‹ Un Lamennais inconnuChapitre 91 sur 112 · GUI · texte numérisé non relu

GUI

23 décembre 1822.

Je suis surpris et affligé, mon bon frère, de ne point

recevoir de nouvelles de loi. J en serais inquie'l aussi, si je n'attribuais ton silence à les nombreuses occupations. Un mot de toi me fait toujours grand bien, mais encore faut-il avoir b; temps d'écrire ce mot. Je suis moi-mf>me bien occupé dans ma profonde solitude. Le froid m'empêche de sortir, et ma chambre est pour moi le monde, commci je suis moi-même toute ma société. Gela est bien, puisque Dieu le veut. Fais mettre, je te prie, sans retard, la lettre incluse à la petite poste, et mandemoi que tu l'as reçue. Je t'embrasse tendrement.

Je suis bien fâché, mon Denis, que tu ne sois pas

entré hier au soir. Je vais aujourd'hui chez mon frère,

rue de Bourbon, numéro 2. Je n'y ferai porter mes

i meubles que dans quelques jours ^. J'ai mille choses à

te dire.

Il faudrait que je te parlasse pour le vin de Madère demandé à Saint-Malo, et aussi pour la culture de mon beau- frère. Réponds-moi pour le bureau de tabac dans Paris. On me presse. Tiiissiiiius.

2 janvier 1823.

Mon cher ami, Mme Chanq)y, ma parente, dont je t'ai ^U.. U»»*.-^ parlé plusieurs fois, a le dessein de conduire son llls en Belgique pour le placer dans une école. Elle s'est pré-

1. L abbé Joan-Marif bal)itail ab>rs dans les déi)oiulancos du palais de la Grande Auniùnorie. Son trère ne paraît pas avoir tait chez lui un bien long- séjour.

sentée à la police pour prendre un passeport; on lui a demandé son acte de séparation d'avec son mari ; elle l'a présenté, mais on a exigé de plus qu'elle en laissât copie, en lui disant toutefois qu'en parlant à M. De Laveau, elle pourrait éviter ces formalités désagréables. Voudrais-tu donc être assez bon pour voir M. De Laveau, et pour le prier de lever les obstacles qui arrêtent le départ de Mme Champy? Fais-moi le plaisir de lui transmettre directement, et le plus tôt possible, la réponse de ^I. De Laveau, en lui indiquant ce qui lui reste à faire, dans le cas où, comme je l'espère, elle soit favorable. Mme Champy demeure près de toi, rué Saint- Dominique, numéro 59. Je joins ici sa demande à M. le préfet de police.

Ton ami, F.

GV

10 janvier 1823.

Les semaines et les mois se passent, mon bon frère, sans que nous nous disions seulement un petit mot, et pourtant un petit mot de ceux qu'on aime fait grand bien, quand on est séparé d'eux. Je suppose que le budget vous occupe en ce moment; après, ce sera autre chose, car la vie est toujours ou distraite ou traversée. Ce mouvement fiévreux qui agite partout la société ôte à la solitude même quelque chose de son calme, et quand je pense que, du fond même de ma tranquille retraite, je suis comme forcé de prendre part aux vives discussions de la politique, et de me jeter dans cette mer orageuse

au risque d'être brisé sur l'écueil, j'ai grand'pitié de l'Europe et de moi-môme: de moi, car qui me rendra le repos que je sacrifie? de l'Europe, car, là où les paroles d'un liomni(; aussi obscur ({ue je le suis peuvent être quelque chose, il n'y a plus de gouvernement.

Donne-moi des nouvelles de Mme Benoît. Voilà l'époque de ses couches qui s'approche. J'espère bien qu'elles seront heureuses; comme aussi j'ai bien pris part à l'accident arrivé à ta bonne et aimable sœur.

Dis-moi ce que je dois répondre au bonhomme Saget. Mon beau-frère doit faire bientôt le voyage de Paris. Il te verra et causera avec toi de la culture du tabac que je t'avais prié de me faire obtenir.

As-tu pensé de demander à Francfort la graine de mélèzes et d'épicéas ?

Je reçois très peu de lettres de mon frère, et point du tout de l'abbé Le Tourneur; ainsi je ne sais pas si vous vous voyez. Et moi, quand te verrai-je ? Je n'en sais rien. Tu m'avais prorais une visite pour le printemps prochain. Je crains que ce projet ne soit encore traversé* Sur quoi peut-on compter aujourd'hui?

Demande donc à madame ta tante, qui a lu tant de voyages et qui n'a rien oublié de ce qu'elle a lu, où il existe un pays paisible, habité par un peuple doux, hospitalier, et où l'on trouve, sous un beau climat paisible, quelque chose de ce qui fait que les hommes se rencontrent avec plaisir, de faciles communications d'esprit, et un commerce aimable. Il n'est pas impossible que beaucoup de gens, et moi le premier, ne tardent pas à être bien aises de savoir où est ce pays-là.

Adieu, cher ami, tu ne doutes pas des vœux que mon cœur forme pour toi au commencement d'une année qui ne promet pas beaucoup de bonheur à la France, mais qui ne laissera pas de mètre chère si elle ne trouble pas le tien.

Je t'embrasse tendrement et suis tout à toi en N. S.

GVI

24 janvier 1823.

Je pensais bien, mon cher bon frère, quêtes occupations ne te permettaient guère de m'écrire, mais je ne pensais pas qu'il y en eût de si tristes dans le nombre. Grâce à Dieu, celles-ci même n'ont pas été sans consolation ; et après tout, ce n'est pas tant de se séparer pour si peu de jours qui est pénible, que de se séparer sans espérance de se réunir à jamais. Je prierai de tout mon cœur pour ta bonne tante ; mais, hélas ! mes prières sont si misérables !

Je sais qu'on a prétendu que la Congrégation avait ou voulait prendre une influence politique^. C'est un bruit répandu par le parti V... '^ et accueilli par tout ce qu'il y a de royalistes antichrétiens ; car ce triste parti se sépare maintenant en deux, et la haine pour la religion entraîne une des deux moitiés dans tous les principes et

1. On sait que la Congrégation fut un épouvantail assez ridicule pour les gouvernements de Louis XVIII et de Chai'les X. Sur le véritable rc)le de cette association, on peut consulter le travail très judicieux et très documenté publié par M. Geoffrov de Grandmaison sous ce titre : La Congrégation. (Paris, Pion).

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