XIV INTRODUCTION
Il est le premier à rire de sa mine piteuse et de ces méprises du bon public. D'autres petits incidents viennent, d'ailleurs, égayer le cercle formé par l'abbé Carron, son hôte, et les bonnes « Feuillantines )).
Lamennais semble s'évertuer parfois k les faire naître ; il ne recule ni devant le rire bruyant, ni devant la plaisanterie bouffonne * ; on dirait qu'il cherche à s'étourdir.
C'est que, dans le fond, il est, dès lors, en proie à cette incurable mélancolie qui assombrira ses meilleurs jours.
Il confie ses angoisses à Denis Benoit, avec un abandon qui étonne un peu, quand on songe que son nouvel ami est un tout jeune homme. Cette correspondance, qui s'ouvre à l'époque la plus brillaute c!, en apparence, la plus heureuse de la vie de Lamennais, respire une immense tristesse.
Singulière destinée : l'auteur de VEssai sur F Indifj'crence voit son nom applaudi d'un bout de l'Europe ;i l'autre ; il est visité, fêté, acclamé ; les plus hautes notabilités catholiques se disputent ses instants ; les représentants les plus en vue de la science et de la politi(|ue assiègent son modeste
\. Consiillcr los lettres de Mlle Agathe (Jarron, <-ilocs dans la Vie de M. Canon, par df)iu Jausions.
I NT lU) DICTION XV
appartement, au point qu'Une prend pas toujours le tcmj)s (le dire la messe et (ju'il doit abréger ses repas, et cependant, au milieu de ce concert d'éloges, il souflVe <'t il se plaint.
Est-ce simplement affaire de tempérament ? Je ne le pense pas. On peut assigner diverses causes à ce singulier malaise. Et d'abord, la plus connue de toutes : Torgueil invétéré du malheureux prêtre. Récemment élevé au sacerdoce, il a brisé sans effort les penchants qui inclinent l'homme vers la terre, mais il n'en est pas de même, hélas ! de ce penchant (pii replie l'homme sur lui-même en lui offrant comme jouissance suprême la contemplation de sa propre excellence. 11 est une vertu dont Lamennais a entrevu la grandeur, dont il a admis le rôle fondamental dans la vie chrétienne, puisqu'il l'a célébrée en termes magnifiques dans ses Rcflexions sur V Imitation^ et dont il semble s'être peu soucié pour son propre compte, c'est l'oubli de soi. Il ne faut pas chercher ailleurs le secret de certains abattements et de certains désespoirs qui ont fait le tourment de sa vie.
Soyons justes pourtant. Lamennais, qu'on a tant de fois accusé d'orgueil, a moins connu que personne cette misérable petite passion qui s'appelle la vanité. 11 a pu aimer la gloire, mais il a dédaigné