‹ Un Lamennais inconnuChapitre 96 sur 112 · GLU · texte numérisé non relu

GLU

Le 21 octobre 1828.

Voilà longtemps, bien longtemps que je ne t'ai écrit, cher bon frère ; mais que veux-tu ? Malade souvent, et puis garde-malade, obligé d'enseigner l'italien, l'anglais,

1. La maison achetée par les frères La Mennais était un ancien couvent d'Ursulines, abandonné depuis la Révolution, Après la dispersion de l'école menaisienne, ce bâtiment reeut diverses destinations. Il est de nouveau occupé, aeluellemeiit, par une communauté relig-icuse de femmes.

2. On sait que Lamennais attachait une g-rande importance à l'étude des langues, dans l'école qu'il venait de fonder.

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l'hchreii, la plûlosopliic, la lli/'ologio, de dirigf.'r, de <f»nfesser, de ni'o(:{;u[)(;r du soin iiialéricl do la maison, juge de ce qui peut me rester d'instants. Il m'a fallu en trouver pourtant pour achever mon livre, et, grâce à Dieu, c'est aflaii'e faite, à la préface |)rès ; de sorte que je paraîtrai, sans aucun doute, le mois prochain, à moins de retards imprévoyahles. Je ne sais de quelle manière on accueillera mes idées, ou plutôt je le sais à merveille. Ce sera comme toujours : on criera, on s'irritera, et six mois après on dira : « Cependant il avait raison. » Je suis averti que le ministère se prépare à m'infliger une de ces corrections dont il dispose légalement, mais je l'avertis à mon tour que je ne m'en soucie guère, et qu'il me trouvera plus que jamais incorrigible. Il est l)ien étrange qu en ce siècle on ne puisse croire au couvixs-o de la conscience.

J'ai reçu le dictionnaire allemand que je t'avais demandé, et je t'en remercie ; il m'a paru fort bon, mais terriblement fatigant pour l'œil. Dis-moi ce qu'il coûte, a(in que je t'en tienne compte.

Tu devrais bien, cher l)on frère, m'écrire plus souvent. Ne sais-tu donc point combien j'ai besoin de tes lettres ? Elles consolent ma pauvre vie si harcelée et soutiennent mes forces qui s'en vont s'épuisant de jour en jour. Donne-moi des nouvelles de Mme Benoît et de tes petits enfants, particulièrement de mon cher petit Paui.

Je ne te parlerai point des affaires pul)li((ues. Tout le monde voit où nous allons, et, puisque Dieu le permet ainsi, il faut se soumettre, et lever les yeux vers un

monde meilleur, où nous trouverons le repos qui n'est point cl'ici-bas.

Je t'embrasse comme je t'aime ; c'est tout dire.

Je vais m'occuper sur-le-champ, mon Denis, de chercher ce que tu me demandes. Je te dirai ce soir le résultat de mes recherches. A ce soir donc ! Je tembrasse tendrfement.

Mercredi.

Voilà, mon cher J3enis, une nouvelle lettre de Labat, de Saint-Malo, relative à sa demande d'un bureau de tabac. Il me paraît que la difficulté qu'on lui avait faite est parfaitement levée par les explications qu'il donne. Je te prie de recommander son affaire. Je serais bien aise aussi de savoir ce que R... ta dit, au sujet des différentes choses dont tu as dû lui parler. Je t'embrasse de tout mon cœur.

Samedi 11 novembre.

Mille et mille remerciements de ton obligeance, mon bon frère ! Pour la reconnaître, voilà encore que je viens te tracasser, mais il est impossible que je me refuse à te faire passer la demande ci-jointe, appuyée par une personne excellente et toujours empressée de me rendre tous les services en son pouvoir. A ton loisir, écris-moi deux mots qui montrent que les papiers te sont parvenus, et que tu }' as fait altenlion.

Je t'embrasse de tout mon cœur, F.

Dimanche.

CLUl

A la Cl.cnaic, le 8 janvior 1S20' f / * 7 . (/'i

Cher l)on frèro, tu sais d'.ivancr' le plaisir (|ul' m'a fait ta lettre. Tout mon regret est (|U(î tu ne puisses pas me procurer le plaisir d'en recevoir plus souvent. Je suis moi-même forcé de mettre un long intervalle entre les miennes. Ma vie est maintenant si occupée ! Il faut que j'enseigne cinq ou six langues, la philosophie, la théologie, que je corrige des traductions, etc., etc., sans parler de mon propre travail, de mille petites affaires, de la direction et de la confession qui me prennent aussi du temps ^. Je t'ai dit qu'on imprimait mon dernier ouvrage. Tu le recevras dès qu'il paraîtra. On dit qu'il fera du l)ruit ; puisse-t-il faire du bien ! Je ne flatte ni les peuples ni les rois ; j'annonce à tous la vérité, mais c'est précisément la vérité qui blesse.

1. Outre les jeunes g-cns établis à Malestroit, qui se préparaient à l'état ecclésiastique, Lamennais avait réuni à la Chênaie une élite de laïques instruits, qu'il juj^eail aptes à servir l'Eglise par la plume, et qu'il avait enrùlés, pour la plupart, avec les élèves de Malestroit, dans l'association connue sous le nom. de Congrégation de Saint Pierre.

Les membres de cette association avaient ac<'epté de se consacrer en partie à l'œuvre de l'enseignement secondaire, et ils dirigeaient l'école ecclésiastique de Saint-Méen. Voici une lettre inédite que Lamennais adressait,' en 18.'i0, au supérieur de cette maison. Elle donne une idée du ton qu'il adoptait pour ses exhortations pieuses à ses jeunes gens. C'est toujours la belle langue harmonieuse des lettres adressées à lîenoit d'.\zy, avec un pcM plus de précision dans les avis et réflexions.

A M. Enoch, supérieur du si^iuinairc de Saiut-Méen.

A la Chênaie, le 'i mars 1830.

Cette lettre, mon cher nmi, vous sera remise par un jeune homme qui se rend d'ici à Malestroit. Je vous prie, s'il est possible,

Beaucoup de gens se récrieront sur mes doctrines quils n'entendront pas, ou qu'ils feindront de ne pas entendre, mais l'avenir les justifiera. Ainsi vont les choses. Je ne sais ce que sera la session prochaine. Si la Chambre n'est pas trop vivement poussée du dehors, elle sera peu disposée, je crois, à se précipiter en avant. Toutefois on ira toujours dans la même direction, et

de lui prêter le cheval de la maison pour le conduire à Ploërniel. Il couchera au collège, et il eu partira samedi de hon matin.

Je pense à vous souvent, et j'y ai pensé encore davantage dans ce saint temps de pénitence. Ecce nunc tenipus ac>e{itahile, ecce nunc (lies salufin. Je vous conjure tous, au nom de X. S. J.-C, de mettre à profit ces jours salutaires pour vous renouveler dans son esprit, vous préparant par une constante méditation du néant de ce monde et de la vanité de tout ce qu'il promet, à mourir pleinement à vous-mêmes, selon l'exemple que le Sauveur nous a donné, afin d'être, comme parle l'Apôtre, ensevelis en Dieu avec lui, conscpulli CU'V. Càrisîo tn Deo. Et vous connaîtrez que vous avez fait du progrès dans cette sainte mort quand vous vous sentirez plus détachés, plus obéissants, plus humbles, moins prompts à vous émouvoir de ce qui contrarie vos pensées propres et vos volontés, plus recueillis, plus calmes en vous-mêmes, plus occupés de Dieu, de votre salut et de celui du prochain, n'ayant d'autre désir sur la terre que celui d'accomplir fidèlement la tâche qui vous est confiée, prêts à tout quitter et à tout entreprendre, au premier signe qui vous manifestera la volonté d? notre Maître commun.

C'est ainsi que vous jouirez de la paix, de cette paix divine que le monde ne donne pas et qui surpasse tout sentiment. C'est ainsi que vous goiiterez combien le Seigneur est doux. Oh ! si nous connaissions le don de Dieu! Si nous pouvions voir ici-bas. comme, je l'espère de sa miséricorde, nous verrons un jour dans le ciel, ce qu'il a l'ait pour nous en nous appelant au saint état que nous avons embrassé, avec quelle ardeur ne chercherions-nous pas à répondre à une si grande grâce! Je vous conjuye donc encore une l'ois de ne pas la laisser s'affaiblir en vous, et, au contraire, en regardant, à l'exemple de l'Aj)otre, ce que vous avez l'ait jusqu'ici comme rien, d'avancer avec une ferveur tonte nouvelle dans la carrière que Dieu a ouverte devant vous : Qao: qui- (lem siint relro obliviscens, ad ea vero quae sunt p)u'oru eœlendens meipsum, ad dcsUnalum per&equor, ad bravium aupernx vocationis in Chrislo Jesu. F. de la Mentais.

y a-l-il désormais I)oaii(M)up de pas à fairo pour arriver à une catastrophe ? Je la crains, du reste, d'autant moins, qu'elle me paraît plus inévitable. J'y vois l'accomplissement des indestructibles lois <jui r«''gissent le monde social, et je ne conçois pas la possibilit»'- d une véritable régénération sans de nouveaux bouleversements. II est vrai ([ue celte régénération, nous ne la verrons point, mais ([u importe ? Nous pouvons faire beaucoup pour la préparer, et cela vaut mieux que d'en être témoin.

Je te prie d'offrir mes vœux de bonne année à Mme Benoît et d'embrasser pour moi mon cher petit Paul ^. A mon prochain voyage à Paris, nous causerons de lui et de son éducation. Heureusement que le temps ne presse pas. A moins que la circonstance qu'on peut prévoir ne hâte mon départ d'ici, je ne quitterai la Chênaie que vers la fin de l'été ou le conmiencement de l'au tourne. Tout à toi, cher bon fi'ère, du fond de mon cœur.

GLIV

Lo l'i janvier 1829.

Je te remercie, cher l)on frère, de les observations. En les combinant avec celles de 15erryer, j ai modifié trois endroits de mon livre. J'ai aussi changé dans la préface ce ([ui regarde Feutrier^, mais j'ai laissé le mot

1. C'est le fils aillé de M. Benoit dW/y, le iiumih» (jui m'a eoiumuuiqué graeieusenient les lettres eoiiteiiiies dans ee recueil.

2. Feutrier, évècfue de 13eauvais et nunistre des cultes, avait coniresig'né la seconde des ordonnances du H) juin, portant ([Ui'.

sur Vatimesnil, parce qu'on ne saurait rien dire de trop fort d'un pareil homme et de ses actes, et cela est nécessaire pour qu'on ne s'habitue pas à voir de sangfroid de si grands crimes ^ . J'aurais bien des choses à te dire sur le fond des choses, mais ce serait trop long. Tout, dans ce que j'ai dit, a sa raison, bonne ou mauvaise. Il y a des choses pour le présent, il y en a d'autres pour l'avenir. Celles-ci sont les plus nombreuses, et on ne les entendra bien que lorsque le temps sera venu. Il faut d'abord que l'on crie contre. C'est la loi générale à laquelle est soumis le progrès de la vérité. Quand on veut ménager les esprits, on les laisse là où ils sont. Mieux vaut se taire. On ne voit pas, certes, de semblables ménagements dans l'Evangile, et c'est l'Evangile qu'il faut prêcher une seconde fois. Il ne s'est point établi en un jour, non plus qu'on le rétablira. Patience donc et persévérance ! Tout à toi, cher bon frère, de tout mon cœur.

Le 17 mars 1829.

J'attendais impatiemment une lettre de toi, cher bon frère. La cause qui t'a empêché de m'écrire me fait

les petits séminaires organisés sous l'JCnipire pour le reerutement du clergé s'étant écartés de leur destination primitive, le nombre de leurs élèves serait fixé à vingt mille.

1. Vatimesnil no participa point à la rédaction de ces ordonnances, qui lurent l'œuvre spéciale de Porlalis et de Feutrier, mais il les défendit avec chaleur à la Chanibr»* élective contre les attaques de l'extrême droite, et s'ellorca d'établir qu'elles ne violaient aucune des garanties consacrées par lu Charte.

UN LAMKNNArs INCONNU 231

l)(;aucoii]) do peino. Je crains «|iic lu ne li availl«'s trop cl que cela ne nuise à la satilé, f.a iriieniic est toujours bien faiMe, et pourtant je n'eus jamais tant de tracas et d'occupations. Me voilà (orccmcui engage dans une controverse avec rarclievè({U(;de Paris '. J'ai fini une première lettre, qui partira ces jours-ci pour 1 inq)ression, mais je ne ])uis éviter d'y en joindre plusieurs autres, et cela me contrarie, car j'avais commencé un travail nouveau sur la pliilosoi)hie, qui m'intéressait davantage. Le voilà difleré ])()ur jusqu'à je ne sais cjuand -. .le suis très flatté du jugement <{ue ton père et M. lieuguot portent sur mon livre. T^es lecteurs ([ni entendent sont rares

1. « Dans ce \i\rc : Du] progris de la révoliilion, vie, où luio rwui vello ])hase du dévoloppcinciil iiilcllrctuel do Lanioniiais ost lacile à entrevoir, lo nuuivonHMit qui emporte les soeiét«''s modernes vers la démocratie, loin de lui j)araitre une violation de toutes les lois divines et humaines, ne lui semble plus qu'une lég-itime et prophétique aspiration vers un ordre meilleur. Il voit sans colère l'cfl'ort des masses populaires pour s'emj)arer de la puissance, et on sent qu'il verrait avec plaisir leur triomphe, si rEf»-lise pouvait y préside. Ce redoutable «■han'^cmcnt dans la lactique d'un maître aussi écouté ne» pouvait nuinquer de produire la plus vive et la plus profonde émotion. Toutes les cours s'unirent pour demand<M' à Home la condamnation d'un livre où l'on osait, pour la première lois, parler du peuple et de la liberté au nom du catholicisme. Les jésuites, luricux des re})roches que de Lamennais adressait à leur ordre, s'ag-itèrent de tontes [)arls ; les évcques blâmèrent le té-mérairc piibliciste qui prétendait connaître l'étal de ri]^rlisc mii'ux que ses pasteurs ; rarchevé(|ue (lo Paris, en particulier, dans son mandement du Carême, prêta l'autorité de sa parole aux rancunes du pouvoir séculier. Lamennais lui répondit par deux Lettres éloojuentes, où sa j)uissanle passion et la convi«'tion (|u'il avait de défendre les vrais intérêts de rj']{^lise «'outre «'lie-même se montrent dans tout leur jour. » — Kenan. article Lamenniiis, dans la Biographie universelle d«' Mi«'haud.

2. Lamennais veut parler [)rol)al)lement de l'ouvra^'e qui devait devenir l'Esquisse d'une p/itiosop/tie, et «jui lut coinuien«é, vers celle épo(|u«*, dans un sens absolument «'atholitiue.

aujourd'hui. Ce qui afflige le plus, c'est d'être attaqué par les gens mêmes qui devraient vous soutenir puisqu'on les défend, et de voir les vérités les plus importantes sacrifiées par des prêlres et par des évêques à des passions et à des intérêts personnels. Je ne crois pas que jamais homme ait eu plus d'ennemis, et de plus de sortes. Toutefois, je ne m'en décourage pas. J'ai fait mon devoir, je le ferai jusqu'au bout ; l'avenir rendra justice à qui de droit. Il faut dire néanmoins, à la louange du présent, que beaucoup d'esprits s'éclairent, et qu'il y en a bien peu qui ne soient modifiés à quelque degré, et à leur insu même, par la lumière qui se répand. On ne pouvait aujourd'hui espérer davantage. Dieu et le temps feront le reste. Ecris-moi le plus que tu pourras. Je te serre contre mon cœur.

Le 17 avril 1829.

J'ai le cœur brisé, cher bon frère. Mon pauvre petit neveu Louis (le second) est mort hier à midi, d'une inflammation d'estomac, qui a déterminé un épanchement au cerveau. Il venait de quitter le collège, et je l'attendais pour lui faire terminer ses études près de moi. Il était âgé de quinze ans, et promettait beaucoup. Il est heureux, j'espère, mais ceux qui restent!

Si tu peux nous réserver une portion de tes aumônes, cela nous sera fort utile, car les ressources manquent.

Le mot d'adversaire ne se trouve pas une seule fois

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dans nui lelli'c à rarclH'vr(jii(*. Prif pour moi ol [)oiii' lui Je t'embrasse tendreiiiont.

Kcris-iMoi drsorinais à Diiiaii, [K)Ste restante.

Le 12 mai 1820.

J'ai été, cher l)on frère, assez malade pendant plusieurs semaines, et il m'en est resté une très grande faiblesse. Je sens que je m'use rapidement de jour en jour.

J'ai, sous ce rapport, vingt ans de plus que mon âge, et je ne le regrette pas, la vie est si triste! Tout ce cpii m'alilige, c'est que l'épuisement en rende la fin presque inutile. Je te remercie beaucoup des 500 francs que tu m'envoies. Je ne voudrais pourtant pas que tu te gênasses pour moi. Ta position a changé, et tu ne peux pas ce que tu aurais pu dans un autre temps. Que cela soil bien entendu entre nous, mon bon frère, pour ma tranquillité personnelle.

Je ne puis le rien dire sur Charles ', l'ayant totalement perdu de vue depuis son retour à Paris. Le parti à prendre dépend de la conduite qu'il a tenue. La leçon avait été assez forte pour avoir dû le rappeler à luimôme, et j'aime à croire qu'elle a eu cet effet. .Mais, nrn sachant absolument rien, il m'est impossible d'avoir un

1. Co « (Charles » doiil il a rlr (jucslioii di'-jà plusiiMU's luis, ot dont Ijamcniiais parlo aussi dans ses l(>lli't>s à son lirro U ft' u l' l'es inéiJiles, passim), était |)r'()l)al)ltMiH'iil un jeune IJrelon (jm* l'abbé Jean avait coiiru' à Kéli, ot que cflui-ci avait placé dans un do bureaux dépendant de l'aduiinisli-alion de Drnis IJcnoit.

avis, lorsqu'il s'agit surtout de quelque chose d'aussi délicat.

On m'a écrit de Rome qne le nouveau pape était bien disposé pour moi. Les intrigues de Chateaubriand pour me faire désapprouver ont échoué complètement. Je n'en regrette pas moins tous les jours, et du fond de mon cœur, Léon XII, qui m'aimait véritablement. Il n'avait dans son cabinet que deux gravures : une image de la Sainte Vierge, et, au-dessous, mon portrait. Cette preuve d'affection m'a profondément touché. Les évoques, au moins plusieurs, me traitent en France bien différemment.

M. de Vitrolles a perdu dans une nuit, sans douleur aucune, presque entièrement l'usage de l'œil droit. Cela me peine.

La pauvre Mme Gottu paraît être sur le point de perdre sa fille. Son mari est désolé et tremble pour sa femme, qui a un attachement particulier pour cette enfant. J'embrasse les tiens, et suis à jamais tout à toi, cher bon frère.

Le 1" juin 1829.

Je me réjouis avec toi, cher bon frère, de l'augmentation de ta famille, car un nouvel enfant donné à un père chrétien est un accroissement du ciel. Je prierai de tout mon cœur pour ce cher petit ange et pour ses parents. Ce que tu me dis de Mme Cottu m'inquiète beaucoup. Je lui ai écrit deux fois sans recevoir de

réponse. Si lu as ocrasion de la revoir avant ({n'elle aille àSairil-Prix, dis-lui que je te demande de ses nouvelles et que son silence me peine. Ma sant«'; n'est pas bonne non plus. Ce n'est pas que je sois précisément» malade, mais je n'ai [)resque plus de forces. C'est comme l'épuisement d'une vieillesse anticipée. Une petite promenade est pour moi un voyage. Je n'étais guère habitué à cet état-là. Cependant, puiscjue Dieu me l'envoie, c'est qu'il m'est bon, et je l'en bénis.

Je vois par une lettre de la tante de Charles à l'abbé Gerbet que sa position est fort triste. D'un autre coté, il paraît (jue la conduite du jeune homme est bonne. Je te prie donc de continuer à lui être utile le plus que tu pourras.

Je ne sais rien de direct du nouveau pape. Toutefois on écrit de Rome qu'il est disposé pour moi bcnissimc. Mais les évêques, qui ne me pardonnent pas ce que j'ai dit d'eux dans mon dernier ouvrage, et qui ont employé mille moyens étranges et détournés pour obtenir une espèce de désaveu sous forme d'explication, intriguent fortement et me suscitent mille sortes de tracasseries. Plus j'apprends à les connaître dans le passé et dans le présent, plus ils m'inspirent d'éloignement et de défiance ^. Il y a néanmoins parmi eux des hommes d'une grande vertu.

1. Il va sans diro que celto appri-riation tsl plein»' d'.'xa},'»''ration et d'injuslire. Les évèques, que Lanu^uiuiis avait altatjui's dans son livre avee la dernière violence, usaient, au tond, du droit de légitime défense, et, s'il n'est pas possible d'approuver tous les procédés qu'ils employèrent contre leur adversaire, on ne saurait non plus admettre 'toutes les récriminations de celui-ci.

Je t'embrasse, cher bon frère, de tout mon pauvre cœur.

Le 20 juillet 1829.

Je me réjouis, cher bon frère, que tu sois hors des inquiétudes que t'a données la santé de Mme Benoît ; l'air pur des champs et l'exercice achèveront de la rétablir et fortifieront tes enfants, pourvu toutefois que vous n'3'aez pas le même temps que nous avons ici, et qui n'a été jusqu'à présent qu'une continuation de l'hiver. On ne sait comment faire les foins, et, si la pluie dure, les récoltes seront menacées. Ce serait une calamité terrible, après une année déjà mauvaise.

Mme C... m'a écrit une lettre bien triste; je lui ai répondu, et depuis lors je n'ai aucunes nouvelles. Sa douleur est juste sans doute, mais pas, à beaucoup près, assez tempérée par les idées et les espérances de la foi. Le vrai et solide christianisme est prodigieusement rare de nos jours. Chacun l'accommode à sa façon, en prend ce qui l'arrange, laisse le reste, se concentre icibas, et puis se plaint amèrement de ce que la terre est la terre, et n'est que cela. Quand dut-on cependant sentir davantage le besoin de s'élever plus haut ? Esi-il aujourd'hui un seul coin de l'Europe, et presque du monde entier, qui ne tremble sous les pieds de ses habitants ? Et c'est à la veille des bouleversements qui se préparent qu'on s'éloigne de ce qui seul restera debout au milieu des ruines, de l'unique appui sur lequel

on pourra reposer sa tôle ! En voyaFil la sottise, la l)assesse el la iiirciiaiicrh'- «les hommes (l«; cette époque, j'éprouve un (lé<^oùl ])rorond (|ui s(; loui'iie en ai>attement. Il est au-dessus de mes forces de faire' (juoi que ce soit, de m'inU'resser à quoi que ee soit. Reriri; est pour moi un supplice. Une vérité dite* me semble une vérité profanée, une hymne chantée dans une J[^av<M^ne. Les uns ne veulent que ce qui endort, et les autres que ce qui enivre. Il n'y a plus ([u'à se taire désormais, jusqu'à ce qu'on parle de dessus les décondires et les ossements.

L'Italie est dans un élal déplorable, plus déplorable que le notre, à quelques égards. Ils en sont où nous en étions il y a quarante ou cinquante ans. Hors des Etats Romains, l'Eglise est plus opprimée (ju'en « France même. Le libéralisme a raison, c'est la liberté u, uUtal^cK qui sauvera le monde, non pas la sienne assurément, mais celle qu'il prépare sans le savoir.

Adieu, cher bon frère, écris-moi le plus souvent (ju il te sera possible. Je t'embrasse tendrement.

GLX

Le 9 août !8-21).

Je profite, cher bon frère, d'un uionicnl de liberté pour te remercier de (a dernière lellre. Depuis (pie j»' t'ai écrit, j'ai eu une alla que, heureuseuienl courte, de rhumatisme aigu. Gela fait soidlVir beaucoup, et jusqu'à donner la lièvi'c. Grâce à Dieu, j'en suis quille maintenant.

Il est vrai qu'aujourd'hui il n'y a de vigueur d'au- \ cun côté : aussi sera-ce parla faiblesse que l'on périra. Tout va se dissolvant peu à peu, et nulle société ne saurait subsister longtemps sans pouvoir. De gouvernement, il n'y en a plus : or, il en faut un.

Les événements le donneront, puisque personne ne sait le faire ou le prendre. Quant à une vraie régénération, nos arrière-neveux la verront peut-être, mais certainement bien des années sont nécessaires encore pour la préparer et pour l'accomplir.

Je savais les démarches faites contre moi à Rome. Toute la diplomatie européenne s'en est mêlée, et inutilement mêlée.

....cet esclave est venu ; Il 0 montré son ordre et n'a rien obtenu.

On a même été plus ferme que je ne l'aurais espéré. Car on pouvait, sans toucher aux doctrines, accorder quelques satisfactions contre les personnes. On ne l'a pas fait. J'en bénis la Providence, parce que la vérité y gagnera. C'est dans la Belgique que mon livre a produit le plus d'effet. Trois contrefaçons en sont épuisées. Je m'aperçois qu'en France même il a laissé dans les esprits des traces profondes. On ne dit plus ce qu'on disait, on dit autre chose. Beaucoup de catholiques commencent à comprendre la grande question de la liberté en ce qui les concerne. Les plus arriérés, ce sont les évêques, mais les masses les entraîneront ; il faudra bien qu'ils suivent. Tout sera fini, sitôt que l'impulsion partira de Rome, et cela viendra, car il n'y a de salut que dans les voies que j'ai indiquées.

Ce que lu me dis du d» rr de l'abhé de S..J me* peine. Je croyais (pie ce pauviM; jeune homme avait une bonne santé. I/al)l)('' (ferl)et te verra sûrement ; il est à Paris pour quelqu<;s affaires, qui l'y retiendront cinq ou six semaines. Son frère est toujours sans place, et je crains que cela ne dure longtemps. Totalement dénu»'* de fortune, son av<;nir m'inquiète. C'est son frère <|ui le fait vivre, et cette ressource, très pesante pour l'un, est fort précaire pour l'autre.

Nous avons un étéallreux, du froid et des pluies continuelles. Depuis deux jours le teiups est plus beau. On a o-rand besoin d'un peu de sec pour recueillir b's récoltes, qui, du reste, s'annoncent généralement très bien. Adieu, cher bon frère, je t'end)rasse comme je t'aime. Oh ! que je serais heureux de te revoir !

Je t'envoie une lettre que j'ai reçue, et qui t'amusera.

Le 5 septembre 1829.

Je pense entièrement comme toi, cher bon frère, sur le changement qui a fait tant de bruit ^. Il n'en sortira rien qu'une crise plus violente et plus prompte, l^armi toutes les folies dont on nous a donné le spectacle, iu)us n'en avions pas encore vu d'égale à celle-ci. Car, ou, dans la frayeur d'une catastrophe prochaine, on a v«)ulu faire un effort pour la prévenir, ou l'on a eu simj)lem(>nt pour

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