‹ Un Lamennais inconnuChapitre 92 sur 112 · Villèle · texte numérisé non relu

Villèle

toutes les passions révolutionnaires. Cela d<;vait nécessaii'emont arriver ainsi, et ee serait une raison de le ranger, par une déniarelie toute naturelle en elle-même, sous la bannière de la Croix.

Cependant ric^n ne t'y oMI^nî, et tu peux avoir des motifs très forts de différer. Celui du s})ecta(le est de ce nombre. Peut-être aussi serait-ce un moyen d'en détourner ta femme, en lui communiquant ton désir d'être de la Congrégation, lui fiiisant part de l'engagement qui en serait la suite et de la crainte qui te retient. Si elle ne se montrait pas encore, après cela, disposée à se priver du spectacle, je différerais à ta place d'entrer dans la Conffrétjation.

])is-moi si lu as demandé les graines d'arbres verts à Francfort. L'hiver est fort rude ; je ne quille pas le coin de mon feu. Quoic{ue je travaille beaucoup, ma santé n'est pas mauvaise. Je t'embrasse, mon bon frère, bien tendrement.

29 janvier 1823.

Je te félicite de tout mon cœur, mon bon frère, de l'heureux accouchement de jNInie Benoît. J'espère que sa convalescence sera prompte, et que Dieu veillera sur la mère et sur son enfant. Remercie-le de cette nouvelle faveur, et qu'elle serve à tattacher de plus en plus à ce bon père à qui tu dois tant. Non fccii tdlitrr onini natioui. Il ne faut pas que le bonheur te refroidisse dans son service; ce serait, comme dit Montaigne, guerroyer Dieu de ses dons.

Je désirerais que tu visses le plus tôt possible M. la directeur de l'enregistrement. Voici pourquoi. Mon beau-frère acheta, il y a un an, une ferme et quelques moulins qui appartenaient autrefois à de bons émigrés de notre pays, avec lesquels il commença par traiter. Il a payé ces biens trois fois plus qu'ils n'avaient été vendus par la République, et voilà cependant que la régie lui fait un procès sous prétexte de moins-valeur dans le contrat, et demande 1,600 francs de supplément de droit, d'après une estimation imaginaire qui suppose :

1° Que des usines se vendent comme des terres;

2° Qu'un bien national a, dans le commerce, la même valeur qu'un bien de patrimoine.

Mon beau-frère ayant, en outre, fait observer à l'inspecteur qu'outre le prix du contrat, il avaitpayé des dédommagements aux anciens propriétaires, l'inspecteur a répondu que c'était sur ces dédommagements que la régie prétendait percevoir un droit.

Toutes ces chicanes odieuses viennent de l'enregistrateur de Gombourg, qu'on n'appelle dans le pays que le bonnet rouge, et qu'on dit avoir fait partie des bons '^' patriotes qui déterrèrent et brûlèrent sur la place le

•wxirM,»J> corps du père de M. de Chateaubriand, au commencement de la Révolution. Cet homme est furieux qu'on ait dédommagé les anciens propriétaires.

Le préfet de Rennes avait écrit au directeur général pour lui faire sentir qu'il convenait d'arrêter ces poursuites. Jusqu'à présent, il n'en a rien fait. Je te prie de le voir, pour qu'on sache ses dispositions. S'il soutient le procès commencé, je suis bien résolu à publier cette

iii(li<^Tiil(' dans loiilc la l'i-aricc. Adioii, mon J)onis,jo t'ernl)rass(; londrement, et le petit enfant.

4 février.

Fais-moi le plaisir, mon cher Denis, de faire parvenir, franc de port, la lettre incluse à un malheureux otage de Louis XVI, qui vit, je crois, lui et sa famille, dans une grande détresse.

.le suis bien aise que tu aies donné des noms chrétiens à ton fils et que tu n'aies pas cherché, comme tant d'autres, des sons plutôt que des patrons.

Après six mois d'inaction, pendant lesquels il aurait pu finir mon affaire avec les syndics de Méquignon, M. Boivin m'a enfin appris que ce libraire, s'étant arrangé avec ses créanciers, avait repris l'administration de ses affaires, et qu'en conséquence, il ne fallait pas songer à faire annuler au moins le premier traité que j'avais fait avec lui, ce qui le rend propriétaire des deux premiers volumes de WEssai, de la Défense et des Réflexions ^ . Privé ainsi de tout le fruit de mes travaux, il ne m'a pas resté d'autre parti à prendre que de revendre bien vite mes propriétés, qui devenaient ruineuses pour moi à cause de mes dettes, et c'est ce que j'ai fait, me résignant à une perte de vingt-cinq mille francs qui formaient à peu près le montant de mes économies depuis sept ans. Il me reste de quoi vivre à la campa-

1. Il s'agit dos Réflexions sur Vétat de l'Eglise, pariu's pour la ])i'('nii»'re lois en 1<S().S et réédilccs cii ISl'J,

,*>a cUc<\;r,

gne, OÙ je dépense très peu'. Beaucoup d'autres sont encore plus pauvres, ainsi je n'ai pas lieu de me plaindre.

Offre mes hommages à Mme Benoît, embrasse pour moi ton petit enfant, et aime toujours un peu ton pauvre frère F,

Samedi.

Pourrais-tu, mon bon frère, me renvoyer le Drapeau blanc ? Il y en a un dont j'aurais besoin.

J'ai demandé à Saint-^NIalo ta pièce de vin de Madère.

Nous avons enfin, rue de Bourbon, numéro 2, une maison où mon frère entrera la semaine prochaine. Je désire te voir avant ce temps-là pour concerter avec toi le transport de mes meubles.

Mille hommages à Mme Benoît et à tes parents ! J'embrasse ton enfant et toi aussi de tout mon cœur.

1. Lamennais fut réduit à une pauvreté beaucoup plus grande entre 1830 et 1835. Le lecteur en trouvera des preuves dans ces lettres mêmes. Plus tard, malgré le peu de succès de ses dernières publications, il put jouir d'une aisance relative, et laisser à ses béritiers une fortune d environ deux cent mille francs. J'ai puisé ce renseignement dans une lettre autographe de son neveu, Ange Blaize, chargé, après sa mort, de faire linventaire de ses biens. Voici comineiit Kenan explique ce retour tardif de la prospérité : « Un homme qui, dans un naufrage sur les cotes de Bretagne, avait jadis été recueilli par le père de MM, de Laniennais, apprit par les journaux les poursuites dirigées pour délit politique contre le fils de son bienfaiteur. A partir decetteépoque, il dojina à Lamennais des témoignages d'un très sincère attachement, et à sa mort il lui légua tout ce qu'il possédait, c'est-à-dire iine fortune considérable et un riche mobilier. » {Biographie universelle àc Michaud, tome XXIII, article Lamennais.)

ex

Saint-Malo, lo 15 aoiU 1823.

Après avoir causé de mes affaires avec Cor, mon bon frère, j'ai vu (ju'il m'était indispensable d'aller à Paris, pour éviter, s'il se peut, une ruine complète. J'arriverai vers le 26, et mon séjour ne sera pas long. Je pars avec Cor, et je descendrai probablement chez lui, rue de la Sourdière, numéro 29. Il serait désobligé que j'allasse ailleurs, du moins à ce qu'il m'a paru. Fais part de mon arrivée au bon abbé Le Tourneur, et prie-le d'en avertir M. de Saint-Victor. Je n'ai pas le temps de leur écrire. Adieu et à bientôt! Je t'embrasse de tout mon cœur.

GXl

Paris, le 8 octobre 1823.

J'ai été très déconcerté, mon bon Denis, de ne te point trouver à Paris en y arrivant, d'autant plus que d'abord je n'avais pas le dessein d'y prolonger mon séjour. Je comptais m'en aller vers la lin du mois en Bretagne, et je voudrais encore que cela se pût; mais il est assez probable que je passerai ici au moins une grande partie de l'hiver, (juoique déjà ma santé se ressente de ce triste pays, où j'ai retrouvé la lièvre, la toux et leur fatigant cortège.

Tu ne me dis rien de ta santé, ce qui me peine ; j'espère que la campagne t'aura fortifié. On est si bien au milieu des bois, dans les champs, sur le bord des eaux! On voit que tout cela n'est pas une invention

moderne. Il me tarde de te revoir et de causer. Je meurs de lassitude. On ne me laisse pas un moment à moi. Adieu, je l'embrasse bien tendrement. Ton pauvre frère, F.

GXII

A la Chênaie, le 21 octobre 1823.

J'attendais impatiemment de tes nouvelles, mon bon frère ; je me doutais bien que la lettre que je t'écrivis en arrivant ici avait été retardée, et cependant je ne laissais pas de commencer à m'inquiéter. Tu ne me dis rien de Mme Benoît. N'oublie point de me parler de sa santé quand tu m'écriras. Je te remercie, et du soin que tu prends de m'envoyer mes livres, et de l'intérêt que tu promets à Spistick. Mme Cor est dépositaire de la démission du titulaire actuel ; ainsi elle te sera remise incessamment, si elle ne l'est pas déjà. J'ai reçu une nouvelle lettre de Louël. Le pauvre homme paraît malheureux, il me fait pitié, mais à quoi servent les volumes dont il m'accable ?

L'abandon où on laisse les défenseurs de la foi est pour ce pays l'excès de la honte, de la faiblesse et de l'imprévoyance. Mon Dieu, quel siècle ! Cependant j'aime encore mieux qu'on laisse les royalistes espagnols lutter seuls contre l'anarchie que de venir à leur secours une charte à la main. J'aime à espérer avec eux que leur religieux courage triomphera. D'un autre côté, toutes les ressources dont disposent les révolutionnaires peuvent faire craindre qu'à la longue ils ne prennent, comme en France, l'ascendant.

J'espci'c (juc leNoncoarrant^f-ra l'affaire des dispenses, mais il faudra nécessairement un nouveau mariage, pardevant le propre curé et deux témoins. Cela peut se faire assez secrètement pour que personne autre n'en ait connaissance. Situ pouvais me i)rocurer de bonne graine de sapins de Normandie ou du pays, cela me ferait plaisir; (îinq ou six livres suffiraient. On m'a dit que ceux-ci ne levaient que la deuxième année. Rends-moi le service de m'en informer d'une manière certaine. Adieu, mon bon frère! je suis tout à toi, c.r corde et aniino.

J'ai oublié, mon cher ami, de te parler d'un jeune Allemand qui m'est recommandé par M. de Senfft et par les Pères de la Foi^. Il a fait son droit à léna, et ayant ensuite embrassé la foi catholique à Rome, sa famille l'a délaissé, de sorte qu'il se trouve dans le plus entier dénûment. Il désirerait, soit une place dans un bureau, soit l'emploi de précepteur dans une maison chrétienne. Mais, avant que l'une ou l'autre se présente, il s'agit de lui procurer des secours. Je te prie instamment de faire une collecte en sa faveur.

J'ai aussi oublié de te demander du papier et des plumes. Je t'embrasse bien tendrement. Ton frère F.

Vendredi.

1. Les Pères de la Foi nxi Missioiiiuiires de Frauee lonnaloni une société composée surtout d'anciens Jésuites, et fondée principalement en vue de remplacer, pour les missions, l'ordre dispersé de saint Ig'nace.

A la Chênaie, le 9 novembre 1823.

Je suis bien heureux d'apprendre, mon bon frère, que la fièvre t'a tout à fait quitté. Il était à craindre qu'elle ne se prolongeât durant Thiver, et tu as fort raison de te précautionner contre son retour. Une seule imprudence pourrait la ramener. Pour moi, jai été presque toujours souffrant depuis mon arrivée ici. La migraine et le mal de dents m'ont continuellement tracassé. Gela n'empêche pas que je n'aie retrouvé avec grand plaisir nos bois, nos champs et nos petits chemins creux remplis de feuilles déjà sèches, et le coin du feu, et ce vaste silence dont parle Tacite, dics per silentium vastus. Je jouirais encore plus de tout cela si j'avais l'esprit moins préoccupé de tout ce que j'ai à faire. Le repos, je le sens bien, n'est pas de ce monde.

Je serais bien aise que tu écrivisses à M. Le Levreur pour lui rappeler qu'il avait promis de procurer à mon beau-frère, Ange Blaize, une culture de tabac. Voilà deux ans que cette affaire dure, sans arriver jamais à aucun résultat.

Le préfet se moque de ton père ; il s'est fort mal conduit dans tout cela. Le pauvre Biarrote désirerait vivement aussi obtenir un nouveau supplément de culture, et il y aurait bien de la justice à le lui accorder.

Autant je me croirais obligé de combattre pour la religion et pour la société, si cela était encore possi[)le, s'il existait un seul journal honorable et indépendant, autant je suis aise personnellement d'être délivré d'une

tâche si pénible dans les temps actuels. Se taire est toujours ce qu'il y a de plus doux ; mais je Ix iiis encore plus la Providence des vacanc(;s qu'elle nie donne, à celle époque de bassesse et de corruption. Il est triste, mais il est curi(Mix de voir comme les choses s'éclaircissent aujourd'hui, et comme les hommes se classent. Je l'ai dit et répété il y a longtemps, la Révolution n'est que le combat de l'impiété contre le christianisme; aussi tout ce qui nest pas chrétien passe-t-il tous les jours dans les rangs des révolutionnaires.

Nous en avons ici un grand nombre d'exemples frappants, et la famille Dufougeray en est un des plus remarquables. Le frère ^ déclamait dernièrement dans un dîner qu'il donnait à sa maison de campagne, en style de 93, contre moi, contre mon frère, plus dangereux encore, disait-il, avec ses établissements qui tendaient à remettre les campagnes sous l'influence de la prèlraille. Nos ministres ne diraient pas mieux.

Adieu, mon bon frère! écris-moi et donne-moi des nouvelles de Mme Benoît et de ton petit enfant, Tiu'ssinius iti X*".

A la Chênaie, le 1^»' décembre 182Ii.

Il y a bien longtemps, mon bon frère, que je n'ai reçu de tes nouvelles. J'espère cependant que la lièvre ne

1. Ce Dufougeray était un adversaire politique des deux Lamennais, qui, à diverses reprises, lui firent de l'opposition électorale*

t'aura pas repris et que tes nombreuses occupations sont la seule cause de ton silence.

Un de nos fermiers, qui a son fils à l'armée d'Espagne, est fort inquiet de lui. Je te prie de rendre à ce pauvre père le service de faire prendre aux bureaux de la guerre des informations sur son fils. Sa dernière lettre est du 7 juillet ; son adresse était alors : A Pierre Ménage, 2^ régiment du génie, l®"" bataillon, l""® compagnie de sapeurs, 5^ division, 4^ corps d'armée, à Mataro.

Voilà aussi une lettre que Mlle Dubuat m'écrit au sujet de son beau-frère. Dis-moi ce que je dois lui répondre.

Je ne vois qui que ce soit au monde, et l'on m'écrit très peu de Paris ; ainsi personne n'est plus ignorant que moi de ce qui se passe. Loin de m'en plaindre, j'aspire au moment où je serai encore plus séparé du monde. Espérons que ce moment viendra, et viendra bientôt. Je t'embrasse de tout mon cœur.

A la Chênaie, le 18 décembre 1823,

J'apprends avec bien de la peine, mon bon Denis, que ta fièvre est revenue, et que la diète par laquelle on cherche à la combattre te rend d'une faiblesse extrême.

Je n'aime l'excès en rien, et je doute fort qu'une abstinence rigoureuse et prolongée soit très utile à un homme qui éprouve le besoin de prendre quelques aliments, et j'ai au moins autant de confiance dans les indications de la nature que dans les raisonnements de

la médecin*'. Cependant il est reçu de se soumettre à oeux-ci, cl il y aurait beaucoup d'imprudence à donner des conseils contraires.

Tu me crois fort occupé de mon ciiKpiième volume. Je ne l'ai pas encore commencé, et je ne sais quand je le commencerai, tant je suis dégoûté d'écrire.

Il y a dans tout ce ([U(; nous voyons quelque chose qui glace et inspire un profond dégoût. Le gouvernement semble, à force de bassesse et de nullité, être descendu au-dessous du mal même ; il offre l'image dune vieillesse sotte, impie, dégradée ; c'est comme l'idiotisme du crime. Cet état est nouveau ; qu'en résultera-t-il ? Dieu le sait.

Je t'envoie une lettre pour la petite poste, une autre pour Naples, que je te prie de faire affranchir, et enfin une lettre du P. Ventura, sur laquelle je te prie de ù^a demander des explications à M. de Gourchamps. II ^^

serait très à propos qu'il écrivît lui-même au P. Ventura pour éclaircir cette affaire, dans laquelle il est probable que je serai dupe pour 166 francs.

Donne-moi de tes nouvelles, mon cher ami, et de celles de ton petit enfant et de Mme Benoît. Je t embrasse de tout mon cœur.

GXVII

A la Chênaie, le 8 janvier 1824.

Je suis un peu inquiet, mon bon frère, de ne recevoir aucunes nouvelles de toi. Je crains que tu ne sois ton-» jours fatigué de cette triste fièvre, dont il est si difficile

^•»vC*ta

de se débarrasser en hiver, surtout avec un temps aussi humide que celui que nous avons eu le mois dernier. Cet état de faiblesse et de souffrance doit te paraître d'autant plus pénible, qu'habituellement tu jouissais d'une santé bien différente. Mais enfin il faut recevoir de la main de Dieu les biens et les maux, avec une égale reconnaissance, car, si les uns sont plus doux sur la terre, les autres servent davantage pour le ciel, et sous ce rapport ils devraient nous être plus chers, comme ils l'ont été à tous les saints. Gela ne m'empêche pas de former des vœux bien vifs pour ta guérison, ce qui est aussi assurément dans l'ordre de la Providence.

Ecris-moi quand tu le pourras, et si cela ne te gênait pas, fais-moi le plaisir de charger un de tes commis de demander, en ton nom, à Francfort, 20 livres de graine d'épicéas. Je crois que j'ai le temps de la recevoir avant le mois d'avril, saison de la semer, à ce que je crois.

Adieu, mon bon Denis ! je suis bien tendrement tout à toi. Aime-moi et prie pour moi. Ton pauvre frère, F.

GXVIII

18 janvier 1824.

J'étais inquiet de ton silence, mon bon Denis, et j'avais écrit à mon frère pour avoir de tes nouvelles. Heureusement te voilà quitte encore une fois, et j'espère pour toujours, de cette malheureuse fièvre. Pour les forces, elles reviendront. A ton âge, la faiblesse qui résulte d'une longue diète n'est pas à craindre, mais il n'en faut pas moins de ménagements.

UN LAMKNNAIS INCONNU 177

Je te remercie de ce que tu veux hicu l'occuper de la graine d'épicéas et de. l'affaire du P. N'entui-a.

Je ne m'occupe pas le moins du mond*; de la polili(pie du moment. Qu'est-ce que cela me fait ? Il est vrai cependant que je m'attriste, mais non pour moi, de l'avenir qu'on nous prépare. Mais, en m'ôtant le moyen déparier, on m'a dispensé du devoir d'attaquer le mal et de réclamer le bien. Ce n'est donc pas cela qui m'empêche de travailler à mon cinquième volume. C'est uniquement une sorte d'al)attement d'espérance, d'où naît un insurmontable dégoût pour tout ce qui s'appelle écrire.

Gomment se résoudre à semer en hiver, lorsqu'on ne croit pas au retour du printemps ? « Tost aprez, dit un vieil historien de Charles V, le Roy commença à labourer sa dernière lin. » Le genre humain aussi laboure sa dernière fin, il approche du moment dont il est dit : Ja])i niundiis judicatus est. Que voulez-vous faire de ce grand cadavre ? Il ne lui faut qu'une fosse, et c'est l'enfer : Missiis est in stagnum ignis.

Embrasse pour moi ton petit enfant et prie pour ton pauvre ami, F.

3 mars 182'*.

Je te remercie, mon Denis, des graines que lu m'as envoyées et de la })romesse que tu me fais au sujet du bureau de tabac à Dinan. Je pense que tu seras de retour à Dinan quand celle lettre y arrivera, à moins

que vous ne soyez restés en Anjou pour les élections du grand collège. Dufougeray a été élu à Saint-Malo, à force d'iniquités, de bassesses et de violences. Je ne me fais pas l'idée d'un plus grand misérable. Tenez-vous bien en garde contre ses dénonciations, car il est aussi fourbe que vindicatif. Du reste, il dit et redit hautement qu'il fera sauter le bonhomme Benoît. Il est bon que vous le sachiez, car tout méchant peut nuire. Un M. Vincent, n'ayant d'autres biens que ceux de son fils majeur, lesquels ne payent pas même 300 francs d'impôt, ne voulait pas voter par ces deux raisons. M. Dufougeray a vaincu ses scrupules, en donnant l'ordre au sous-préfet de lui délivrer un permis de culture de tabac.

Mon bon frère, un des premiers propriétaires du département, adjoint depuis neuf ans à la mairie, dont il a fait presque toutes les affaires, le maire ne s'occupant de rien, sollicite depuis trois ans la même permission, sans avoir pu l'obtenir. Il va planter là la mairie, et il fera bien.

A Saint-Brieuc, le président du collège, une espèce de sot nommé Kerjégu, a eu l'impudence (à l'exemple de Dufougeray et peut-être par son conseil) de lire son propre nom sur cent billets où était écrit le nom de M. Sébert \ parfait royaliste, honnête homme et bon chrétien. Celui-ci, en conséquence, au lieu de cent trentequatre voix qu'il avait réellement, n'en a eu que trentequatre par le dépouillement du scrutin. Toutes ces

1. M. Sébert, d'une ancienne famille de Saint-Brieuc, était très lié avec les deux Lamennais. L'abbé Jean-Mario, en particulier, avait usé de toute son influence à Saint-Brieuc pour favoriser son élection.

UN LAMENNAIS INCONNU 17îi

fiorreurs, ft beaucoup d'autres, excitent nue prof«)ri(ie indignation.

Adieu, mon bon Denis, je l'embrasse de tout mon<<i'ur.

GXX

A la Clienaie, le fi mars. M. de Senfft me prie, mon l)()n iVère, de te rappeler une affaire qu'il t'a recommandée, et à laquelle Mme de Jerningliani prend intérêt ^ Si tu avais un moment pour aller voir cet excellent homme, je crois que cela serait bien. Voilà une lettre pour lui que je te prie de faire mettre à la petite poste.

Genève, 5 avril 182'i.

Je ne puis encore, mon bon frère, te rien dire de mon voyage, sinon qu'il a été extrêmement pénible et môme dangereux depuis Lyon. Je n'ai vu le pays que par la portière de la voiture et par la fenêtre de ma chambre. Nous n'avons pas cessé d'avoir un temps affreux, du vent, de la pluie, de la neige; et depuis trois jours que je suis ici, je n'ai quitté le coin de mon feu que pour aller à l'église, qui est à quatre pas. En somme, rien de ce que j'ai vu ne m'a frap[)é, ni comme grand, ni comme beau. Peut-être serai-je plus heureux dans la suite. Il me scnd)le qu'en général les voyageurs flattent ce triste monde. Il est à peu près le même partout ; quand on le supporte, on est en règle; il ne peut rien exiger déplus.

1. (Priait prohahlfincMl iiiif parmlr do tollo diuit pnMM'dominciil I.anuMiiiais a aimoiuc la moil.

Je t'envoie un cahier de l'Imitation ^our M. de Saint- Victor. Je te recommande particulièrement ce petit manuscrit^. Fais en sorte qu'il soit remis sans retard à son adresse. Tu recevras incessamment les deux derniers cahiers. Je serai bien aise d'apprendre qu'ils te sont parvenus, ainsi que celui-ci. Je resterai probablemant à Genève jusque vers la fm de ce mois ; c'est, je crois, le dernier pays où je voudrais me fixer. Il est hideux de fanatisme, mais d'un fanatisme hypocrite et froidement persécuteur. Adieu, cher bon frère ! je t'aime et t'embrasse tendrement.

Genève, 10 avril 182'i.

Ehj'f /'tf^ Voilà, mon bon Denis, les derniers chapitres de

J l'Imitation, que je t'ai annoncés il y a quelques jours.

Fais-moi le plaisir de les faire remettre d'une manière

sûre à M. de Saint- Victor, et mande-moi que tu les as

1. Lamennais publia, en effet, pour la première fois, en cette année 1824, sa fameuse traduction de V Imitation de J.-C. Celle qui avait paru en 1820 était de M. de Genoude ; Lamennais en avait écrit seulement la préface. Quant aux réflexions qui accompagnent les chapitres dans ces deux éditions de 1820 et de 1824, elles ne sont très probablement, ni de M. de Genoude, ni de l'abbé Féli, mais de l'abbé Jean-Marie de la Mennais, à part dixsept, dont Féli se reconnaît l'auteur. On n'en saurait dire autant des réflexions qui ont été insérées dans l'édition de 182'J et dans les suivantes. Tout porte j\ croire que celles-ci sont bien de Féli. Pour la traduction elle-même — celle qui a été reproduite dans toutes les éditions à partir de 1824, — elle porte bien aussi la marque de Féli. Cependant un érudit malouin. M. Herpin, qui a fait récemment une étude spéciale de V Imitation mennaisienne, l'attribue, en partie du moins, à Jean-Marie.

UN LAMKNNAIS JNCONNU 181

re(;iis, ainsi i[iut le calii(;r piM-cédciil. Ce (^liiuat est décidément plus froid et plus dur que celui de la Bretagne et de Paris ; les gens de ce pays en conviennent. J'étais loin de m'attendre à la tenipéralur*; que nous avons. A peine, de])uis huit jours, ai-je entrevu le soleil ; c'est pourtantce (pi'il y aurait demieuxàvoirà(*enève, où tout est glacé, le sol et ses liai)ilanls, En été, le sol se réchauffe, mais les habitants, jamais. Il n'y a point de saisons pour le calvinisme ; c'est toujours l'hiver. Je commence à m'ennuyer copieusement. Toutefois on ne peut pas songer encore à aller en Suisse, il faut au moins attendre l'apparition du printemps.

J'ai ici dans le mont Mole un petit échantillon des montagnes que je trouverai plus loin. Gela ne m'a frappé en aucune façon, non plus que la chaîne du Jura, qu'on découvre à peu de distance de la ville. Je ne sais où les voyageurs vont prendre toutes leurs admirations. On ne veut pas avoir perdu ses fatigues et ses frais de route ; voilà, je crois, toute l'affaire. Cependant je conçois que l'intérieur de la Suisse doit offrir de plus beaux sites et des curiosités naturelles dignes détre vues : aussi je ne prononce que sur ce que je connais.

Adieu ! je t'embrasse de tout mon co'ur.

GXXllI

Genève, 25 avril iS'l'i.

Je n'ai pas besoin de te dire, mon bon frère, combien ta lettre m'a fait d<' plaisir. On sent mieux encore ce bonheur d'une lettre, ((uand on est si loin de ceux ([u'on

aime, et que tout semble vous séparer d'eux, ce que vous avez quitté et ce qui le remplace. Je ne puis guère te dire rien de nouveau de ce pays-ci, quoique j'aie vu à peu près tout ce qu'il offre de remarquable. Le temps est mauvais et je m'ennuie ; cela ne dispose pas à l'admiration. Au reste, je pars demain pour Fribourg avec mon hôte \ dont le zèle pour le bien est vraiment admirable. Nous irons ensuite à Berne, et nous reviendrons par Neufchâtel. Cesera une excursion d'environquinzejours. Quand j'aurai vu de près une bonne montagne, ce sera bien assez ; je ne tiens guère à cela. Ce sont les gouvernements, les institutions, les idées, les mœurs, qui m'intéressent, et, sous ce rapport, j'espère que mon voyage ne sera pas perdu. Les anciens (du moins une certaine classe d'hommes) voyageaient plus que nous, et il est surprenant combien ils nous disent peu de chose des lieux et de tout ce qui remplit les relations de nos voyageurs modernes. Ce matérialisme m'a toujours déplu souverainement. jNL Klaproth^ en est le type dans son Voyage au Caucase. Quelle différence de ce philosophe à ceux de l'anticjuité, quoique déjà ceux-ci, à bien des égards, ne valussent pas grand'chose ! Dans ce temps-là^ c'était l'intelligence qui voyageait. Solon, Hérodote, Pythagore, Platon, s'en allaient de temple en temple, s'enquérant de l'origine des peuples, de leurs lois et surtout des lois éternelles transmises par la tradition , et qui les ramenaient par mille routes à la Divinité, qui

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