O Ijonnc croix
Je réponds d'abord à ce que tu me demandes au sujet de l'abstinence et du jeûne. Ce sont des lois positives qui n'admettent point de compensations, hors le cas oîi, pour de bonnes raisons, on ne pourrait pas se conformer à ce que prescrit l'Eglise. Si donc ta santé n'en souffre pas, tu dois jeûner et faire abstinence selon l'usage du diocèse que tu habites actuellement, car les usages varient, et la règle est de suivre ceux du diocèse oii l'on est. S'il se présente quelques difficultés dans la pratique consulte ton bon évêque, et fais ce qu'il te dira. Je sais qu'aucun respect humain ne t'empêchera jamais de remplir ton devoir ; mais je t'engage à ne pas même t'occuper de tout ce que peuvent dire les uns et les autres. Va droit à Dieu sans écouter les hommes; ce serait au moins perdre du temps, et nous n'en avons pas à perdre, il est trop précieux. Qu'importe qu'on t'accuse d'exagération ? Les saints n'étaient-ils pas, en ce sens, des exagérés? Ceux qui ne le sont pas, ce sont des lièdes que Dieu vomira de sa bouche : Quia tepidus es, et nec frigidus, ncc calidus, incipiam te evoinere ex ore iiieo '. N'affectons rien^ mais ne sacrifions rien non plus aux vaines opinions et aux vains discours des hommes. Faire avec simplicité ce qui est bien, el tendre toujours à ce qui est mieux, voilà la grande règle. Je vois de grands obstacles à l'entrée de la carrière qui semble s'ouvrir devant toi. A cet égard je ne partage pas, dirai-je les espérances ou les craintes ? de ta bonne mère.
1. Parce que tu es tiède, ni froid, ni chaud, je commencerai à te vomir de ma bouche. {Apoc. III, 16).
VN LAMENNAIS rXCONNd 37
J'aiinorais à observer près de loi cl avec toi le speelacle chaciiHî jour plus étonnant et plus ti'isle que la France donuf? an monde. J'aimerais encoi'e plus l'oublier dans le sein de mon frère. Dieu ne le veut pas : il faut toujours en revenir à ee mot, qui seul apaise les désirs et les regrets. Je l'embrasse, mon frère eh«''ri, de tout mon ('(enr.
Paris, ',iO f(''\TicM'
Il est bon que nous sentions notre faiblesse, mon frère, et que nous disions comme David : E^ovir K'idcns paiipcrtatem ineam, pourvu que nous ajoutions avec le même Prophète : In Donnno confido ; ocnli ejus in paiipercm respiciiint^ . Défiance de nous-mêmes, confiance en Dieu, voilà le fondement de la vie chrétienne. Abandonnons-nous doucement entre les mains de Celui qui a promis de nous soutenir si nous sommes lidèles à sa grâce ; allons à lui en grande humilité et simplicité. Réfléchissons peu sur nous-mêmes, et seulement autant quil est nécessaire pour nous corriger. Point de trouble, point d'inquiétude, même après nos fautes, mais un Imndjle et prompt rep<MJlir, avec une résolution ferme de n'y jamais retomber volontaire-
1. Je suis lin huiiniu' qui voit sa j);uivi'('lô. {,]('i'('\\\\i\ Lanicn • lations, III, 1.) Ce levle n'est donc pas de David.
J'ai confiance dans le Seigneur: se-^ veux sont tixés sur le pauvre. (Ps. X, 2, 5.)
ment. Soyons comme la balle qui n'a pas plus tôt touché la terre, qu'elle rebondit aussitôt. Que nos actions les plus indifférentes soient animées par la foi et cet esprit d'amour qui donne un prix infini aux moindres choses. Ama, et fac quod vis ^, disait saint Augustin. Quand on aime, on met son bonheur à plaire à l'objet aimé. Aimons Dieu, et sa loi nous deviendra facile. Aimons Dieu, et nous n'aurons de volonté que la sienne, de désirs que les siens, toujours unis à ce bon Maître, dans la joie comme dans la peine, sur le Calvaire comme sur le Thabor.
J'ai bien des fois pensé à ton pauvre Samuel depuis la lettre où tu me parlais de lui. Ne néglige rien pour sauver cette âme. Ne crains point d'être importun, en revenant trop souvent sur le même sujet. Insta opportune, importune, argue, ohsecra, increpa in omni paticntia et doctrinal, c'est le conseil de l'Apôtre. Dieu tôt ou tard bénira ton zèle. Prie-le de te donner les paroles de grâce qui seront entendues de ton ami, et cette force pleine de douceur qui triomphe des résistances les plus intimes de la volonté.
J'ai su aujourd'hui que ce bon jeune homme avait conçu quelques préventions contre moi. Je voudrais trouver l'occasion de le voir pour essayer de les dissiper, pour lui dire tous les regrets que j'ai de la peine que je lui ai causée involontairement, et pour tâcher de 'le ramener à Dieu en m'abaissant devant lui comme il