Mme Gottu
Saint-Brieuc, 14 juillet.
J'ai reçu, mon bon frère, ta lettre du 29 juin et celle qui la précédait, dont je ne puis vérifier la date, car je t'écris de mon lit, où un malheureux clou me retient depuis plusieurs jours. Je désirerais bien vivement que l'affaire dont tu me parles réussît. Gela nous rapprocherait, et fixerait ton sort. Mais toutes nos pauvres petites vues humaines sont si courtes, que je n'ose demander à Dieu autre chose, sinon qu'il fasse ce qu'il sait devoir le mieux assurer ton véritable bonheur; et c'est aussi le vœu que je forme pour ta bonne et aimable sœur.
Dans la position où tu te trouvais, tu as pris le bon parti, en t'adressant au curé de ta paroisse. Cependant, si tu rencontrais un ecclésiastique que tu eusses lieu de juger te mieux convenir, tu pourrais sans difficulté revenir sur ton premier choix ^.
La suffisance dogmatique de cette petite fille de douze ans est un bien risible spectacle. Mais où ne trouve-t-on pas aujourd'hui cette ignorance arrogante, cet orgueil dans la déraison, en un mot cette foi en soi-même qui est la maladie de notre siècle ? L'enfance même en est attaquée, et c'est ce qui pourrait faire désespérer de la guérison. La vie est corrompue dans sa source.
Mon deuxième volume a enfin paru. On en doit
1. Il l'aut coiivonir que de pareils conseils de direction spiriiuelle sont bien vagues et quelque jnni naïfs.
UN LAMENNAIS INCONNU lOî)
remetire chez toi doux exemplaires, l'un pour loi, l'autre pour ton père. Le libraire m'en a envoyé un pai* la poste. La préface est bien imprimée; ainsi j'avais tort de craindre sur ce point la négligence de W. G... Il m'écrivit il y a quelques jours. Si, pendant trois semaines, il ne m'avait rien dit de mes affaires, c'est qu'il avait été enrhumé. En vérité, c'est un grand enfant. 11 va voyager dans le Midi, et il reviendra par la Bretagne. Je crois, moi, que si quelqu'un ignore où il va, et par où il reviendra, c'est lui. Du reste, il n'y a point de meilleur caractère et de meilleur cœur. N'était cela, je m'étonnerais qu'on n'ait pas songé à le faire ministre.
Mon frère te dit mille choses tendres. Il a beaucoup de chagrin. Je ne crois pas qu'il puisse rester longtemps ici. L'évùque ne semble occupé que de détruire Iv bien qu'il avait fait, à force de travail, de patience et d'activité^. Gela passe tout ce qu'on peut imaginer, et les choses ne vont pas mieux à Vannes et à Nantes. Gela est désolant. Adieu, mon bien bon et bien tendre frère; je ne saurais écrire longtemps couché. Prie pour ton pauvre F...
Saint-Briouc, 31 juillet 1820.
Depuis ma dernière lettre,mon bon frère,j'en ai reçu une fort aimable de ion père, qui s'ennuie bien de ton absence
1. Cet évèqiic étiiit M^r Le (iroiiiy de la Roiuagère, prélat zélé, mais d'intelligence médiocre, qui a laissé à Saint-Brieuc une réputation de bizarrerie extraordinaire.
et désire vivement trouver l'occasion de te rapprocher de lui. Maintenant que le voilà rentré au Conseil d'Etat, ne pourrait-il pas t'obtenir une place de maître des requêtes ? Tous ses amis, et qui n'est pas ses amis parmi les honnêtes gens ? l'aideraient sans doute de leur crédit. A présent que tu as un emploi, il y aurait une difficulté de moins. Ce ne serait qu'un échange que tu demanderais. En vérité, il est difficile qu'on n'ait pas cet égard pour ton père, qui a rendu et peut rendre encore tant de services au gouvernement. Je ne vois du moins nul inconvénient à faire des démarches ; le pis-aller est qu'elles ne réussissent pas.
Tu as dû recevoir mon deuxième volume. Presque personne ne Fentend, et il éprouve en conséquence une violente opposition. Je m'y étais attendu, et je ne m'en effraie pas. On m'a écrit les lettres les plus étranges. Après trois pages de déraisonnement, l'abbé Glausel ^ fmit par me dire : (( Il n'y aura qu'un cri contre cette doctrine qui renverse et perd tout. » J'ai répondu poliment, mais franchement, comme il me convenait. Ils n'ont pas affaire à un homme qui recule devant les grandes phrases. Autant j'aurais de plaisir à reconnaître que je me suis trompé, si je le pouvais en conscience, autant je serai ferme pour défendre ce que je crois être la
1. L'abbé Glausel de Coussergues, membre du Conseil royal de l'Instruction publique et frère de lévèque de Chartres, Mgr Clausel de Montais, eut plus tard de vives discussions avec Lamennais et les rédacteurs du Mémorial catholique. 11 attaqua, en particulier, dans des brochures qui eurent un certain retentissement, l'ouvrage intitulé : De la religion considérée dans ses rapports avec V ordre politique et civil .
vérilr. Je ne désire qu'une chose, et je le leur ai dit, c'est qu'on m'attaque publiquement. Mais il (;st plus aisé de bavarder dans le monde : on n'est pas obligé d'avoir le sens commun. M. de Honald m'entend parfaitement, et il se prononcera.
11 doit m'envoyer de Milliau un article dans trois semaines. Mais, comme me le disait un jour le même abbé Clausel, M. de l>OMald n'a pas de logique. I^e fond de toutes leurs objections est l'idée fausse qu'ils se forment de la certitude. Ils la confondent ridiculement avec l'impuissance de douter ; d'où il résulterait, entre autres choses, que tous les fous seraient certains de l'erreur qui constitue leur folie. Tu penses bien que, si l'on me force à écrire une Défense, je me mettrai à l'aise avec ces gens-là. En respectant le zèle, s'il y en a, je serai sans pitié pour la sottise.
Mon pauvre frère a sa part de tril)ulation. Son évêque, qu'il ne croyait qu'imbécile, est de plus physiquement fou ^. 11 ne se passe point de jours qu'il ne donne de nouvelles preuves d'aliénation. On dirait qu'il a pris à tâche de brouiller tout et de tout détruire dans le malheureux diocèse qu'on lui a sacrifié. Gela est désolant. Quel compte, mon Dieu, auront à rendre les auteurs de ces inconcevables nominations !
Je me propose d'aller m'établir dans trois semaines à la Chênaie. J'espérais qu'avant cette époque les réparations seraient finies, mais point du tout, rien n'avance, parce que personne ne peut habituellement veiller sur
1. G est là mie de ces exagérations dont Lanieiiiials sera désor» mais de plus en plus coutuuiier.
les ouvriers. Ce sera un triste emploi qu'il me faudra remplir. J'ai pourtant assez de travail par ailleurs; la Bibliothèque \ le Défenseur^ mon troisième volume, .un autre petit ouvrage que j'aurais voulu faire avant ce troisième volume, mais qu'il me faudra renvoyer à un autre temps, et avec tout cela une mauvaise santé, voilà bien de quoi empêcher un pauvre homme. Ecris-moi, mon bon frère, et aime-moi toujours ; cela me donnera du courage et du bonheur.
Saint-Brieuc, 7 août 1820.
Je reçois, mon bon frère, ta lettre du 21 juillet, avec un billet fort aimable de ton père, qui m'annonce, ainsi que toi, le mariage de Mlle Benoît. Je connais un peu M. Gochin^, et je crois qu'il rendra ton excellente sœur très heureuse. Elle ne le sera jamais autant que je le désire et qu'elle le mérite. Religion, vertu, esprit, talents, heureux caractère, voilà bijsn des gages de bonheur, et ta sœur les a tous. Je plains ton pauvre Samuel ^, et je te plains aussi d'être chargé de lui apprendre ce qui lui fera tant de peine. Au moins tu peux lui dire que sa lettre est venue trop tard, et qu'il avait été prévenu. Gela ne le consolera pas, mais ce sera moins amer, parce que ce n'est pas un refus.
1. La Bibliothèque des Dames chrétiennes, colleolion de petits ouvi'ages de pieté destinée aux personnes du sexe.
'1. M. Augustin Coehin, devenu plus tard si célèbre par la part qu'il prit et l'impulsion qu'il donna aux (cuvres catholiques.
3. Samuel Dannery, d'après Lamennais, avait demandé en mariage Mlle Benoît.
Je voudrais l)i('ti (pic lu soiif^oasscs loi-niôrrie à l rlal)lir. Est-ce qu'aucun des partis ([u'on t'avait proposés * lie te conviendrait? Ou l)ien y aurail-il des difficultés iiisurni()ntal)les ? l'^n l<; mariant, tu l<; l'approcherais cerlainenient de ta famille, et nulle chance de fortune ne vaut pour toi cette assurance de bonheur.
Je pars demain pour Saint-.Malo ; j'y passerai quelques jours, puis je mo rendrai à la Chênaie, où je te prie de m'adresser désormais tes lettres. Je m'arrange comme si je devais y rester, parce que je le désire ; mille circonstances cependant peuvent m'en chasser hientôt. Qu'importe, au reste, le lieu qu'on habite, pourvu qu'il vous soit marqué par la Providence ? Ma vie est triste partout. A Paris, le tracas des affaires et des importunités ; à la campagne, une solitude complète. Jamais, nulle part, un jour de repos. Oh ! que c'est une terrible charge de dire la vérité aux hommes ! Je crois l'avoir dite dans mon deuxième volume, et voilà de très braves gens qui s'en fâchent, à cause qu'ils nel'entendent pas, et qu'ils avaient conçu les choses d'une tout autre manière. Gela est à mettre avec la résolution de ton protestant de ne point lire, afin de mieux connaître le pour et le contre de son allaire. Bon Dieu, ({ue les hommes sont fous !
Il est vrai, jNI. (lenoude n'a pas voulu absolument ({ue le public ignorât qu'il a vu la ^'endée. 11 en a rapporté un volume, entier de notes, et, grâce à lui, nous saurons qu'il y a des arbres et des prairies, et des collines et des ruisseaux dans ce pays à jamais célèbre. Pour moi qui ne comprends rien à ces descriptions de
lieux, j'avoue qu'elles m'ennuient beaucoup K II y a de la facilité de style, et c'est un mérite. Ce pauvre M. Genoude a rompu avec moi de la façon la plus bizarre. Il avait très obligeamment voulu se charger des petites affaires que je laissais à Paris. Dans le nombre il y en avait d'importantes pour moi. Je lui écris pour savoir oii elles en sont, point de nouvelles. Au bout d'un mois, il me mande qu'il a été enrhumé. Je lui réponds que j'avais reçu sa lettre avec d'autant plus de plaisir, que j'étais peiné et même blessé du silence qu'il gardait depuis si longtemps, et puis je parlais d'autre chose, et je l'engageais à venir passer quelque temps à la Chênaie. Je ne sais ce qui l'a piqué là dedans. Je n'en ai plus entendu parler. Le cœur est certainement très bon, mais la tète est extrêmement faible. Il s'en va, me marque-t-on, en Espagne, pour voir la peste et les Cortès, et il laisse là sa Bible ^, qui exigeait tous ses soins, qui est pour lui une chose importante, dont l'impression est commencée, et pour laquelle Saint- Victor a fait des avances considérables. JNIais il nous parlera des montagnes et des vallées à son retour. Ecris-moi souvent, mon bon frère. Je t'embrasse comme je t'aime, de tout mon cœur.
1. En effet, Lamennais n'a point abusé, dans ses œuvres, du genre descriptif. Néanmoins, quand il le veut, il est aussi grand peintre que vigoureux polémiste. Je n'en veux pour preuves que certaines pages des Paroles d'un croyant, des Affaires de Rome et de Une voix de prison.
2. On sait que M. de Genoude a publié, en effet, une traduction française de la Bible, avec texte latin et commentaires, qui se fait remarquer par une certaine élégance, mais qui laisse à désirer au point de vue de l'exactitude.
UN LAMKNNAIS INCONNU 115
A la CluMiaiclc 20 aoùl 1820.
Je vois par ta loUro du 4 août, mou hon frère, que plusieurs des miennes sont fort en retard. L(;s courriers vont comme ils peuvent, et non comme ils veulent ; ce sont des espèces de petits gouvernements, et, en prenant les chevaux de poste pour leurs constitutions, ils n'en changent guère plus souvent que les autres. Toute la différence est qu'on arrive avec des chevaux de poste, et qu'on reste dans les ornières et dans la boue avec les chartes. Je bénis maintenant la Providence d'avoir rompu ton voyage de Naples, car on ne sait ce qui va se passer dans ce malheureux pays. Il n'est pas du tout agréable d'assister à la régénération des peuples ; c'est en grand l'opération de Médée la sorcière, quoiqu'on ne puisse accuser les libéraux d'être sorciers ; on vous prend ces pauvres vieux peuples, on les met en pièces, et puis on les fait bouillir, avec de fines herbes constitutionnelles, pour les ravigoter à la façon du bonhomme Pélias. Du sceptre brisé des rois, on fait des tisons qui brûlent en fumant, sous la chaudière, et cela s'appelle les lumières du siècle. Que les hommes sont fous et pervers !
Il est impossible que ta bonne et aimable sœur ne soit pas heureuse avec le mari qu'elle a accepté. J'ai entendu dire beaucoup de bien de M. Cochiii. Il est très aimé de toute sa famille, ce qui suppose d'heureuses qualités de caractère. Son père est un parfait honnête homme, qui rit deux fois par an dans les bonnes années, et ne
parle guère davantage. Il était né pour être député sous les constitutions de l'Empila. Son fils, que j'ai rencontré deux fois, ne lui ressemble pas en cela; il parle à propos, et parle bien, d'oii je conclus qu'il a de l'esprit, et plus que de l'esprit.
J'ai enfin reçu une lettre de M. Genoude. Il était encore dans la Vendée, en sorte que nous pouvons espérer un deuxième voyage. De là, il devait se rendre dans les Pyrénées, mais il ne dit pas où. Voilà tout ce que je sais de ses projets. 11 a juré, ce semble, d'être l'Ulysse du Défenseur^ qui inorcs houiiniim multonim vicUt cl urbes. J'étais bien en peine de savoir ce qu'il voulait faire d'un petit lorgnon qu'il porte à son cou suspendu à un bout de ruban ; maintenant je le devine, c'est pour observer l'Europe. Plaisanterie à part, ce bon jeune boinme ferait mieux d'avancer tranquillement sa Bible; c'est une affaire importante pour lui, et je vois avec regret qu'il la néglige extrêmement.
La publication de mon deuxième volume m'a appris ce que j'ignorais, c'est-à-dire que j'ai des ennemis nombreux et acharnés, surtout dans le corps dont je suis membre. Ils ont soulevé contre moi une multitude d'imbéciles qui me déchirent impitoj'ablement dans les cercles de la capitale. Un seul homme m'a jusqu ici attaqué publiquement : c'est l'abjjé Féletz ', dont probablement tu auras lu larticle dans le Journal des Débats. Je n'ai pas à me plaindre de lui : il m'a traité avec beau-
1. L'abbé de Félotz. un des fondateurs du Journal des Dêhats, a exercé, coninie critique, une action considérable sur le mouvement littéraire du commcncenient du siècle.
rou\} dr politesse. Je lui i-r[)()ii(lrai de irièine, car il laiil absoliiiiiciil (jiKî j(; réponde : nouveau surcroît d(; ti-avail. Ma défense sera un peu longue, mais j'espère qu'on m'entendra cfîtle fois. Au moins, je pensf^ qu'on ne reviendra plus sur les soties objections qu'on m'a opposées jusqu'ici. Je t'endjrasse, mon bon frère, de tout
mon cœur.
A la Chênaie, 22 sept('iiil)rc.
J'arrive, mon bon frère, d'un petit voyage de quinze J y i jours que j ai tait a cheval en basse Bretagne, et dont ma santé s'est bien trouvée. J'ai reçu à Auray ta lettre du 27 août, qui a été retardée. Tu m'écrivais la veille du mariage de ta sœur, et tout plein des sentiments que cette pensée t'inspirait. Sois sûr que je les partage et que tes vœux pour le bonheur de cette sœur chérie ne sont pas plus vifs que les miens. Ses aimables et rares qualités sont bien senties dans sa nouvelle famille, et tout lui présage un avenir aussi heureux qu'on peut l'attendre sur la terre .
Tu te fâches trop contre M. Genoude. Il n'est que léger; son cœur est bon, et c'est ma faute d'avoir compté qu'il prendrait des soins incompatibles avec son caractère. N'est-ce pas beaucoup que celui-ci soit sûr en tout ce qu'il y a d'essentiel?
Remercie j)our moi ^I. Ruol de Shavensteiii des choses flatteuses que tu m'as dites de sa part. Si j'étais à Paris lorsqu'il y viendra, j'attacherais beaucoup de
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prix à le connaître personnellement, mais je crains d'être privé du plaisir de le voir, n'ayant pas l'intention de quitter cette année la Bretagne. Le suffrage d'un homme tel que lui en compense beaucoup d'autres. Quoique les attaques publiques aient à peu près cessé, l'on continue de me déchirer charitablement dans le monde. Je n'avais pas d'idée de tant de passion. Grâce à Dieu, je n'y suis guère sensible. J'éprouve même une certaine répugnance à répondre aux critiques, comme j'en avais d'abord eu le projet. Elles ne me paraissent pas en valoir la peine, et je crains que la religion ne souffre de ces disputes. Prie le bon Dieu de m'éclairer sur le parti que je dois prendre pour sa plus grande gloire.
Je m'étonne, au reste, qu'on trouve le temps de s'occuper de mon livre, en présence de l'avenir qui nous menace. Nous nous avançons rapidement vers la dernière catastrophe.
Elle est inévitable et prochaine. La monarchie est maintenant suspendue à un fil, que coupera l'épée d'un soldat. La conspiration est toute militaire. Dieu ait pitié de nous et de la France ! Les prières d'un enfant ont plus de force pour la sauver que toutes les lois qu'on oppose avec une si ridicule confiance aux factieux.
Prie pour moi, et compte à jamais sur ton pauvre frère.
A la Chênaie. U octobre.
Je ne v(iux pas, mon Denis, laisser passer le jour de
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ta fête sans in'entretenir quelques niornenls avec toi. Tu MKî parlais dans la dernière lettre des jours que nous avons passés ensemble ici; je me les rappelle souvent, et ce souvenir fait que je me sens encore plus seul. Je n'ai pas môme celle sorte de distraction que le travail i)rocure. Ecrire est un supplice pour moi. Puisque les hommes ne veulent ni comprendre, ni écouter la vérité, à quoi sert de la leur dire? 11 y a aujourd'hui dans le monde une puissance du mal qu'on ne détruira pas; on l'aperçoit partout, et partout elle prévaut. Ce n'est pas qu'elle règne véritablement, non certes; elle n'est que l'instrument aveugle et coupable dont Dieu se sert pour accomplir de grands desseins éternellement arrêtés dans sa sagesse. Et c'est là aussi ce qui devrait me faire surmonter cette répugnance paresseuse dont je parlais tout à l'heure; car puisque tout doit, en dernier résultat, produire le plus grand bien, notre devoir est de tendre vers ce bien, tel que la religion nous le fait connaître, et de ne rien négliger pour assurer son triomphe, quand même il nous semblerait que tous nos efforts sont vains : in fide.
Tu auras su tous les détails de l'accouchement de la jeune duchesse. Depuis la mort de son mari, elle n'a pas cessé un instant de montrer le courage le plus héroïque. Le peuple a partout fait éclater une joie vive et franche à la naissance du duc de Bordeaux. Si le gouvernement avait proiité de ce moment d'enthousiasme, il aurait pu se sauver et sauver la France; mais on ne peut pas faire tout à la fois, et il s'est occupé d'abord de consoler la Révolution. Ce n'est pas chose aisée ; cepeu-
clant, à force de douceur, de patience et de concessions, on y réussira peut-être. En attendant, on travaille l'armée. On travaille aussi les électeurs. Les sous-préfets sont en campagne pour appuyer les candidats ministériels. On n'a pas renoncé à cette vieille espérance de régner par un tiers parti. C'est comme un miracle de bêtise.
J'ai remis ta lettre à Bellevue. Il est toujours également bien, mais le pauvre garçon est affligé d'un rhumatisme goutteux qui le gêne extrêmement. Mon frère a été obligé de renoncer à l'administration du diocèse', qui tombe dans une profonde anarchie. 11 est impossible de se représenter l'état des choses ; l'évêque est un fou qui détruit tout. Adieu, mon bien aimé frère, je t'aime et t'embrasse de tout mon cœur.
Saiul-Biicuc, 9 novembre.
Je me persuade, mon bon frère, qu'une partie de nos lettres s'égarent. Voilà plus d'un mois que je n'en ai reçu de toi, et, quoique tu sois fort occupé, je ne crois pas que tu aies été si longtemps sans m'écrire. Ces contretemps attrislent encore ce qui est déjà si triste par soi-même, l'absence.
Je suis venu passer ici quelques semaines avec
1. .Tejin-Mario do La Mennais, après avoir (juitlé ladministration du diocôso do Saiiil-Briouc, s'ocouiia aotivomont du dôvelopponioiit do la congrôg-alion enseignante qu'il venait de fonder. Peu de temps après, il fut nommé vicaire général du grand aumùnior de France.
îMoii (r<r(', <|iii, à son loin*, en victidi'a p.issor flfiiK à la GluMiaio. Que iKî pciix-lii y ôtrc avec nous! Mais non, 1(3 voilà, [)oni" plusieurs années peut-être, condamné aux Allemands. Nous avons tort, très grand tort de nous plaindre de la vie; pres([U(' toujours c'est nous-mêmes qui la gâtons, par je ne sais quel désir vague d'un mieux imaginaire. On pourrait vivre tranquille au milieu des siens, et on s'en va chercher au loin d'incertaines espérances et des regrets trop certains. Kst-ce la faute de la Providence ? La première chose que fait celui qui désire la fortune est de tuer le bonheur.
As-tu des nouvelles de Mme C . . . ^ ? Après une grossesse fort pénible, elle vient d'accoucher, un peu avant terme, d'une petite fille qui se porte bien, de même que la mère. Dieu les conserve l'une et l'autre! Tu pourrais, ce me semble, lui écrire à cette occasion. Elle demeure rue Saint-Lazare, numéro 76.
Si tu lis le Défenseur, tu y auras vu la suite des querelles qu'a occasionnées mon deuxième volume. Il y a eu bien de la mauvaise foi en quelques-uns de mes adversaires. Que l'on ne comprenne pas, ou que l'on n'approuve pas, cela est tout simple; mais il ne faut pas faire dire à un homme le contraire de ce qu'il dit formellement. Au reste, les esprits reviennent. Je ne recevais guère que des objections : maintenant on m'envoie de toutes parts des justifications. Le temps fera le reste.
Dis-moi si tu as quelque espoir de te rapprocher de