CXXXVIII
25 septembre.
Je puis enfin t'écrire deux mots, mon bon frère, mais seulement deux mots, car je suis encore bien faible. Une rechute imprévue a retardé ma convalescence. Toutefois elle n'a présenté aucun symptôme alarmant, et la quinine prise à fortes doses m'a débarrassé des deux
UN LAMENNAIS INCONNl" 203
fièvres qui se compliquaient comme dans ma première maladie. J espère être bientôt dans mon état ordinaire. On ne peut être plus mal que je n'ai été. Je suis revenu, non pas d un état dangereux, mais des dernières extrémités de lagonie; de sorte que je mourrai deux fois. Oh ! qu'il est sage de se tenir prêt ' !
Quand tu m'écriras, tâche de profiter de la franchise de l'administration de ton père, ou de la tienne. Je suis accablé de ports de lettres, et dans une grande gêne, jusqu'à être obligé de renvoyer l'unique domestique que j'aie. Ceci pour toi seul. Je t'embrasse tendrement.
1. Lamennais fut alors, en effet, sur le point d»* mourir dans les sentiments de la foi la plus vive. Au moment oi'i tout espoir de guérison semblait sëteindre et où son frère lui administrait les derniers sacrements, l'œuvre de rég'énération relig-ieuse à laquelle il s'était consaeré fut son unique préoccupation : « Je te lègue, dit-il à son frère, la plus belle chose du monde, la vérité à défendre. »
A l'occasion de cette maladie. Benoit d'Azy lui adressa la lettre suivante, la seule que j'aie pu retrouver. On y remarquera, avec quelque étonnenient peut-être, l'usage du tutoiement. Cet usage, un peu étrange de la part d'un h«>mme beaucoup plus jeune que Lamennais, lui avait été probablement imposé par «^on ami.
< Paris, 9 août 18*27.
» Cher ami. cher bon frère, je suis plus troublé que je ne puis te dire. J'apprends en même temps et que tu as été bien malade, et que le danger est éloigné. Le jeune Salinis est venu me montrer le matin le petit bulletin que labbé Gerbais [sic) a adressé le jeudi. Je n'ai aucuns détails, je ne sais à qui madresser pour en avoir et je suis bien triste. Ah 1 que je maudis toutes ces chaînes qui me retiennent et qui m empêchent d aller le joindre ! Je supplie le bon abbé Gerbais de me donner quelques détails sur ta maladie. Combien je suis heureux de le savoir auprès de toi. et que ne puis-je y être avec lui \ J ai vu sur ton bulletin que lui et probablement toi aussi, vous aviez pensé à moi et à linqiiiélude oii je devais être : effectivement j aurais été bien plus eftVavé si j'avais reçu d'abord d un autre cAté, c«>mmeje lai sue depuis, la ntmvelle de ta maladie. Mon pauvre frère, te savoir malade loin de moi est une si vive douleur I
Le 26 octobre 1827.
J'aurais été bien inquiet de ta maladie, mon bon frère, si je n'apprenais pas en même temps ta guérison. Tu dois être extrêmement en garde contre les maladies inflammatoires auxquelles ton tempérament te dispose. Avec quelques précautions, comme de porter un gilet de laine sur la peau, ce qui ne gêne que pendant peu de jours, on peut éviter beaucoup d'indispositions graves.
J'accepte avec plaisir les 500 francs que tu me prêtes, parce qu'il m'est doux de recevoir un service de toi; mais ne m'en envoie pas d'autres, cela me gênerait, et je n'en ai pas besoin. Je ne garde même les 500 francs que pour te montrer que ce n'est point une mauvaise susceptibilité qui m'arrête. Encore une fois, c'est de tout mon cœur que je reçois ce que le tien m'offre.
Le jugement arbitral devait régler le dédommagement qui m'était dû pour la Bibliothèque des Pa mes chrétiennes. Il l'a réglé en effet en donnant à M. de Saint- Victor la propriété de mes ouvrages, et en m'obligeant à lui tenir compte du produit de la vente de la Journée du Chrétien ^ , qui m'appartenait en vertu même de la transac-
Hélas ! je mo félicitais dornit'reiuent on mo croyant arrivé au terme deces inquiétudes que, depuis deux ans, la Providence ne m'a pas épargnées. Cher ami. je vais attendre de tes nouvelles avec bien de l'impatience et prier Dieu avec ardeur pour cette vie qui m'est si précieuse et si nécessaire. Mon cœur est bien triste. » Dkms. »
1. Un des recueils d'opuscules de piété composés, ou plutôt arrangés, par Lamennais.
tioii de l<S2'i. lîcrryor ' a cru fairo pour lo mieux; il a pensé (pi'il ne fallait pas regarder à de nouveaux saerifices pour mettre fin à une affaire qui m'avait fait tant de mal. Je ne puis pas môme user des Ré/Ie.rions placées à la suite de clia([ue chapitre de rimitation, ce qui m'oblige à en faire de nouvelles pour pouvoir imprimer une traduction in 32^. Je suis également obligé de faire une nouvelle Journée du Chrétien afin de me créer quelques ressources pour acquitter les dettes qui me restent. Gela me contrarie d'autant plus, que me voilà obligé à laisser là, je ne sais pour combien de temps, mes autres travaux. Enfin, c'est la volonté de Dieu, il faut la bénir. Donne-moi de tes nouvelles le plus souvent que tu pourras. Mes respects à Mme Benoît! J'embrasse tes petits enfants. Taissimas in X^^,
GXL
Le 26 novembre 1827.
Je te crois, mon bon frère, de retour à Paris, mais j'ignore encore le résultat de ton voyage. Si les élections ressemblent partout à celles que nous connaissons déjà, de grands changements paraissent inévitables. Pour
1. Berryor avait été désig'Mé coiniuo arbitre pour Lainoniiais, et M. Nicole, proviseur de 8ainte-13arbe, pour M. de Saint- Victor.
2. Les Réflexions placées jusque-là à la suite des chajjilres de Vlmilaiion étaient très probablement, je l'ai dit, de l'abbé .lean- Marie ; mais <'elui-ci en avait abandonné à l'éli rhonneur et le profit. Dépossédé de cette propriété, le grand écrivain composa à la hâte, et au milieu de j>réoccupations mercantiles, ces lléflexions qui sont restées un de ses plus beaux titres littéraires.
moi, je deviens de jour en jour plus indifférent aux choses de ce monde. Je vois s'accomplir successivement ce que j'avais prévu, et ce qu'il était aisé de prévoir, et je prie Dieu qu'il abrège ce spectacle, qui déjà devient sanglant. On a voulu des vers, on aura des tigres, et le plus sûr moyen d'avoir des tigres était d'avoir d'abord des vers. Mais Dieu permet cela pour des fins dignes de lui. Qu'il fasse miséricorde à ceux qui ont amené sur nous les maux que nous allons avoir à subir !
Tu me dis que Saint- Victor triomphe du jugement; en un sens, il a raison, et je lui dirai :
« Tout vous a réussi, que Dieu voie et nous juge ! »
Mais, sous un autre rapport, il me semble qu'il n'y a guère lieu de triompher. Car, à prendre ce jugement tel qu'il est, il constitue M. de Saint- Victor mon débiteur, au moment de la première transaction, de 52,900 francs; d'où il résulte que, non seulement il n'avait pas un sou dans l'affaire, mais qu'il m'avait de plus rendu responsable de ladite somme de 52,900 francs empruntée sous ma garantie par un infâme abus de confiance, qui m'a fait perdre, en résultat, tout ce que je possédais» Mais il est toujours bon de triompher.
Après tout, qu'importe tout cela? Etre ruiné, ce n'est pas un grand mal, et ce n'est pas là ce qui m'inquiétera, lorsqu'une seconde fois je serai étendu sur mon lit de mort. Jugeons de toutes choses comme nous en jugerons alors. Jamais la vie ne m'a paru et plus triste et plus vide que depuis que j'y suis rentré contre toute espérance, et pas pour longtemps, je crois. Cependant je
ne veux que ce que Dieu voudra : Non siciii r^o vola, si'd sicut tu ! Ta douce amitié, mon l)()ii frèr<', attfîndrit et console mon cœur. Oui, je t'aimerai toujours comme je t'ai aimé, et nf)n seulement sur celle pauvre terre, pendant quelques instants, mais plus haut, j'espère, et sans fin, sans fin, dans cette belle éternité que tous mes désirs appellent.
Adieu, adieu, je te serre contre mon cœur. ^. >^ c
Il est vrai, mon Denis, que j'étais peiné de ton si- —
lence. Le voilà expliqué, et n'en parlons plus. Ilélas ! oui, la destinée de cette pauvre femme est bien frappante, et que d'exemples pareils je pourrais citer ! Les hommes peuvent bien nier les lois divines, ils peuvent les ignorer, ils peuvent s'en moquer, mais cela ne les change pas. Que de choses nous saurons là-dessus dans l'autre vie ! A peine, ici-bas, si l'on entrevoit. J'espère que cette nouvelle si triste et si inattendue n'aura pas de suites fâcheuses pour ta pauvre femme, d'ai)rès les précautions que vous avez prises. Il n'y aurait à craindre que pour le lait, si elle nourrit ; vous y aurez sûrement pensé.
Je te remercie du coffret et du tabac; tu me diras ce hi^c que je te dois pour cela. Par où as-tu fait l'envoi ? Mande-le-moi, afin que je puisse m'assurer de l'arrivée.
Je ne songe pas encore à retourner à Paris. Cependant je pourrais y être prochainement forcé par mes affaires. Mon arbitrage sera jugé bientôt, et si mon
208 UN LAMENNAIS INGONMU
beau-frère, qui a refait les comptes, ne va pas les expliquer, il faudra bien que j'y aille moi-même, quoique je sois incapable de les examiner justement. Je saurai dans la semaine à quoi m'en tenir. Si mon beau-frère veut bien se charger seul de cette corvée, je resterai ici jusque vers la fm de février. A cette époque, je ne pourrai me dispenser d'aller à Paris, mais pour peu de temps. M. de SenfTt et sa famille me pressent instamment d'aller à Turin, où ils doivent arriver au mois de janvier. Je le voudrais bien, car ils méritent beaucoup plus assurément que cette complaisance de ma part. Cependant c'est un long Yoyage, une grande perte de temps, et enfin une dépense considérable pour une personne embarrassée de dettes, et bien empêchée seulement à nouer les deux bouts du mois. Nous verrons; qui peut faire des projets aujourd'hui ? J'ai été faible et souffrant pendant une partie de l'été et de l'automne, ce qui a fort arriéré mon travail. La vie est triste, et pourtant il faut la prendre comme Dieu nous la donne.
Louël m'a encore écrit pour me dire je ne sais quoi. J'ai vu seulement qu'il désirait que je te recommandasse de nouveau lui et sa femme. Voilà qui est fait. Ma main est si fatiguée, que je puis à peine tenir ma plume.
Adieu, je ne me fatiguerai jamais de t'aimer.
GXLII
Le 28 décembre 1827.
Gayet m'écrit, mon cher ami, que les médecins lui ont ordonné de se marier, et qu il trouve une personne qui
lui convient, mais que, poui- (|ue l'affaire pût Hceoncinre, il faudrait qu'il obtînt un bureau de tabac. Il nie pi'ie de lui envoyer une recommandation pour loi, espérant <{ue tu voudras bien présenter sa demande et l'appuyer près de ton père. Comme il ne me donne point son adresse, je ne puis lui répondre directement. Jeté serai obligé de le faire venir, et de lui expliquer pourquoi je ne lui ai pas écrit. Si, après cela, tu peux lui rendre le service qu'il désire, j'en serai charmé ; car c'est un fort bon et fort honnête jeune homme, et ce mariage convenable peut le fixer dans le ])ien pour toute sa vie.
Voilà bien longtemps que je n'ai rcîcu de tesnouvelles. Je m'en étonne peu, sachant combien tu es occupé. Je le suis beaucoup aussi, et désagréablement, parce qu'il a fallu laisser là mon travail commencé, pour essayer de sauver une partie de la propriété de mes ouvrages qu'on a laissés à Saint- Victor. Ma santé n'est pas très bonne. Je ne dors pres(|ue plus, et j'ai de la lièvre la nuit. J'ai voulu dire la messe de minuit ; à la dernière, je me suis trouvé mal, mais cela n'a pas eu de suite.
Je ne te parlerai point de politique. Il est à désirer que l'état d'incertitude où nous sommes depuis environ deux mois cesse bientôt. Les esprits s'échauffent tous les jours et se préparent à des résolutions violentes . Jamais le trône n'aété plus impopulaire, malgré le langage convenu de dévouement et d'amour. Je ne sais ce que tout cela deviendra, et personnelle le sait. L'unique chose certaine, c'est qu'on nous a amenés peu à peu à un point qui rend de nouvelles catastrophes à peu près inévitables. On ne peut pas aller monarchiquement avec une charte répu-
^U-Ht.
blicaine. Un gouvernement de cour ne durerait pas six mois. La conséquence est claire, et l'avenir, je crois, ne tardera pas à la tirer. Je prévois de grands maux. Il y a des gens que rien n'arrêtera, et qui déjà méditent des catastrophes sanglantes. Que Dieu ait pitié de nous !
Je forme mille et mille vœux pour toi et pour les tiens, et je souhaite surtout que tu passes à travers cette vie si triste et si misérable, en n'oubliant jamais quelle ne nous a été donnée que pour en acquérir une meilleure. Non hahemus Itic manentem civitatem, secl futurain inquirimus^ . Je ne trouve de consolation que dans cette pensée. Il y a une chose qui me frappe et qui m'effraie dans presque tout ce qui s'imprime aujourd'hui, c'est je ne sais quel orgueil froidement effréné, une sorte de culte que l'homme se rend à lui-même, k sa raison, à ses inventions. Chateaubriand, le Globe, et toute cette école, forment comme le sacerdoce de cette religion nouvelle, qui a ses prophètes, et qui aura aussi ses terribles sacrifices. Je ne puis rendre ce que j'éprouve quelquefois en lisant ces hommes-là. C'est comme une apparition de Satan.
Adieu! je t'embrasse tendrement.
Le 3 janvier 1828.
Ta lettre, mon bon frère, m'a fait un plaisir que je ne puis t'exprimer. Je vois que tu m'aimes toujours, et ton amitié me fait grand bien. J'ai été frappé aussi des faits
1. Nous n'avons point ici-bas de cit«^ pormanenlo; nous »mi cherchons une dans l'avenir. Hebr. XIV. 16^
UN LAMKNNAIS INCONNU 211
qiK! lu rnappronds, et, qiichjiKî tristfs qu'ils soient, il est important de les savoir, ils confirinent mes pauvres prévoyances. ^ïais cellfïs de ces gens-là sont bien courtes, puisqu'ils ne voient pas que c'est leur liaine df; la religion qui les perdra. Malheureusement il n'est point de révolution politique qui Jie soit aujourd'hui possible, et même facile en France. Il n'en est pas ainsi d'une révolution religieuse. Jamais on n'abolira le catholicisme parmi nous. Les hommes qui s'imaginent pouvoir le détruire tenteront l'accomplissement de leur exécrabhï projet, sans se douter le moins du monde des obstacles qu'ils rencontreront. Pour les vaincre, ils auront r(îcours à des niesures de rigueur qu'ils croyaient d'abord pouvoir éviter ; ils se jetteront de proche en proche dans lapersécution sans l'avoir voulue, au moins plusieurs d'entre eux. De la persécution naîtra une résistance plus vive, une opposition plus exaltée, et enfin la haine qui 'les renversera. Mais que de maux auparavant! Que de crimes et de calamités! Que de ruines ! Que de sang! On ne saurait y songer sans frémir. Mais Dieu est là. Vidi inipinni dcvatuin et c.ialtatuni. Transwi, et ccee non erat \
Ma santé est toujours à l'ordinaire, c'est-à-dire faible, sans être précisément mauvaise. J'ai fini / /natation. Je m'occupe à présent de \(i Journée dit Chrétien: après quoi il faudra que j'ajoute quelques chapitres au petit dialogue sur les Dangers du monde, (jue Saint- Victor a fait réim-
1. ,]'ai vu riin])io oxaltô. — J'ai passé : il n'était (l<*jà plus. \\:. 3G, (Le texte est un ])eu troiHju»" fiar Lanienuais.)
primer'. Je n'ai que ce moyen pour ne pas perdre entièrement ma propriété. Il est bien triste d'être forcé pour la défendre d'abandonner des travaux plus importants. Que Dieu soit béni! Rien n'arrive que ce qu'il permet, et nous devons toujours être contents.
Voilà deux lettres, l'une pour le comte de Maistre, c[ue je te prie de faire remettre à l'ambassade de Sardaigne, l'autre pour Mme Ghampy, dont j'ai oublié le numéro. Elle demeure dans la même rue que toi, et du même côté, à environ deux cents pas au delà de la rue du Bac, dans un petit appartement au-dessus de la porte d'un hôtel, qui a, je crois, été habité par Mme La Bédbyère. Je pense que ton domestique trouvera facilement la maison sur ces renseignements. Je ne suis pas sûr pour Mme La Bédoyère.
Adieu, mon Denis ! écris-moi, aime-moi, et pense de temps en temps à ton pauvre frère. F.
Le 22 janvier 1828.
Je te remercie, mon bon frère, de tes dispositions bienveillantes pour Gayet. Je crois que ce qu'il désirait, c'était un débit de tabac, que sa femme, s'il se marie, aurait tenu dans Paris. Gomme je n'ai pas pu lui répon-
1. Ce petit volume, augmenté comme l'indique ici Lamennais, a été réédité sous le titre : Guide du premier âge. Clet opuseule renferme des pages éloquentes et pieuses comme savait les écrire Lamennais, mais il manque de la simplicité qui convient aux enfants.
drc, n'ayant point son adresse, fais-moi Ir plaisii- de lui dire que je l'ai écrit en sa faveur.
Voilà donc le rninisl^re résolu d'ouviii- la session avant de se reconstituer. J en conclus (ju il existe de la division dans son sein, car sans cela une pareilh; folie ne s(M-ailj)as ci'oyable. L<>s uns, inspirés encore par les souvenirs de M. de Villèle, ont de la répugnance* pour l'opposition de droite; les autres, sortis de la gauche, en soutiennent les intérêts. On a remis le jugement de cette querelle au hasard, car il y a toujours bien du hasard dans les résultats amenés par les votes des assemblées délibérantes. 11 n'y aura (ju'une chose bien constatée, c'est que le roi n'est pour rien dans le gouvernement. Je l'ai dit et ils le prouvent.
Du reste, je regarde la session qui va commencer conime l'ouverture d un nouvel acte, dans le grand drame qui se joue sous nos yeux. Sous ce rapport, elle sera curieuse. Nous autres prétres,nous y verrons les [)remiei-s développements de la persécution qu'on nous prépare. Je la désire plus que je ne la crains, parce qu'elle ranimera la foi et le courage. Il serait heureux surtout qu'elle eût d'abord le caractère de la violence, qu'elhî prendra nécessairement tôt ou tard. Ce qu'il y aurait de pis, ce serait un état de choses qui permettrait aux consciences faibles de se faire illusion, en un mot, une persécution à la Frayssinous ^ On a parlé de l'archevècjue de Paris pour le remplacer. (^<' choix montrerait, dans ceux qui
l. On sait que M^r Fruyssinoiis, év»'''4U0 irilonuopolis. riait l'objet spécial des attaques de Lanienniiis (Miiilre le ministère, à cause de ses doctrines gallicanes.
en ont eu l'idée, un habile discernement des hommes. J'ai peur d'être encore obligé bientôt d'interrompre mes paisibles occupations.
La volonté de Dieu ! Nous sommes entre ses mains, et c'est à lui de disposer de nous comme il lui plaira. Quoi qu'il puisse enarriver,faisons notre devoir jusqu'au bout, sans être retenus par aucune considération humaine. Moriainur in simplîcitate nostra !^
Je suis bien tendrement tout à toi. J'embrasse tes petits enfants.
GXLV
Le 19 février d828.
Que tes lettres sont douces, cher bon frère ! Cependant je n'aime point cette indisposition presque périodique, et je t'engage instamment à ne la pas négliger. Pour moi, je suis toujours faible, toujours disposé aux spasmes, mais voilà tout.
Je ne songe nullement à revoir Paris. Gomme tu le juges très bien, le moment n'est pas venu de parler. Quand il viendra, je ferai mon devoir, avec l'aide de Dieu, mais jusque-là je me tiendrai tranquille dans nos bois, occupé de mes petits travaux, et sans autre désir que de conserver cette paix, un peu triste à la vérité, loin de tous mes amis, mais qui, tellequelle est,aencore son prix. Je ne cherche point les querelles, je ne cherche point le bruit, il me déplaît naturellement. La conscience seule me ramènera dans l'arène.
1, Mourons clans notre simplicité !
J'ai écrit à t()n])ôre pour lui recommander de nouveau le pauvre Dulemple (employé à Lorris). Je te prie de joindre ta rtK-ommandation à la mienne.
S'il venait un autre directeur général, ce jeune homme, père de famille et qui n'a que sa place, serait tout à fait sans protection.
M. de la IJourdonnaye prépare à la Chambre son ministère, mais tout en le préparant, il le ruine, car il se place tout juste dans la position de l'ancien, palliant toutes les fraudes électorales, contre lesquelles dans toute la France il n'y avait qu'un cri, et défendant le droit de l'administration de violer en dernier ressort et sans appel les lois les plus importantes. C'est, en vérité, se perdre de bonne heure, et perdre en même temps les dernières ressources de la monarchie, s'il lui en restait; car je ne sache pas de moyen plus sûr d'augmenter la force, immense déjà, du parti libéral, que de mettre de son côté la raison, la conscience, la justice et l'honneur. Je sens bien l'embarras de ce qu'on appelle les royalistes ; ils me paraissent seulement bien maladroits à s'en tirer.
Ce que tu me dis de la santé de Mme Rauzan m'afflige. On m'avait mandé de Turin la pieuse mort de sa pauvre mère. Il paraît qu'après Dieu c'est l'abbé de Cessoles qui lui a rendu la paix. Hélas"! comment peut-on tenir à la terre ?
Je pense que M. de V... ' ne tardera pas à se rendre
1. M. do Yiti'ollos. il viMuiil d'être noininé ministre pliMiipi»tontiaire jirès du graiid-diM" de Toscane, pour reinpluecr le marquis de la Maisotilort.
à sa résidence. J'ai peur qu'il ne s'y ennuie. Il y a bien du vide dans ce pays-là, surtout pour quelqu'un qui sort du nôtre. Ce n'est pas qu'il n'y règne une sourde fermentation. Les Milanais abhorrent la domination de l'Autriche, et Naples et le Piémont ne demandent qu'à se soulever. Ils attendent que la France leur en donne le signal.
Je t'embrasse un peu à la hâte, à cause d'une migraine qui me fait bien souffrir.
GXLVI
Le 13 mars 1828.
Je te remercie de ta lettre, mon Denis, et mon regret est de n'en pas recevoir de toi plus souvent, car ton souvenir m'est bien doux, et les paroles de ton amitié raniment mon pauvre cœur souvent assez triste. Malgré des projets bien arrêtés, il serait possible que nous nous revissions cette année, à la vérité pour peu de temps. Je touche à la fin des divers travaux qu'a rendus nécessaires le jugement qui m'enlève une partie considérable des propriétés dont la mauvaise foi ne m'avait pas encore dépouillé. Après, je m'occuperai immédiatement d'un autre travail que je regarde comme de devoir dans les circonstances jjrésentes. Ce sera l'affaire de cinq à six semaines. Puis, il se peut que j aille à Paris, non pour y séjourner, mais pour me rendre de là près de M. de SenfTl, à qui, depuis deux ans, je promets une visite que je ne peux plus guère différer, et qu'il me convient de faire, avant de commencer soit le cinquième
volume do l'/f.s.sYn', soit mon oiivra<^*; sui* la société*. Je passerais, s(;lon ce projet, quinze jours à Paris en allant, un mois à Turin, et encore quinze autres jours à Paris, à mon retour; après quoi je reviendrais me renfermer pour longtemps dans ma solitude. Tout r«*la est encore fort incertain, et c'est pourquoi je te prio de n'en pas parler.
Les journaux m ont appris la nomination de M. lîacot de Romans.
Je savais d'avance que vous n'en seriez pas extrêmement contrariés. Pour ma part, je crois qu'on doit se tenir he.ureux d'être, en ce moment, hors des affaires publiques, et je plains ceux qui pensent autrement. Gomme ton emploi n'est que de simple administration, difficile, fâcheux, il n'est pas probable qu'on te l'ôte, et il n y a point cte motif suffisant pour le (piitter.
J'espère que le voyage dans le Nivernais achèvera de rétablir la santé de Mme l^enoît ? et fortifiera celle de tes enfants. Il ne faut pas que tu méprises cette affection de la gorge qui reparaît si souvent. Cette disposition inflammatoire négligée pourrait devenir chronique et avoir des suites graves. Quelques sangsues de temps en tenq^s, mais pas des époques périodiques, surtout l'usao-e des boissons délavantes et rafraîchissantés, un exercice habituel et ^nodéré, des bains assez
1. Lamoiinais vont parlor, sans doute, de r»»uvra^'0 (|iii devait paraitre l'année suivante sous re titre : Des progrès de la Réi>olution et de la guerre contre l'Eglise.
2. Le Nivernais, province où est situé le ehàteau d'Azy. était la pjitrie d«> Mme Benoit, l'oninjo de Denis.
fréquents, voilà, je crois, le régime qui te convient, et point de veilles ni d'excès de travail.
Quand je vois la mer monter dans les marées de 1 equinoxe, je dis qu'elle couvrira la grève. Nous voyons monter les événements depuis quelques années, et ainsi il n'est pas difficile de prévoir l'inondation. Jusqu'où s'étendra-t-elle ? Voilà tout ce qu'on peut demander. Je crois qu'il est plus aisé de dire ce qu elle emportera que d'annoncer ce qu'elle laissera debout, en fait de fabriques humaines.
La révolution ressemble au démon de l'Evangile, qui ne s'en va que pour revenir avec sept autres plus forts que lui.
Adieu! je t'embrasse tendrement.
GXLVII
Le 11 juillet 1828.
Je veux justement, cher bon frère, te dire deux mots, car c'est à peu près tout ce qu'on peut, lorsqu'on est loin l'un de l'autre. Que j'aimerais que ma vie fût arrangée de manière à ce que nous pussions nous voir chaque jour au moins quelques moments ! Gela viendra peutêtre. En attendant, il faut bénir Dieu qui dispose de nous autrement, selon ses desseins pleins de bonté et de miséricorde. Après tout, ce n'est pas de là terre qu'il s'agit. Qu'importe où et comment nous passions ce peu de jours qui nous sont destinés ici-bas ? Songeons au départ toujours si prochain, à ce départ heureux qui sera suivi de la réunion éternelle. 0 mon Dieu! tou-
joiir.s, toujours cnsoiiil)Ic, ot ensemble dans votre sein ! (idt, fiat! Qu'est-ce que tout le reste près de cela? Dégage-toi, mon âme, des illusions qui t'obsèdent, sors de ce monde, sors du temps, et commence, dès à présent, à entrer par la foi, par l'espérance et l'amour, dans la vraie vie, la vie sans lin, qui s'étend, dit TKsprit de Dieu, de l'éternité à l'éternité, in pcrpctiKis .-ctcrnitates.
Le 2'* août 1828.
Nos lettres, mon bon frère, se sont croisées. Je n'ai pas besoin de te dire le plaisir que m'a fait la tienne. Il faut bien se contenter de ce peu de lignée qui viennent de loin en loin, quand la Providence a mis cent lieues entre nous, et c'est ainsi que tout nous avertit du peu que nous sommes, et le temps qui nous emporte, et l'espace où nous nous perdons. Vienne donc le jour qui nous transformera pour une autre existence, que notre foi, que notre espérance, que notre amour embrassent déjà, et qui n'est en réalité séparée de nous que par un léger voile, qui s'abaissera dans quelques instants ! Quoniam supervcnict mansiietudo et corripicmur !^ Gomment, comment peut-on aimer la terre? Je ne saurais comprendre cela. Quelquefois il me semble que je m'en vais dans le pays des âmes, et ce que j'éprouve ne saurait se décrire, et pourtant ce n'est qu'un rêve; qu'est-ce donc que la vérité?
1. Car nos annôcs passent vite, et nous nous envolons, i^i-, 81), 11.
M. Gottu m'a envoyé son livre ^. Je ne crois pas comme lui qu'on improvise une monarchie par ordonnance, et surtout je ne crois pas qu'on fasse jamais une société stable avec des intérêts de fortune et de vanité. Le matérialisme du siècle a beau prendre toutes les formes, il n'en demeurera pas moins impuissant à rien établir. Tous ces braves gens à constitutions pétrissent merveilleusement l'argile ; il ne leur manque qu'une chose, le souffle qui donne la vie.
La résistance de l'épiscopat, sur laquelle le ministère n'avait pas compté, devient une affaire grave-. Il est difficile de dire quelles en peuvent être les conséquences. Ce n'est pas qu'à mon avis elle dérange le moins du monde le cours naturel des événements tel qu'on avait lieu de le prévoir, mais elle dérange au moins beaucoup de calculs, et sous ce rapport le dénouement sera très curieux.
Je te prie de faire agréer mes hommages à Mme Benoît, et d'embrasser pour moi tes petits enfants, et particulièrement Paul. Tout à toi, cher bon frère, bien tendrement.
1. Lamennais avait écrit, le 7 mars 1828, à labbé .Ican : « M. Cottu tremble sur l'avenir. 11 prépare une nouvelle brochure contre le libéralisme de la Chambre et contre le clergé. » C est probablement de cet ouvrage qu'il est question ici.
2. Il s'agit de la résistance des évèques jiux ordonnances du 16 juin 1828 sur les petits séminaires. On sait qu'en présence de l'opposition presque unanime de l'épiscopat, Charles X consulta Home. Léon XII engagea les ])rélals à se conlier à la piété du roi. Tous se soumirent, excej)té le cardinal de Clermont- Tonnerre, qui écrivit fièrement que sa devise était : Etiamsi omnes, ego non.
Le r, scptemhrc I82«.
Toiiles nos Icllros se croiscjnl, clier Iton Irorc, «jI c'ost, lirlas! Corinne nos vies. On se rencontre en passant, et puis chacun l'cprcjid sa iMjutc, cl 1 On ignore si on se reverra sur la terre. Quelle folie donc, lorsqu'on s'aime, de ne pas se donner plus haut un rendez-vous éternel! Tout ici-bas nie paraît comme un rêve. Je ne saurais attacher à ce que je vois, à ce que j'entends, à tout ce qui m'entoure le sentiment de la réalité. C'est pour moi comme une om])re de ce que j'apercevrai plus tard, une mobile vision du monde immuable.
Le prospectus pouvait être mieux en soi, mais je le /«^ crois bien pour ceux auxquels il est adressé, et le succès me semble certain. Il sera aussi mérité, j'espère. Je le désire vivement sous tous les rapports.
La maison dont je t'ai parlé est achetée. On s'occupe des réparations, et je pense qu'elle sera habitée vers le mois de novembre*. Gomme elle est destinée à un nouveau ménage, et que la famille s'accroîtra, je doute qu'elle suffise longtemps.
Mille occupations de détail qui absorbent mon temps retardent le travail que je me proposais d'achever ici. D'ailleurs, il s'est étendu au delà de ce que je prévoyais, et, au lieu d'un pamphlet, ce sera presque un ouvrage. Dès lors aussi je suis moins pressé que si c'était un écrit de pure circonstance.
l. Il s'ag'il (lo la maison de Malestioit, ([uc l.aiii<>niiais vtMiail d'acheter pour y établir une éeole d»; tiaules étiuh's «•(•«•lésiasliqiies.
L'abbé Gerbet t'offre ses compliments, et te remercie de l'intérêt que tu prends à son frère. J'aime à espérer qu'à force de patience on finira par réussir. Tout à toi, cher bon frère, du fond de mon cœur.
Le 2 octobre 1828.
Je pense, cher bon frère, que je changerai de logement vers la mi-novembre. Il faut bien ce temps-là pour préparer celui que je dois occuper ^ . Après cela, il y a des embarras. Bien des gens qui devaient aider, qui l'avaient promis avec chaleur, se sont refroidis. Pour moi, je suis tranquille. Je compte sur la Providence, et j'ai la foi bien ferme qu'elle ne m'abandonnera pas.
Tu as bien raison de penser qu'il y a d'immenses réformes à faire dans le système d'éducation suivi en France, mais les difficultés d'exécution sont grandes aussi, ne fût-ce qu'à cause des préjugés des parents et des craintes qu'ils concevraient si l'on s'écartait à un certain point de la routine. Pour toutes choses il faut du temps, et surtout pour celle-ci. C'est précisément ce qui me manque. Je suis accablé de gens qui s'en viennent passer ici, qui un jour, qui deux, qui sept ou huit. Mon travail en souffre extraordinairement. Mais, comme tu le dis, il n'est pas mal que je vienne cette fois avec les
1, Lamennais laisse entendre qu'il avait eu le projet d'aller s'établir à Malestroit, projet qui ne fut, du reste, jamais réalisé. Cette maison, dont l'abbé Blanc lut nommé supérieur, resta sous la haute direction de l'abbé Jean-Marie, et Félicité n'y lit jamais que des apparitions fugitives.
autres. On ne. trouvera pas au moins rpic j'ai été pressé déparier. Et puis, re que j'ai à dire n'est pas du moment. J'ai cru devoir sortir des questions de circonstance, et celles que je traite i)lesseronl encore les oreilles délicates des gens de ce temps-ci. Mais qu'importe ? Il faut que les esprits avancent.
On répand des nouvelles qui m'affligent plus qu'elles ne m'étonnent. Je suis préparé à tous les scandales. Ils ont été prédits, mais le triomphe est prédit aussi à cette Eglise plus persécutée peut-être par les siens que par ses ennemis. Je souffre, mais je crois.
Tout à toi, cher bon frère, jusqu'à la mort, (;t au delà, pendant toute cette belle éternité dont nous approchons chaque jour, et hors laquelle tout n'est rien.
Le 7 novembre 1828.
Voilà un temps infini que tu ne m'as écrit, cher bon frère, et cela m'inquiète, car on dit qu'il y a beaucoup de maladies en ce pays. J'ai moi-même deux jeunes gens malades à Dinan, dont l'un très dangereusement d'une fièvre muqueuse, ce qui m'inquiète beaucoup. J'ai été moi-même très souffrant ces derniers jours. Ajoute à cela mille occupations qui prennent mon temps et usent mes forces, tu comprendras que l'ouvrage que j'ai commencé soit en retard, et que ce soit pour moi un nouveau souci ajouté à tant d autres. Donne-moi donc de tes nouvelles, cela me ranimera et m'ôtera au moins une crainte qui deviendrait très vive, si ton silence con-
tinuait. Je n'irai pas avant trois semaines à Malestroit. Tout y était à réparer, à arranger ; il a même fallu recouvrir à neuf la maison presque entière ^. Je compte toujours que nous nous reverrons à Paris l'automne prochain, et peut-être avant, selon les circonstances, car il serais possible que mes affaires m'y rappelassent plus tôt, bien que je n'y voie pas d'apparence en ce moment.
Fais-moi le plaisir de me procurer l'abrégé du grand dictionnaire allemand que tu m'as montré. J'ai oublié le nom de Tauteur. Si tu as la complaisance de faire remettre au bureau du Mémorial, rue des Beaux-Arts, numéro 5, cet abrégé, on me l'enverra dans un paquet. Je désire l'avoir relié. On se sert malaisément d'un dictionnaire broché ^.
Tout à toi, cher bon frère, ex inthno corde,