Chciteiiubriand
2.\Ces paroles confirment celles que j ai citées dans l'Introduction, et qui tendent à prouver que Lamennais était étranger à toute vanité littéraire.
moi, et travailler en silence, loin des hommes et du bruit, à quelque autre ouvrage qui ne serait publia qu'après ma mort. Nous verrons ce que deviendra ce projet. Si Dieu l'approuve, il me donnera le moyen de l'exécuter. Adieu, mon frère, je t'aime et t'embrasse de tout mon cœur.
Passy, 25 mai.
Jai reçu, mon frère, ta lettre du 14, qui contient des détails intéressants, maistristes, sur l'état de l'Allemagne catholique et sur l'esprit qui anime certaines personnes dans ce pays-là. La haine de l'autorité est aujourd'hui la maladie universelle. Gela ne me surprend point, puisque c'est par là que le monde nécessairement doit finir.
Je partirai le 29 de ce mois pour Sainl-Brieuc avec Mlle de Trémereuc. J'ignore combien de temps j'y serai, peut-être tout l'été, peut-être tout l'hiver : Paris m'est insupportable. Nous vo3'ageons par la malle-poste ; c'est plus prompt que la diligence.
Mon frère me parle d'un projet charmant. A une lieue et demie de Saint-Brieuc ', sur le bord de la mer qui baigne les murs du jardin, existe une petite maison avec une petite chapelle et une petite ferme, entre deux coteaux, dans la situation la plus pittoresque. 11 paraît qu'on pourrait acheter ce délicieux ermitage qui se nomme le Rosaire. Ne serait-ce j)as là une doui c
1. Jean-Marie de Lamennais était alors, on se le rappelle, vicaire général de Saint-Brieuc.
rell'ailo, j)r<''S de mon frère, à <|iii j<' pourrais me r«''iinir <Mi Irois quarts (riieurc? J'ai bien peur quo ce ne soit qu'un rêve, mais, tant qu'il durera, je ne le chasserai point. J'ai retardé d'un an mon voyage en Italie, pour attendre Saint-Victor^, qui me promet de venir l'autre 5^VitU hiver. Ah ! si nous l'avions avec nous !
Je t'ai marqué, je «rois, que je ne voyais plus Courchamps. J ai pour cela des raisons très fortes, et je l'en<^age à dénouer peu à peu, sans qu'il y paraisse, tes liaisons avec lui. N(? lui témoigne aucun changement, mais laisse tomber sa correspondance. Qu'il ne sache pas surtout que je t'ai parlé de lui.
Je travaille à mapréface; si j'avais à passer huit jours de plus ici, elle serait finie. Je l'achèverai en Bretagne, et puis je m'occuperai de l'ouvrage de M. deMaislre. J'ai reçu de lui dernièrement une lettre fort bonne et pleine de cet excellent esprit qui est le sien. T'ai-je dit que le petit traité que tu te proposais de traduire n'est pas de saint Jérôme, comme tu me le marquais par erreur, mais de saint Ambroise ? Il est intitulé : De hono inortis'^. Ce titre seul vaut un livre.
Tu sais que le duc d'Angoulême a failli être assassiné à Lons-le-Saulnier. M. de Richelieu répète à qui veut l'entendre que cette affaire n'est moins que rien. S'il
1. Biiisso (lo Saint-Viclor, polyjjiTjiphc Irôs (écoiui «-t d'un rrel laloiit, s"()C(:ii[)iul alors de l'oiulcr, ave*- Lanu'imais, une librairie ayant pour objet loxploitation des livres classiques élénientaires. Ij'()|)(''ralioii ne réussit point, et la maison fut vendue, (à* Cul jiour Lamennais la sour(;e d interminables ennuis, qu'il racontera en détail dans les lettres suivantes.
2. Ce petit traité devait l'aire partie de la Collection d'opuscules des Pères, dont il a été parlé plus haut.
■u N»v;/-[ voulait se définir lui-même, il ne dirait pas mieux. J'ai rendu compte dans le Défenseur de la Vie du duc de Berry. J'ai été enchanté de faire quelque chose d'agréable à Chateaubriand. Adieu, mon bien bon et bien aimé frère ! Je suis pour la vie tout à toi.
Saint-Bricnc, 10 juin 1820.
Ta lettre du 22 mai, mon bon frère, est la dernière que j'aie reçue de toi. Je suis depuis dix jours dans ce pays, et j'y resterai probablement jusque vers la mi-août. Le repos ne m'a pas encore reposé ; au contraire, je me sens d'une faiblesse extrême, d'esprit comme de corps. Je sentais moins cette faiblesse avant de partir. L'agitation me donnait une espèce de force, mais qui m'usait. Les deux mois que je passerai dans ce pays me feront, je crois, beaucoup de bien. Je ne pourrai cependant pas cesser touttravail. J'envoie aujourd'hui à Paris la fin de ma préface, qui serait moins mal, sans cet affaissement que je ne puis surmonter. Il faut maintenant que je m'occupe de l'ouvrage de M. de Maistre. Je compte faire un article sur chacun de ses quatre livres. Après cela, j'aurai, j'espère, un peu plus de liberté. Dès que mon deuxième volume paraîtra, ton père recevra son exemplaire et le tien.
Tu avais raison de prévoir que les déclamations révolutionnaires dans les Chambres produiraient au dehors des scènes violentes. Cela n'a pas manqué d'arriver. La jeunesse pensante, agissante et rélléchissante a
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lépoiidu à l'appel qui lui est lait par MM. La Faye-lto, lîoiijainin Constant, Gliauvolin, et autres honorables membres de la gauche, et la gouvernement demeure aussi aveugle qu'auparavant! et il persiste à ménager, à nourrir toutes les passions soulevées contre lui ! et il est là pliant le genou devant la Révolution, et la suppliant de ne pas se iàclun'! l^^n vérité, c'est miraculeux..
J'ai reçu avant-hier une lettre de Gourchamps, qui me poursuit jusqu'en Bretagne. .Ut ne me presserai pas de lui répondre, si je lui réponds. Sa lettre est très bien, mais j'en ai reçu à Paris dix autres de lui qui n'étaient pas moins bien, et j'ai appris, à n'en pouvoir douter, qu'une grande partie des choses qu'il m'y disait étaient des mensonges. C'est un être incompréhensible, un être qui, à force d'abuser de la parole, a rompu le seul lien qui unisse l'homme à l'homme. On ne peut plus désormais communiquer avec lui, faute de foi. Et puis, et puis... Je ne le crois cependant pas dépourvu de toute bonne qualité. Mais se séparer de lui, c'est le servir, au moins en ce moment. Prions pour lui. Mon frère te dit mille choses tendres. Je t'embrasse, cher et bien cher ami, de tout mon cœur.
Saint-Brionc, 19 juin.
Il n'est pas question, mon bon frère, que M. Carron s'établisse ici. Il a renouvelé pour plusieurs années le bail des Feuillantines, et, à vrai dire, je crois qu'il se déciderait difficilement à quitter Paris et le bien qu'il y
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fait, pour aller commencer ailleurs les mêmes œuvres^. Mlle de Trémereuc est tout simplement venue passer six semaines dans sa famille, ce qu'elle fait tous les deux ans. Elle sera très sensible à ton souvenir, car elle t'est fort attachée.
La petite maison dont je t'avais parlé est devenue un château en Espagne. Les propriétaires ne \eulent pas la vendre, parce qu'ils ne peuvent pas. J'ai découvert qu'elle est chargée d'hypothèques pour une somme double de sa valeur. Je voudrais bien trouver ici quelque autre habitation sur le bord de la mer, mais je l'espère peu, en sorte que ma destinée demeure toujours incertaine. Retournerai-je à Paris passer l'hiver? Je n'en sais rien; tout ce que je sais, c'est que rien au monde ne me déplaît et ne m'ennuie autant que Paris.
J'y regrette quelques personnes que j'aime sincèrement, et qui m'aiment de même, mais l'on se voit si peu et si mal ! Ce n'est que dans la solitude qu'on est ensemble. Et puis qu'irais-je faire où tu n'es pas? Je verrai ce que la Providence semblera demander de moi. Je n'abandonne pas le Défenseur : j'envoie d'ici des articles. Oh ! quand pourrai-je renoncer à toutes ces écrivailleries ? Tu as, de ton côté, à Francfort, tes regrets et tes ennuis. Il y en a partout, c'est la vie humaine : Mitltis rcplctuv miscriis. Mais ces misères, il les faut porter, et non seulement avec patience, mais avec une sorte de joie
1. M. Garron cherchait cependant une maison on province, soit pour agrandir son établissement, soit pour en réduire les dépenses. Il avait essayé précédemment, nous l'avons vu, de transporter son œuvre à Angers.
inlérieuro, en song<'ant cjui nous impose ce fardeau quelquefois si lourd, et qu'un jour, si nous sommes fidèles, nous l'échangerons, comme ledit l'Apôtre, i)Our un poids de gloire, pond/is f^hriœ.
Tu ne m'as point dit s'il y avait une église catiiolique à Francfort, et si tu connaissais quelqu'un de prêtres qui la desservent. Rappelle-toi les derniers conseils que tu m'as permis de te donner. Tu sais où trouver la conscdation, la force, et quel est le remède aux choses qui t'affligent. Ce ne doit pas être })()ur loi le sujet d'une inquiétude trop vive, mais d'une continuelle vigilance. Point de trouble, il n'est bon à rien. Défiance de soi-même, confiance en Dieu, prière, et surtout usage habituel des sacrements, voilà ce qui te garantira et des autres et de toi-même. Je ne te parlerai point des troubles qui ont eu lieu à Paris. Que te dirais-je que tu ne saches déjà ? Bien des gens se persuadent que désormais tout est fini ; ils se croient immortels, parce qu'ils ne sont i)as morts. Je ne sache rien de si sot que les craintes et les espérances des hommes.
Gourchamps m'avait écrit à mon arrivée ici. Je ne lui ai point répondu, car je ne puis compter sur rien de ce qu'il dit, et je crains toujours qu'il n'abuse de ce que je pourrais lui dire. Malheureusement cette crainte n'est pas de celles dont je parlais tout à l'heure. Je suis dans la position contraire avec Mme de L... Je lui ai écrit, et je suis sans réponse. Adieu, mon bon et tendre frère. Je mets ici mon cœur, qui est tout entier à toi.
Saint-Brieuc, 2 juillet.
Je n'ai point reçu de tes nouvelles, mon bon frère, depuis ma dernière lettre. Quoique je n'aie pas besoin que tu m'écrives pour penser à toi bien des fois chaque jour, on aime cependant que les pensées se répondent aussi bien que les cœurs. Je m'imagine que tu as de nombreuses occupations, et, de plus, ces occupations ne sont guère agréables. Oh! qu'il serait bien plus doux d'être ensemble ! mais Dieu ne le veut pas. Je crois que je vais essayer une deuxième fois de me fixer à la Chênaie. La petite terre que j'avais eu le projet d'acheter ici, et qui me convenait à tous égards, appartient à un homme de la Révolution, ancien couvreur, avec lequel il n'y a pas moyen de traiter. Sous prétexte qu'il a pour cette terre un attachement affectueux, il veut la vendre le double de sa valeur^. J'aurais volontiers fait un sacrifice, et payé l'attachement; mais l'affection, c'est trop aussi.
Il y a trois semaines que je n'ai entendu parler de mon deuxième volume, qui devrait avoir paru. Je n'y comprends rien. J'ai eu très grand tort d'accepter l'offre que m'a faiteM. G...^ deveiller àl'impression. 11 ne m'a pas même marqué s'il a reçu la fin de la préface
1. Lamennais ne fut jamais riche. Le désastre de la maison de commerce de son père avait emporté presque toute la fortune de la famille. Cependant il avait retiré quelque argent de la vente du premier volume de VEssai sur V indifférence et, en 1820, avant ses malheureuses spéculations de librairie, il pouvait avoir de modiques économies.