‹ Un Lamennais inconnuChapitre 90 sur 112 · Probablement M. Genoude · texte numérisé non relu

Probablement M. Genoude

Ma grande affaire maintenant est de me d/'harrasser de Méqiiigrion, avec leqiKîl, conseillé pai' M. (ir..., Cor m'a engagé imprndcMiiinenI ])ar un nouveau traité qui me ruinera, s'il n'est i)as possible de le rompre; car j ai acquis la preuve matérielle que je ne puis avoir aucune espèce de confiance en Méquignon, dans les magasins de qui les exemplaires de mes ouvrages augmentent progressivement à mesure de la vente. J'avoue que, sous ce rapport, ma position ni"in(piiète, et pourtant ne devrais-je pas m'ahandonner en paix et sans réserve à la Providence ?

Voilà quelques lettres pour la petite poste. Je ne puis t'écrire plus longuement aujourd'hui. M. Le Levreur <^., . ne s'est point encore expliqué sur la culture du tabac. *^' Je t'embrasse tendrement. Ton frère, F.

XGVI A la Chênaie, le 23 septembre 1822.

Je pense, mon bon frère, que tu dois être sur le point d'arriver à Paris. J'ai attendu ce moment pour t'écrire, et je suis d'ailleurs arrivé ici tellement excédé de fatigue, que je n'ai pas pu encore reprendre mon travail.

Avant de partir de Paris, j'ai pris des informations sur la dispense dont tu m'as parlé. Il n'y a pas de doute qu'elle ne soit nulle, et par conséquent on ne doit ni hésiter, ni larder à en demander une nouvelle à Rome. Du reste, il convient de laisser ignorer aux parties la nullité de leur mariage, jusqu'à ce qu'elles puissent contracter véritablement. La présence du curé sera

nécessaire ^ Le père peut demander directement la dispense en exposant le cas tel qu'il est. Le Nonce me paraîtrait être pour cela un bon intermédiaire.

Je t'envoie un mot pour Louël, que j'engage à cesser de me tracasser. Il est vrai que ce pauvre homme est dans la misère, et que, si tu pouvais faire quelque chose pour lui, ce serait une grande charité. Il désire le grade de vérificateur, ou au moins celui d'expéditionnaire de première classe, et que sa femme soit mise aux appointements.

Je m'occupe de rassembler les matériaux de ma Collection des Apologistes) en conséquence, j'envoie à Gadennic la note d'un certain nombre de livres que je le prie de mettre à part parmi ceux que j'ai laissés à Paris, et de m'envoyer avec mes papiers. Il te verra pour cela.

J'ai laissé à Mme Cor une lettre pour toi. Je t'avais parlé précédemment d'une demande de bureau de tabac à Saint-Malo pour le nommé Spistick. Un des débitants actuels consent à lui céder sa place, de sorte que je présume qu'il te sera facile d'arranger cette affaire.

Présente mes hommages à Mme Benoît et à toute ta famille, et donne-moi promptement de tes nouvelles. Je suis tout à toi, mon Denis, bien tendrement.

Je te remercie des bons razoires (sic) que tu m'as envoyés. Ils me sont parvenus hier, et je les ai essayés ce matin. J'en suis fort content.

N'oublie pas la graine d'épicéa et de mélèze. Ces graines lèvent-elles la première année ?

1. C'est ici une des rares circonstances où Ion voie Lamennais s'occuper de casuistique.

A la Chcnaio, le 5 novembre.

Je t'envoie, mon l)on frère, une lettre que m'écrit le bonhomme Saget. Voici son histoire. D'abord, c'est un sot, et puis, ce sot étant tombé malade, il a été bien aise de traiter de sa place avec Pomphily, afin d'assurer par ce moyen quelque chose à sa femme. Il savait très bien en traitant qu'il s'exposait à être privé de sa retraite; on le lui a fait observer; ainsi, en aucun cas, il ne peut se plaindre justement.

Mais toute affaire a deux côtés. Ce pauvre bonhomme, qui croyait mourir lorsqu'il fit son traité, a guéri et se porte bien. Il a servi longtemps et honorablement l'administration. Il serait dur pour lui de iinir ses jours dans une sorte de détresse, et cela uniquement parce qu'il a cru être plus malade qu'il n'était. La loi offre un moyen de réparer sa sottise, et je crois vraiment qu'il a des droits à solliciter, non plus comme une justice, mais comme une faveur, une pension de retraite qui le mette à l'abri du besoin. Mn le replaçant un mois pour la forme, cela pourrait s'opérer légalement. Nous pouvons lous devenir vieux, nous pouvons faire une sottise; excusons donc un pauvre vieillard ((ui, en croyant mourir bientôt, ne s'est pas, après tout, trompé de l)eaucoup, et faisons pour lui ce que nous voudrions (pi'on fit pour nous, si nous étions à sa place. Parle de cette affaire à ton excellent père. Je la tiens pour gagnée, si ton cœur la plaide près du sien.

Je t écrirai plus longuement la procliaine fois. Aujour-

d'hui je n'ai que le temps de te redire à la hâte combien je t'aime, et combien je suis tout à toi en N. S.

XGVIII

10 novembre 1822.

Je te remercie, mon bon frère, d'avoir pensé à moi au milieu de tant d'embarras. Notre gouvernement est un remue-ménage perpétuel, et je crains bien qu'à ce remueménage succède un bouleversement complet de l'Europe. Nous ne sommes qu'au commencement des révolutions. Tous les souverains concourent à les rendre éternelles, et personne ne peut dire s'il y aura une société dans vingt ans.

Je bénis Dieu qui, dans ce grand mouvement des choses humaines, assure ta paix et rassemble autour de toi tout ce qui peut contribuer à ton bonheur. Jouis, mon frère, d'un si doux et si rare bienfait, mais prends garde d'arrêter ton cœur à cette prospérité du temps. Elle n'a rien de fixe, elle peut te manquer demain, et certainement il viendra un jour où elle ne sera plus qu'un souvenir de la terre, c'est-à-dire moins que rien. Tout ce qui ne passe point au delà du tombeau n'est que vanité ; tout ce qui finit n'est qu'un songe rapide. Approche-toi donc de Dieu par ta pensée, par ton amour, par l'usage des sacrements, qui te donneront la force d'être heureux ici-bas, sans danger pour ton bonheur à venir, qui doit toujours être le but principal de ta vie, et l'âme, pour ainsi dire, de ta félicité présente.

Je te prie de me faire venir de Francfort trente francs

de graine d'é[)icéas et cinq francs de grainr; de mélèzes. Ce sont de beaux arbres, et .qui réussissent très bi(.'n dans notre pays. Adieu, cher bon frère, je t'aime et t'embrasse avec une tendresse qui ne s'affaiblira jamais.

XGIX

20 novembre 1822.

Je ne puis t'écrire que peu de mots aujourd'hui, mon bon frère. Oh! qu'il serait plus doux de se parler! Je ne vois pas d'apparence que j'aille à Paris avant le mois d'août prochain, et je reviendrai passer ici l'hiver. Il est vrai que mon frère est nommé vicaire général de la Grande Aumônerie. Il part cette semaine et il te dira les détails^. Quant à moi, il n'a sûrement pas été question de me nommer à rien, et mon entrée dans le Drapeau blanc n'en fera pas naître l'idée. Tout m'est bon, et le délaissement plus que tout le reste, pourvu que je dise la vérité aux hommes; c'est ma vocation; prie Dieu que je la remplisse dignement.

Y a-t-il quelque espérance pour le pauvre l)onhomme Saget ? Il est vraiment à plaindre. Je te remercie pour Spistick.

Je ne reçois absolument aucune nouvelle de mes affaires, quoique j'en aie demandé à Gadennic. Rendsmoi le service, mon cher ami, de voir M. Boivin. Un libraire me fait dire qu'il a plus de six cents demandes de mes ouvrages, et qu'il ne sait où les prendre. Gela

1. Le (irarul Auniônier do France était alors le prinee de Croï, archevêque de Rouen.

me fait un tort très considérable. De plus, je compte faire imprimer dans trois mois deux autres volumes de V Essai, et je m'expose à un procès, si tout n'est pas fini auparavant avec Méquignon. Cet homme m'a fait bien du mal, mais je lui pardonne de tout mon cœur. Je voudrais seulement être hors de ses mains. Je t'embrasse tendrement, mon bon frère. Mes respects à Mme Benoît.

Evrcux, 2 décembre.

Je suis arrivé ici, mon bon frère, à quatre heures et demie, très peu fatigué et ne toussant plus. Je dis très peu fatigué, parce que je porte dans mon compte, à l'article fatigue, quelques écorchures sur lesquelles je ne comptais pas, et qui viennent de ce que mon pantalon, assez mal fait, forme des plis épais et durs où il ne devrait pas y en avoir du tout, mais c'est un petit inconvénient. Je suis fort content de mes chevaux. Hier ils se nourrissaient mal, la grande surtout; elle refusait absolument l'avoine et le son. Aujourd'hui, quoique plus fatiguées, elles mangent fort bien Tune et l'autre. Je crois la petite plus vigoureuse. Adieu, mon frère; j'ai voulu te donner de mes nouvelles le plus tôt possible. Qu'il me tarde de recevoir des tiennes! Je serai certainement du 8 au 10 à Saint-^Ialo. J'espère y trouver une lettre de toi. Nous voilà de nouveau réduits aux lettres. Dans le ciel, on se voit et l'on ne s'écrit point; tachons d'aller dans le ciel. La vie n'est supportable que par cette espérance. Encore une fois adieu, mon bon et bien tendre frère !

9 dcccmbro 1822.

Voilà longtonips, bien longtemps, mon bon frère, que je n'ai eu de tes nouvelles. Je sais que tu es fort occupé. Je le suis aussi, et cela fait que nous nous disons àpeine quelques mots. Un jour venant, j'espère que nous nous rapproclierons ; il vaut encore mieux se voir et se parler que s'écrire. Dis-moi comment se porte Mme Benoît. Elle doit approcher du moment de ses couches. Puissentelles être aussi heureuses que je le désire!

Tout aux affaires de la religion ', mon frère n'a pu t'aller voir les premiers jours de son arrivée à Paris.

Fais-moi le plaisir de t'informer du prix de la graine de pins d'Ecosse. Je ne sais si elle lève la première année. N'oublie pas la graine d'éi)icéas et de mélèzes.

Mille respects et compliments à toute ta famille ! Je t'embrasse, mon Denis, de tout mon cœur.

GII

Saint-Malo, 10 décembre.

J'arrivai ici lundi, mon bon frère, ayant été obligé de prendre la diligence à la Rivière-de-Thibouville. Mon pantalon m'avait blessé presque en sortant de Saint- Oermain. J'allai deux autres jours malgré cela ; mais enfin la douleur devint si vive, que, craignant les suites

1. L'abbé Jean-Mario do la Monnais avait Irnuvé l'administration de la Grandc-Aumùnorio livroo à un (-(M-tain dôsarroi.

de l'inflammation, je me décidai à changer ma manière de voyager. Mes chevaux arrivèrent hier. Ils ont bien soutenu la route. La petite jument seule a éprouvé, à l'une des jambes devant, un léger mal, qui n'aura aucune suite, à ce qu'on m'assure.

A présent que me voilà quitte de moi, je te dirai combien ta lettre m'a fait de plaisir, et combien je suis touché des si bonnes marques d'amitié qu'elle contient, et de tous les soins que tu as pris pour les pauvres malheureux que je t'avais recommandés. Je ne suis pas surpris de l'incertitude oii on te laisse sur ta destination définitive; cela ne peut guère être autrement. Je ne m'étonnerais même pas que cet état se prolongeât, et que ce long voyage dont on nous menaçait commençât et finît dans la rue du Bac. Les choses vont vite, et c'est ce qui fait que d'autres vont si lentement. Au reste, il ne s'est jusqu'ici rien passé qui ne soit tout à fait conforme à ce que nous attendions. La séance du lundi n'a pas mal ressemblé par le tumulte, les cris, le désordre à une scène de l'enfer. Ce que c'est que prendre l'habitude du gouvernement représentatif!

Après-demain je vais à la Chênaie. Prie Dieu qu'il m'y donne tout ce qu'il m'y faut pour achever mon travail, et après cela qu'il en tire sa gloire. Adieu, bien cher ami, adieu, mon frère ! Mes parents se rappellent à ton souvenir. Taissùnus in-\^^ .

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