de peine à éloigner de soi des personnes qui au fond ne se soucient nullement de vous. Je n'ai aucune des qualités qui rendent les hommes, je ne dis pas aimables, mais supportables dans la société; mais, parce que la Providence a permis que j'aie eu un petit moment de je ne sais quelle célébrité, on veut me voir comme le singe de la foire. Oninia vanitas. Je t'ennuie de mes causeries, cher enfant ; gronde-moi si cela va trop loin. Pour ce soir, je finis en t'embrassant, mon bien-aimé, de tout mon cœur.
Paris, 27 janvier.
C'est encore moi, cher ami ; il faut que tu me pardonnes ; ma plus douce consolation en ce triste monde, presque la seule, est de m'entretenir avec toi. Cette lettre d'ailleurs ne partira que vendredi, et, si elle ne partait point du tout, je crois que je l'écrirais de même; il me semble que tu es moins absent quand je t'écris. Il m'est venu plus d'une fois dans l'esprit, ou plutôt dans le cœur, d'aller te trouver à Angers et de n'en revenir qu'avec toi. Les lieux où tu n'es pas me parais-
LN LAMK.NNAIS INCONM' 5
seul un (Irserl. .Ir te dis ceci, parce (jii'il ino serait iiij[)()ssil)I(' (h; lu; pas le dire tout c<i qui se passe en ujoi. Du l'csle, sois sur (juc jamais, avec la grAce de Dieu, l'idée de fuir une souffrance, ou de goûter le l)oulieur, ne rue fera (juiller la place où je me croirai retenu |)ai- \r. devoir. .1 ai él*'* ce matin chez tes bons parenis. J'y ai passr une iicurfi bien agréable, quoique troublée par des regrets et des souvenirs. J'ai vu ton excellente mère, mais trop peu ; je me propose de la r(;voir incessamment. M. Benoît m'a reçu avec une bonté touchante. Sa conversation est très instructive et pleine d'intérêt. Bien ([ue j'en sentisse tout le charme, j'eusse été plus heureux qu il ne nreùt parlé que de Denis. Je n'ai pu m'empêcher de lui dire qu'il était digne d'avoir un tel lils, et que son iils était digne d avoir un tel père. Les larmes sont venues aux yeux de ta maman. Il n'y avait alors que nous trois. J'avais vu auparavant ton frère et ta sœur, mais ce n'est pas encore se connaître. J'ai aperçu cependant en eux un sentiment de bienveillance que je te dois. Que ne te dois-je point ? A demain, car je neveux pas trop m'attendrir.
l)(i 28. — Il est six heures, c'est le premier moment libre que j'aie eu dans la journée. Quand je compare cetl(ï vie de tunmlte, de fatigue et de soucis à la tranquille uniformité de la vie des champs, au repos de l'ilme ou aux douces émotions dont je jouissais dans nos forets, j'ai besoin de regarder en haut et de me sentir sous la main de Dieu pour m'accoutumer à une existenc<; si opposée à tous mes désirs et à tous mes goûts. Près de terminer une longu»' v'w. pleine de souffrances
et de travaux, saint Martin disait : Non récusa laborem ^ . Ce mot m'a toujours paru bien beau ; dégoût de la terre, résignation à vivre, abandon parfait à la volonté de Dieu, tout y est. J'aime à me le rappeler de temps en temps pour relever ma faiblesse. Hélas ! elle est si grande, que, si je n'étais soutenu par une grâce dont je suis bien peu digne, j'y succomberais à tous les instants.
Mme de L... est venue me voir ce matin, à propos du livre que tu m'as prêté ; j'ai dit quelque chose de toi ; elle ne m'a rien répondu. Ce silence m'a paru un peu singulier. Il y a là-dedans une espèce de bizarrerie que je ne comprends pas ; car enfin nous devions trouver le même plaisir à parler ensemble d'un ami absent. Je ne la crois pas changeante, et c'est ce qui cause ma surprise. Elle ne peut pas non plus douter de ton attachement. Pourquoi donc ce silence ? Il me peine de toutes façons. Je ne veux pas cependant le lui dire avant de savoir si tu n'y vois pas d'inconvénient. Que notre pauvre cœur est étrange !
J'ai fait un très court article sur la manifestation de la vérité, si court, que je ne le signerai pas ^. Sous aucun rapport il n'en vaut la peine. Ton bon père en a dans la tête plusieurs qui seraient excellents. Marquemoi comment tu passes ton temps à Angers. Y trouves-tu au moins quelques distractions agréables ? Combien de semaines encore penses-tu devoir y séjourner ?