‹ Un Lamennais inconnuChapitre 93 sur 112 · C'était l'abbé Wariii, curé catholiquo de Genève · texte numérisé non relu

C'était l'abbé Wariii, curé catholiquo de Genève

2, Orientaliste distingué, né à Berlin en 1783 et mort à Paria en 1835. Son Voyage an Caucase, jiublié en allemand dès 1812, venait de paraître à Paris, en Irancais (1823).

les manifesta priniitivemont à l'homme ^ . Cela valait bien, ce me semble, les curieuses, les importantes, les magnifiques observations de nos savants sur les schistes, les granits, les quartz, et les roches calcaires de première et de seconde forniation.

Je serai de retour ici le 7 mai, et j'y scjournerai jusque vers la fin du mois ; ainsi tu peux toujours m'écrire à la même adresse. Ne manque pas surtout de me donner des nouvelles de ton petit enfant. J'espère bien que les nouvelles convulsions qu'il éprouvait n'auront pas eu de suite. Les enfants très forts sont sujets à ce genre d'accidents. Je prierai pour lui, pour toi, et pour tout ce qui t'est cher, mon bon Denis. Prie aussi pour ton pauvre frère, F.

GXXIV

Genève, 28 mai 1824.

Je n'ai que le temps, mon bon frère, de te dire que je profite d'une occasion qui se présente de te renvoyer V Imitation que tu m'avais prêtée. Je pars le l^*" juin pour l'Italie. Au premier moment de loisir, je t'écrirai plus longuement. Je t'embrasse de tout mon cœur. F.

Rome 2, le 15 juillet 1824.

Il y a longtemps que je ne t'ai écrit, mon bon ami,

1 LaiiUMiiiiiis révMo claironuMït dans ces lignes ses préoccupations hal)iluelles d'alors.

2. Lamennais était parti pour Hoine afin de sonder l'opinion du jiape sur les doclrines contenues dans le deuxième volume de V Essai sut V indifférence. (Voir l'Introduction.)

et longtemps aussi que je n'ai reçu de tes lettres. Imagine-toi que nous avons ici une chaleur qui empêche tout à la fois et de sortir et de rien faire chez soi. Le thermomètre a monté aujourd'hui [à 30 degrés. On ne souffre pas quand on est tranquille, derrière des murs épais, et les fenêtres bien fermées, mais on est si languissant, si affaissé, qu'on n'a pas le courage de prendre une plume. Outre cela, on mange fort peu, tant à cause du chaud qu'à cause de la cuisine italienne, toute nouvelle pour nous autres Français, et cette espèce d'abstinence affaiblit encore. Conclusion: il faut remettre à mon retour en France les détails de mon voyage et tout ce que j'aurais à te dire sur ce pays à tant d'égards si intéressant.

On m'}?^ a reçu on ne peut pas mieux ; on m'y comble d'honnêtetés et de prévenances. Le Pape a pour moi mille bontés. Grâce à Dieu, sa santé est bonne en ce moment, mais l'hiver est à craindre. Sa maladie est une perte de sang qui l'affaiblit beaucoup, ce qui pourrait amener une hydropisie. Il faut prier pour que Dieu le conserve et lui donne des forces, car c'est tout ce qui lui manque ; l'Eglise ne saurait avoir un plus digne chef.

Quoique je sois décidé à revenir en France le plus tôt possible, je ne pense pas que je te revoie avant le mois d'octobre, parce que je compte m'arrêter en Provence chez ^I. de VitroUes K Je suis, mon pauvre en-

1. Ministre d'Etat et niinislre pléiiipotenliaire sous la Restauration, il fut un des plus constants amis de Lamennais. Il était né au château de VitroUes, près d'Aix, en Provence. Sa liaison avec

UN LAMKNNAIS INCONNU 18.)

(aiil, forl las (j<;s voyages, cl j'en reviens toujours à ma vieille opinion, qu'on ucst nulle pari nii<;ux ((ue dans sa chambre, et que h) plus Ikmiitux est celui qui en sort le moins. Je veux régler là-dessus le reste de ma vie ; in an<>filo c.nni lihcllo. 11 n'y a pas de ministère qui vaille cela. Je préscMite mes hommages à la famille, et j'embrasse Ion petit enfant, et le père aussi, s'il veut bien le permettre.

Adieu, mon bon Denis, tu sais comme je suis à toi.

GXXVI

22 juillet 182i.

\ oilà encore, mon bon frère, une lettre de cet étourdi de Le Mintier ; c'est bien la dernière fois que je t'importunerai de lui, et que je m'en occuperai moi-même. \'ois s'il y a lieu à lui répondre deux mots ; et pardon de la peine que cela te donnera !

J'ai vu ici le jeune Berryer, qui, passant par Rennes, a eu la pensée fort aimable de venir jusqu'à la Chênaie '. (]ela m'a fait grand plaisir; il y a si longtemps que je n'avais causé ! 11 avait avec lui un de ses amis, M. de la Guibauchère, dont j'ai été charmé de faire la connais-

raulciir de VEssii avait roinmcivct' on 1818, sdus les auspict^s do leur collaboration oommune ini Conservaleiif.

1. liorryer passa, en efTet, ({uehjues jours à la Chênaie, dans une intimité cpii laissa à Lamennais et à lui le plus aiuuiblu souvenir. On dit néanmoins qu'après une conversation où le i'oug-ueux polémiste avait énoncé plus clairement ([ue de coutume des projets de réformes politi([ues et relij^^ieuses, Berryer lui prédit l'avenir avec une lucidité qui l'etlVaya. Cf. Hcrryer, par le R. P. Lecanuet, de l'Oratoire.

^b-^XVUÀ^

sance. Mais toi, mon Denis, quand te verrai-je? hélas! je ne sais. Tu n'es pas libre, je ne le suis pas plus que toi, et il y a cent lieues entre nous.

J'ai reçu le paquet de Mme Gottu et je t'en remercie.

Je désirerais bien que tu essayasses de te remettre bien avec elle. Vois ce qu'il j aurait à faire pour cela.

Nous avons depuis trois semaines des pluies continuelles, qui ont singulièrement endommagé les récoltes. Les graines montent, mais il n'y a pas de mal; sans cela les fermiers eussent été ruinés. Je t'embrasse tendrement. Ton pauvre frère. F.

GXXVII

A la Chênaie, le 2 février 1825.

Me voici, mon bon frère, depuis plus de trois semaines dans ma chère solitude, fort heureux de m'y trouver, et plus heureux si je pouvais me flatter de n'en sortir jamais. Le monde m'ennuie : il est sot et méchant. Malgré tout ce que ma retraite m'offre de calme et de tranquillité, je ne laisse pas cependant d'y être poursuivi encore par mes affaires ; elles ne vont pas comme je voudrai^, et je m'y attendais en partant. Une chose essentielle pour moi serait d'avoir, dans le nom de M. Lameau, un brevet de libraire, dont l'établissement < ne saurait se passer. Fais-moi le plaisir de joindre làdessus tes recherches à celles que je fais faire, car je ne puis rien espérer de la part de ceux de qui cela dépend

1. Il s'agit de rétablissement de librairie que Lamennais avait fondé à Paris, avec M. de Saint- Victor.

directement. J)es horniiies si purs craindraient de touclier le pauvre lépreux du xix*' siècle.

Tu as connu un peu à Saint-Malo M. Biarrote, à qui tu sais que moi et ma famille nous nous intéressons vivement. Il est fort malheur<'ux 'et dans des embarras extrêmes. Il lui reste chez M. de Saint-Victor deux i'\/i,(^ gravures qu'il cherchait à vendre, et que le dépositaire lui écrit de faire retirer. Il t'enverra de ma part un billet pour les faire prendre, après quoi je te prie instamment de les mettre en loterie. Les billets se placeront, car la Providence se mêlera de cette affaire, et, quant au prix de chaque billet, tu le fixeras comme il convient d'après la valeur des gravures. Il y a pour certains hommes une mesure de souffrance en ce monde, qui en fait bien espérer un autre. Cet autre est le seul que j'aime. Je t'embrasse de tout mon cœur.

— Je suis, mon cher Denis, depuis une quinzaine de jours à Paris, et si occupé de, mes tristes affaires, si ennuyé, si dégoûté, que je n'ai pu t'aller voir, et que je n'ai pas eu même la force d'écrire un simple billet. Je remettais de jour en jour, et cela ne linirait pas. Viens me voir ou ce soir samedi, ou lundi, ou mardi au soir. Je t'embrasse de tout mon cœur, F.

Samedi matin.

GXXVIII

13 juin 1825.

Voilà encore, mon Denis, une lettre de ce pauvre Dutemple, qui se meurt d'envie d'obtenir de l'avance-

ment, et cela est bien naturel, car, sans fortune et avec femme et enfants, on est assez embarrassé en ce monde. J'espère que tu feras pour lui tout ce qui est possible, et le possible aujourd'hui a des limites moins fixes que jamais. Enlîn traite ce brave homme comme un parent de ton ami.

Je ne sais si tu es à Paris, mais, en tout cas, tu y reviendras. Voici deux services que je te prie de me rendre à ton retour :

1° Faire dorer le tabernacle resté chez toi, et l'expédier à mon beau-frère Ange Blaize, par la voie du roulage. Ceci ne presse pas. Quant à l'autel, je te prie de le faire vendre pour ce qu'on en trouvera.

2^ M'envoyer, par occasion, s'il est possible, deux boîtes de tabac fm semblables à la dernière, c'est-à-dire de six livres chacune et plombées en dedans.

3° Me .faire faire un petit coffret propre et fermant à clef, ayant huit compartiments dont chacun contienne ou une boîte, ou un vase quelconque fermant bien, dans lequel puisse tenir une livre de tabac.

Tu choisiras pour remplir ces vases huit espèces de tabacs rares, comme tabac d'Espagne, Macouba, Mazulipatam, etc. C'est une fantaisie que j'ai depuis longtemps, et je ne vois pas d'énormes inconvénients à la satisfaire.

Mes hommages à Mme Benoît. J'embrasse ton petit enfant et toi aussi de tout mon cœur. Est-ce que lu ne viendras pas nous voir ? La Chênaie devient charmante.

Je n'irai pas, mon cher bon frère, dîner chez toi vendredi, parce que cela ne conviendrait pas à un homme

traduit en jugement comme ennemi du l'oj, ot je ne sais quoi encore ^ Si lu peux venir nu; voir samedi, lu me trouveras dans la matinée. Demain je vais à N'j'rsailles, et vendredi j'ai à faire plusieurs visites (pu; j«; ne puis différer. Je l'embrasse de tout mon ed'ur. Mercredi au soir.

GXXIX

23 janvier 1826.

J'ai reçu, mon cher ami, ta lettre du 10, qui a croisé une des miennes. Je te remercie de nouveau du tabac que tu m'as envoyé, et que j'ai trouvé très bon. Quant aux gravures de M. Biarrote, je pense comme toi qu'il est fort heureux qu'on en offre 150 francs ; donne-les donc l)ien vite à ce prix.

J'irai probablement à Paris vers la fin de février. Il fiiul bien que je regarde à mes affaires, qui sont loin de s'améliorer. Nous en causerons alors. J'attends le jugement arbitral, qui éclaircira au moins sous un rapport important ma position.

J'en souffre beaucoup et, selon toute apparence, je ne suis pas près de cesser d'en souffrir.

Ton anecdote de Sosthènes est fort drôle ; le pauvre homme serait bien fâché de manquer une sottise et un ridicule.

Je suis si faible, si faible, et j'ai la tête si pesante,

1. Lamennais était alors poursuivi dovant les tribunaux par le ministère, pour la seconde édition de son livre : De la reltgion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et et cil.

que je ne t'écrirai aujourd'hui que ces deux mots. Je t'embrasse de tout mon cœur.

J'oubliais de te dire que Biarrote, qui sollicite une place d'expert pour la livraison des tabacs, désirerait vivement que M. Benoît voulût bien écrire en sa faveur au préfet. Il ne pourrait recommander un plus digne homme, et qui ait plus besoin du petit avantage que procure cette place. Tout le monde à Saint-Malo verrait avec joie sa nomination. Mais le temps presse, car nous touchons au moment delà livraison. Biarrote est sur la liste.

3 février 1826.

« Chasseur, je te souhaite un ciel bleu, beaucoup de chevreuils, et un manteau de castor ' » Le dernier surtout te servira par le temps qu'il fait.

Je ne crois pas que l'extravagance et le mauvais goût puissent aller plus loin. Mais je trouve comme toi que presque tout le dernier livre est charmant.

M. Gibon^, ami de l'abbé Gerbet et de l'abbé de Salinis, et sous tous les rapports excellent jeune homme, désire que je te recommande son frère. Le billet ci-joint t'expliquera de quoi il est question. Ce qu'il souhaite

1. Allusion au style des Natche:^, œuvre de jeunesse de Chateaubriand, que son auteur venait de revoir et de publier.

2. M. Gibon était un maître de pension de Paris qui. devenu veuf, entra dans l'état ecclésiastique, et mourut à l'isthme de Suez, en qualité d'aumônier. Il a laissé plusieurs enfants, dont l'un s'est fait prêtre à son tour, et est entré dans la congrégation de l'Oratoire.

s(!r';i (l(;mand('; par sos chofs immédiats, mais ccAn ne suffira pas prohablomont [)oiir réussir, si l'on ne trouve plus haut une hifnveillanco particulière. Tu me feras grand plaisir d'y aider. L'affaire doit être décidée dans deux ou trois jours. Je t'embrasse de tout mon cœur, F. Mardi.

Pftris, 21 mai 1820.

J'ai reçu, mon bon Denis, le petit mot que tu m'as écrit de Marseille. J'ignorais que Mme Benoît t'accompagnât dans ton voyage. Vous voilà heureusement débarrassés de votre navigation. Celle du Rhône n'est pas toujours exempte de danger, dit-on. En somme, j'aime la terre ferme.

J'ai renoncé à l'appel, parce que j'avais la certitude que le principe du premier arrêt serait confirmé, et que j'ai pensé qu'il valait mieux laisser la question indécise que de pousser la magistrature dans une voie où il serait difficile de reculer. L'intérêt de l'Eglise, en cette circonstance, était évident; je lui ai sacrifié ma position personnelle^.

1. Lainoniiais n'avait point, du rosto, à so plaiiulro do la sôvôrité du tribunal. L'arrêt, quoique ordonnant la saisie de louvrag-e poursuivi, et condamnant l'auteur à 30 francs daniende, était rendu dans les termes les plus modérés : « Kn ce qui touche à la i)révention d'attaque à la dignité du roi, à l'ordre de successibilité au trône, aux droits que le roi tient de sa puissance ; attendu que le caractère de l'abbé de Lamennais, ses opinions, ses sentiments relig'ieux et monarchiques ne permettent pas même de supposer l'intention d'un pareil délit... ; attendu que le livre de M. de Lamennais ne peut être lu et apprécié que

Ne pouvant rien faire à Paris, je me suis arrangé pour passer quelque temps à Versailles, où jai toujours été malade jusqu'à présent. Puis, mon beau-frère étant venu pour mes affaires avec INI. de Saint- Victor, il m'a fallu revenir à Paris, ce qui retarde mes travaux indéfiniment.

J'ai le dessein de faire un ouvrage assez étendu sur le même sujet que j'ai traité dernièrement. Je le considérerai d'une manière encore plus générale, et, je crois, assez neuve. INIais il est nécessaire auparavant que je réponde à l'évêque de Chartres \ quia trouvé plus facile de m'adresser des injures que de me donner des raisons. Il y aura des raisons dans ma réponse, et d'injures point. Du reste, je n'entrerai pas avec lui dans le fond de la question.

Ce pauvre M. de Sainte-Marie qui avait voulu aussi se mêler de cette controverse, le voilà donc mort. Il sait maintenant à quoi s'en tenir. Tous les évêques, au surplus, ne sont pas de son avis. L'archevêque de Bordeaux, celui de Lyon, l'évêque de Metz, ceux de Langres, de Rennes et d'autres encore ont refusé net d'adhérer. Quant aux adhésions prétendues, pour la plupart, c'est tout le contraire ; mais on cache les lettres et l'on imprime les signatures. Ce système de mensonges pourrait donner lieu à des réflexions sérieuses^.

parles personnes instruites et éclairées ; enfin, que le caractère de M. de Lamennais doit être pris en grande considération..., etc. » C'était déclarer à peu près qu'on ne le condamnait que pour accorder quelque chose à de trop vives sollicitations.

1. Mgr Clausel de Montais, l'rère de labbé Clausel, dont il a été question précédemment.

2. 11 s'agit d'une déclaration que le gouvernement avaitproposée

J'ollVc iiK's liomiiiagos ;i Mme Benoît, «;t j'eirihrasse ton petit enfant.

Tout à toi, mon cher l)on frère.

GXXXII

Paris, \ .loùt 1820.

Je reçois, mon Ijon frère, ta lettre du 2G juillet, écrite dans un moment de tristesse. In^cmiscit crcatiira. Je suis moi-même bien triste; jamais je n'ai tant souffert que dans ces derniers temps, et ce n'est pas iini, selon toute apparence. Nous venons de perdre ma pauvre petite nièce, celle qui était venue avec sa mère consulter, il y a trois mois, les médecins de Paris. Je ne la plains pas, elle; mais ceux qui restent sont à plaindre.

D'une autre part, tout ce qu'on peut éprouver d'abus de confiance, et, par suite, d'inquiétudes, de soucis, d'embarras extrêmes, c'est ce que j'ai éprouvé et que j'éprouve encore. Cent dix. mille francs de billets payés étaient, malgré mes réclamations, restés entre les mains de G... et La R...iPar un traité passé entre eux et M. de la Bouillerie'^, celui-ci s'était engagé à verser 1 million

à la sig'Maturo des archevêques et évùques de France, afin de les mettre en demeure de se prononcer (contre le dernier livre de Lamennais [De la Religion considérée, etc.). Quatorze prélats signèrent purement et simplement. D'autres donnèrent leur adhésion avec des explications et des réserves. Quelques-uns la refusèrent, entre autres l'archevêque de Paris, Mgr de Quélcn, qui s'exprima en ternies d'une grande généralité. Ainsi la démarche n"e\il pas tout 1 clVet (pitMi attendaient les niinish-es.

1. Cor el La Kigaudclle, l)an(piiers et créanciers de la maison de libraiv\e dont LamoiMuiis était, avec M. de Saint-Victor, le co-propriélaire.

2. iM. de la Bouillerie, intendant général de la liste civile de

dans cette maison de banque, qui devait être conduite par un homme à lui. Cet homme en effet est venu, il a administré, et puis, ne trouvant pas que l'actif et le passif de la maison fussent tels que les banquiers l'avaient annoncé, après avoir pris connaissance de toutes les affaires, un beau matin il part, emportant le portefeuille, des traites, des dépôts de toute sorte, qu'il remit à M. de la B... pour le couvrir. Mes billets faisaient partie de ces valeurs enlevées. Faudra-t-il que je paie deux fois, comme M. de la B... le voudrait bien ? Voilà une des questions qui sont à résoudre. J'espère me tirer des j griffes de ce parfait honnête homme qui prend dans ma 1 poche ce qu'un autre lui doit, mais je n'en suis pas ■ encore certain. Un autre honnête homme, Saint-Victor, suscite, dans le règlement de nos comptes, difficultés sur difficultés, et montre à nu tous ses principes avec une naïveté dont j'ai encore la bêtise d'être surpris. Voilà ma position, compliquée en outre de plusieurs autres embarras pénibles, et dont je rie puis sortir qu'en vendant un établissement presque impossible à vendre dans les circonstances actuelles ^ . Ma vie n'est pas douce,

Charles X, avait reçu du roi l'ordre de dégager Lamennais, obéré bien au delà de ses moyens par la faillite du libraire qu'il avait cautionné. C'est, du uioins, l'opiniou de M. Forgues. M. A. Blaize prétend il est vrai — et avec plus de raison ce me semble — que M. de la Bouillerie s'étanl intéressé pour son compte aux affaires de la librairie exploitée par MM. de Saint- Victor et Lamennais, était devenu le créancier personnel de ce dernier.

1. Sur toute cette affaire, voir la longue note placée par M. A. IJlaizeà la page 129 (tome II) de ses CEuvres inédiiesdc Lamennais.

il s'en faiil heaucoin), mais il est n/'cessaire, il est juste de la sup})orter telle que Dieu l'a faite.

Je serai probablement à Paris quand tu reviendras. Il me tarde de te revoir, mon Denis, et, en versant mon cœur dans le tien, de le soulager un peu de tous les chagrins qui l'oppressent. Adieu, je t'embrasse tendrement.

Je ferai ta commission la première (ois que je verrai MmeC...

2 janvier 1827.

Je crains bien, mon bon frère, d'après ce qu'on m'a dit, que tu ne sois sur le point d'éprouver, ou que tu n'aies peut-être éprouvé déjà une grande douleur. Je la ressens pour toi et avec toi. Mon Denis, réfugions-nous dans le sein de Celui qui console : là est la force, là est la paix, là est la récompense des sacrifices demandés, des souffrances imposées sur cette terre, où tout nous avertit si cruellement que nous ne faisons que passer : Spiritus vadens et non rediens. Baissons la tête, abaissons-nous sous la main qui nous frappe. Ita Pater, quO" niam sic fuit placitiun antc te ! Croyons à la bonté, à la miséricorde, à la tendresse de ce père, qui ne fait couler nos larmes un moment que pour nous assurer des joies éternelles. Je n'ai pas besoin de te dire que je n'oublierai rien de ce que tu aimes, de ce que tu as aimé, dans mes faibles prières. Je suis tout à toi en Celui qui doit être tout pour ses serviteurs.

Lundi au soir.

(^i Uty U UAk/ra^r^ GXXXIV J] y ^ W^ /f ,<|,1

^ 1^23 / (i y^oîy^ y'o^ u. ^'sit. (t^dci^ 14 février 1827. i^

V 'A f/^t,'^ au, . 'ç *

J'ai bien des remerciements à te faire, mon bon frère, et pour mon bon parent Lorin, et pour le pauvre Louël, qui me mande ce que tu as fait pour lui, et que j'en félicite par le billet que voilà, et enfin pour moi-même, par rapport à la culture de tabac. Je vais concerter avec mon beau- frère la demande à faire au préfet, afin que la concession de culture soit transférée de moi à lui, car c'est à lui qu'appartient maintenant Tremigon. Je lui ai revendu cette terre, que je ne pouvais plus garder, à cause de l'état toujours plus mauvais de mes affaires. Elles seront liquidées sous peu de temps; il me restera de 2,000 à 2,400 francs de revenu. Tous mes projets de me faire une petite aisance sont bien loin, mais on peut vivre avec ce qui me reste. Je bénis Dieu qui me l'a conservé, et je n'en demande pas davantage. Dermcnsch

A braucht nur wcnigc Erdscliollen, iimdraufzu genicsscn

^ ivcniger uni druntcr zu ruhcn ^ .

Je te trouve un peu injuste envers le Drapeau blanc; je ne l'approuve pas en tout, mais les autres journaux valent-ils mieux? Quant aux personnes qui me blâment d'y avoir donné des articles, je ne saurais être de leur avis. C'est une grande crise assurément que celle dont nous sortons; il s'agissait de la vie ou de la mort ; il fallait se résigner à subir toutes les chances du triomphe de la révolution en Espagne, ou entraîner le ministère

1. 11 ne faut à 1 homme qu un jjeu de terre pour vivre, eueore moins pour reposer après su mort.

par l'opinion publique. Qui est-ce quia rompu la glace? Mes articles sont peut-Atre de pauvres articles, mais ce sont de bonnes actions.

Maintenant je n'ai plus rien à dire, il laut altendi'e les événements. Je me suis remis à mon ouvrage, que j'ai le désir d'avancer. Mon projet, ([uand il sera fini, ce qui n'est pas une chose prochaine, est de retourner à Paris, d'y louer une petite chambre, et de faire là ma Collection et la Vie de M. Carron'^.

Ne parle encore de ce projet à personne, je lu; le dis qu'à toi.

Donne-moi des nouvelles de Mme llenoîl et de ton cher petit enfant, que j'embrasse avec bien de la tendresse. Tout à toi, mon Denis, et de tout cœur.

GXXXV

A la Chênaie, le 7 mai 18;Î7.

J'espère, mon Denis, que l'indisposition de ta femme n'aura pas de suite, et que j'aurai bientôt aussi de meilleures nouvelles de ta pauvre chère petite enfant. Il faut que nous ayons tous dans ce triste monde notre part d'affliction, et, sans cela, en quoi ressemblerionsnous, comment appartiendrions-nous à Celui qui nous en a promis un meilleur ? Ensuite, l)iens, maux, plaisirs, chagrins, tout passe vite, et il ne faut pas beaucoup étendre les bras pour atteindre aux deux extrémités de la vie.

2. La Vie de M. Carron \Vi\ pus été écrite par Lanionnais. Un bénédictin de la Cong-régation de France, doni Jausions. a repris plus tard ce projet et l'a mené à bonne fin.

On n'a commencé à m'envoyer les journaux que depuis le 1*^'" mai, de sorte que je ne suis pas trop au courant de ce qui se passe. J'en ai vu assez cependant pour me confirmer dans mes lugubres prévoyances. Tout le monde répète aujourd'hui ce que je disais, et dont on me faisait un crime. Le licenciement de la garde nationale n'intimidera personne et n'aura d'autre effet que d'irriter les esprits de plus en plus. Les actes de fermeté ne réussissent jamais aux faibles, ou à ceux que l'on tient pour faibles.

Autre maxime sans exception :onne recouvre jamais en politique la réputation perdue. Tire les conséquences.

Le mécontentement, l'aigreur, le dégoût des choses actuelles, est grand dans les provinces. Ce qu'on appelle le libéralisme y fait tous les jours de» progrès. Où cela nous mène-t-il ? C'est encore ce que tout le monde voit maintenant.

Il sera curieux d'observer la marche du nouveau ministère anglais^. L'Eole britannique, la main sur ses outres, impose terriblement aux nymphes de la Seine. Nouo verrons ce que fera l'Espagne, qui n'a pas de trois pour cent à soigner. Elle ne manque pas d'hommes, mais d'un homme. Hélas! c'est ce qui manque partout.

Je te recommande les lettres incluses, etje t'embrasse tendrement.

1. Le ministère Canning, qui vonail de décider une inlervention en faveur du Portug-al, uieiia<'é ])ar l'Kspag'ne. L'Angleterre, au milieu des luttes dopinion pul^licjne (jui agitaient alors les nations de l'Europe, pouvait, eoinnie I-lole, le maître des vents, déchainer les tempêtes sans les redouter.

J(; n'avais pas voulu juscju'à présent Ur parler de Cliarles, mais tout ce ((U(; j'ai a[)pris de lui depuis que je suis ici m'ohlige à te prévenir d'élrt; fort sur trs gardes avec lui. Peut-être y a-t-il (Mic.ore quehpir; espoir qu'il se corrige, et c'est pourquoi il ne faut pas l'abandonner entièrement. Cependant il est nécessaire que tu saches que ce n'est nullement un hou sujet.

GXXXVI

28 mai 1827.

Je me réjouis avec toi, mon Denis, du mieux qu'éprouvent Mme Benoît et ta pauvre petite lille. J'espère que la campagne hâtera encore leur convalescence. Il y a une si grande différence de l'air des champs à l'air de Paris ! Cependant ma santé ne s'en aperçoit pas encore grandement. Les forces ne me viennent point; il est vrai que je touche à l'âge où elles commencent plutôt à s'en aller. Jeudi dernier, jour de l'Ascension, je me trouvai mal; je fus obligé de me mettre au lit; cela passa, mais enfin ce n'est pas une bonne disposition pour le travail. Je t'ai envoyé, il n'y a pas longtemps, une lettre du pauvre Dutemple. Je serais bien heureux que tu pusses l'aider à sortir de la triste position où il languit depuis quelques années. Je prie instamment ton père de m'accorder celte faveur, à laquelle j'attache beaucoup de prix.

Quant à Charles, il est très vrai que tu ne peux p^is le surveiller, et ce n'est pas non plus ce que j'ai voulu te dire. Mon intention a été seulement de te prévenir

d'être avec lui sur tes gardes, de manière à ne pas avoir de lui une trop grande confiance. Ceci ne touche pas les mœurs. Je ne connais pas les siennes.

Tes réflexions sur l'état de la société sont très justes. Seulement, je ne partage pas ta façon de penser sur le licenciement. D'abord, par le fait, ce n'est pas une peine, c'est l'exemption d'une charge. L'intention a été hostile, voilà tout, et c'est aussi, en dernier résultat, la seule impression qui restera. Quand on fait tant que de tirer l'épée, il ne faut pas que ce soit une épée de carton. Au reste, qu'est-ce qu'une faute? Une sottise de plus dans cet océan de sottises et de fautes où nous allons nous enfonçant tous les jours. Il y a dans le ciel une voix qui crie : Vœ ^ l mais on ne l'entend pas à cause du bruit qui se fait dans les antichambres et à la tribune.

Il me semble que M. Ganning représente en ce moment le mauvais génie de l'Angleterre. Puisqu'il a pu triompher une fois, son triomphe final est assuré. Que l'aristocratie reprenne le pouvoir, cela se peut, cela paraît même très vraisemblable, mais le garder, non. Ce malheureux pays des nuages est aujourd'hui couvert d'un nuage de sang. Lorsqu'il crèvera, les fleuves déborderont.

Adieu, cher ami, j'aime à t'écrire, j'aime surtout à penser à toi. Dans ma solitude triste et profonde, je rassemble autour de moi toui ce que j'ai de doux souvenirs ; le nombre n'en est pas grand, mais j'y joins l'espérance de l'avenir dont j'approclie tous les jours. Je te recommande les lettres ci-jointes.

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