ANNÉES D ÉRASME : BOIS-LE-DUC, DÉVENTIR
l RASME naquit dans la nuit du 27 au 28 octobre 1466, à Rotterdam : les érudits ne s'accordent pas sur l'année de cette naissance, qu'ils avancent ou reculent de 146}" à 1467. Mais la question n'a pas d'importance et nous nous contenterons de la date la plus généralement admise : il est sûr, en effet, qu'Erasme
mourut, à Bâle, dans sa soixante-dixième année, en I ^^6' Sa mère Marguerite, fille d'un médecin de Zevenberge, cédant à l'amour d'un nommé Gérard de Tergow, avant-demier fils d'une famille de dix garçons, devint enceinte et se réfugia à Rotterdam pour y cacher la naissance de son enfant. Gérard était sincère dans ses promesses à Marguerite; par malheur il avait affaire à des parents qui le destinaient à la prêtrise pour améliorer le sort de ses fi:'ères, et aussi pour obéir à la coutume, alors régnante dans les familles nombreuses, de consacrer au moins un de ses membres à l'Eglise, et qui virent cette liaison de mauvais œil. Gérard, désespéré, eut la faiblesse de céder et s'enfuit secrètement à Rome, laissant sa fiancée dans un embarras qu'il est aisé de concevoir. Toutefois, s'il manqua de courage, il resta fidèle à celle qu'il avait aimée.
C'était un homme instruit pour l'époque et bien lui en prit : car, à Rome, il n'eut d'autre ressource que d'utiliser sa belle écriture à copier des manuscrits; travail rémunérateur à une date oïl l'imprimerie venait à peine de naître et où les livres coûtaient cher. Gai compagnon, de plus, et d'un caractère enjoué, il s'appliqua cependant aux nobles études dont Rome, alors, était le centre lumineux. Le grec et le latin, la jurisprudence même, lui devinrent familiers et firent de lui, sinon un savant, du moins un lettré dis-
tingué. Dès que ses parents apprirent qu'il était à Rome, ils lui écrivirent que Marguerite était morte. Gérard, désespéré, se fit prêtre avant de quitter Rome, et ce n'est qu'au retour qu'il découvrit lardfice. La déception fut amère; mais il observa religieusement ses vœux et n'eut plus d'intimité avec la pauvre fille délaissée. Marguerite, de son côté, quoique déçue dans son espoir d'une union qu'elle méritait par sa conduite, renonça pour toujours au mariage et se consacra uniquement à Téducation du fi-uit de ses amours. Elle était digne d'un autre sort à coup sûr : malgré sa faute, c'était une noble et tendre nature, que J.-César Scaliger a tenté vainement de salir par le mot de prostituée^ et qui influa sur l'esprit de son enfant : c'est d'elle qu'Érasme tenait cette sensibilité féminine qui le servit au point de vue littéraire, mais qui ne fut pas étrangère aux agitations de sa vie.
Tout commerce cessa dès lors entre les deux fiancés : « Ma mère, raconte Erasme à Goclen, ne voulut plus se marier, et mon père n'eut plus avec elle aucun commerce intime, nunquam tetigit eam. » Bien des biographes, Burigny, D. Nisard, G. Feugère, Durand de Laur et MuUer, ont avancé qu'Erasme avait un frère de deux ans plus âgé; ce bruit ne vient que d'une métaphore mal comprise.
Un professeur de Zurich, à qui nous devons
une bonne étude sur notre savant, Gaudin, s'est élevé, vers la fin du dernier siède, contre une erreur qui nuirait au caractère, d'ailleurs si honorable, de Gérard et de Marguerite. Dans une lettre à Lambert Grunnius*, Érasme revient sur les moyens honteux qu'on employait au couvent, pour les contraindre, lui et son camarade Antoine, qu'il qualifie par aflfection du nom à^ frère y à embrasser la vie religieuse. Dans une lettre postérieure**, où il déplore en termes émus la mort de son ami Froben, il dit : c Fratris germanî mortem moderatissime tubi : Frobenii desiderium ferre non possum. » Nous verrons plus loin que ce camarade, qu'il appelait son fi^re par métaphore, n'était pas, en effet, digne d'une aussi grande douleur. Comment expliquer autrement le silence absolu d'Érasme sur ce frère prétendu, à part les deux passages que nous venons de citer, lui qui, dans sa volumineuse correspondance, est revenu si souvent sur ces premières années ? Gérard aurait-il attendu un second enfant pour se soustraire aux obsessions de sa famille ? Nous persistons donc à penser, avec Gaudin, qu'Érasme était le fruit unique des amours de ses parents.
Suivant la coutume du pays, le nouveau-né aurait dû recevoir le nom de Gérard, et il le reçut
* Lettres, I, 24, Leclerc.
** Lettre g22»
ÉRASME f
en effet, tout d'abord. Mais plus tard, comme le mot de Gérard, en hollandais, a quelque ressemblance avec le latin desiderare, l'enfant se donna lui même le nom de Vesiderius, Didier, qui devint, sous la forme grecque, Epaa{i.o;. Ce nom répondant au caractère aimable qu'il tenait, de son père, la postérité l'a, depuis, consacré.
Après sa délivrance, Marguerite, de retour à Gouda, reçut, paraît-il, un accueil amical, surtout de la part de la mère de Gérard. Gérard luimême, après son retour de Rome, sans manquer à ses devoirs de prêtre, comme le prouve un passage de la lettre que nous avons citée, voulut donner à son fils cette éducation libérale qu'il appréciait à sa valeur. L'enfant fut envoyé, à l'âge de quatre ans, à l'école de son oncle Pierre Winckel, à Tergow. Ce qu'on a raconté de l'esprit lenr d'Érasme qui mordait peu aux exercices rebutants des écoles d'alors, et ce que Bayle a répété un siècle plus tard, a été suffisamment démenti par la suite. Érasme lui-même nous édifiera sur les méthodes détestables qui régnaient dans les écoles du xv^ siècle. Un peu après, nous retrouvons Érasme enfant de chœur à la cathédrale d'Utrecht, où la ténuité de sa voix le rendait propre à l'intonation des antiennes; mais il n'y profita pas plus qu'à Tergow, et son père, qui ne le perdait pas de vue, se résolut de l'envoyer, âgé de neuf ans, à l'école de Dé-
venter, où sa mère le suivit pour veiller aux soins que réclamait son âge.
Cette école de Déventer, Tune des premières en date de l'Allemagne du Nord, mérite de nous arrêter un instant pour la manière dont elle fut constituée par son fondateur, Gérard de Groot, enfant de cette ville. Si nous insistons, c'est qu'elle se distingue des autres établissements ecclésiastiques du temps et qu'on y sent l'influence de Thomas-a-Kempis, l'un des auteurs présumés de rimitarion et le maître de Gérard de Groot.
Voici, d'après Meiners *, les principales règles de cet institut, qui s'étendit rapidement dans les Pays-Bas, la Westphalie et la Saxe. La congrégation, composée de frères et de sœurs, relevait des autorités du diocèse auquel elle appartenait. Elle n'acceptait d'adhérents qu'à la condition de gagner leur vie par un travail manuel et de contribuer aussi au soulagement des pauvres. Les frères et les sœurs ne devaient rien amasser pour eux, ni exercer aucune mendicité. Les plus âgés étaient tenus non seulement d'instruire et d'accroître les connaissances de leurs élèves, mais encore de former leur caractère et d'en faire des hommes honnêtes et pieux. Gérard de Groot recommandait à ses disciples, avant tout autre travail, la transcription des écrits utiles et soute-
* Biographies des hommes célèbres, Zurich, 1796, II, 314.
nait qu'il fallait aspirer à ces livres plutôt qu'aux trésors de la terre. Celui qui voulait entrer dans sa congrégation, devait renoncer à toute prébende, n'apprendre ni Fastrologie ni aucun art divinatoire, pas même la médecine ou le droit, pour arriver à la fortune ou aux honneurs. Toute discussion publique était déclarée inutile ou même nuisible. On ne devait étudier que l'Écriture Sainte et les œuvres des Pères de l'Église, avec les meilleurs écrits des païens, non pour briller par la science, mais pour mieux comprendre qu'on ne sait rien et que la perfection consiste à reconnaître les bornes du savoir hu-
mam.
Gérard de Groot fut surpris par la mort avant d'avoir réalisé son projet. Ce fut son successeur, Florent Radowin, qui acheva son œuvre, et non Rodolphe Agricola, comme l'avance M. Nisard, et qui fonda l'école de Déventer : Agricola n'en fut que le réformateur.
Lorsque Erasme entra dans cette école, elle venait de se débarrasser depuis peu de la pédanterie barbare qui s'y était introduite malgré les principes de son fondateur. Un enfant même de la Frise, Rodolphe Agricola, avait rapporté dans les Pays-Bas comme un avant-goût des connaissances littéraires de l'Italie. Jusqu'à lui on ne pratiquait dans cette école, comme ailleurs, que les auteurs les plus inconnus, un Hébrard, un
Jean de Garlande et tant d'autres, heureusement oubliés de nos jours. Rodolphe Hausmann, qui, suivant un usage commun aux savants de l'époque, avait pris le nom latin d'Agricola, disciple de Thomas-a-Kempis, comme Gérard de Groot, au couvent des chanoines Augustins de la montagne Sainte-Agnès, près de Schwoll, avait fait le voyage d'Italie avec son condisciple Alexandre Hégius de Westphalie, et tous deux s'étaient perfectionnés dans les langues grecque et latine sous les élèves immédiats de Pétrarque et de Manuel Chrysoloras. C'est à ces deux hommes principalement que l'Allemagne dut l'amélioration de ses écoles et de ses méthodes. Leur voyage en Italie, qu'il faut placer entre 1470 et 1480, les rednt longtemps à Pavie et surtout à Ferrare, où ils suivirent les cours de Théodore Gaza. Agricola fut, au témoignage de Mélancthon, le premier Allemand qui se fit admirer des Italiens, dont l'oreille était si chatouilleuse sur la prononciation ladne. Sans suivre Agricola jusqu'à sa mort, vers 148^, disons à sa louange qu'il forma son condisciple Hégius et lui communiqua ses vues nouvelles sur l'enseignement. Hégius dirigea de longues années le collège de Déventer, qui devint sous lui une pépinière de savants. Avec un tel maître, Érasme apprécia pour la première fois et sendt se révéler en lui le goût d'une littérature plus saine. Il avait le bonheur
de l'entendre quelquefois, les jours de fête, quand Hégius parlait pour le public.
Le génie de l'enfant ne tarda pas à se révéler, a Courage, Érasme, lui disait un jour son professeur Sintheim, tu arriveras au sommet» de la science. » Agricola, qui visitait souvent l'école, examinant un de ses devoirs, fut émerveillé de son style, le combla d'éloges et lui fit à peu près la même prédiction. Erasme n'oublia pas cet encouragement et conserva toute sa vie un véritable culte pour Agricola. H apprit, à Déventer, le latin, les premiers éléments du grec et le peu qu'on savait alors de logique et de physique. Lui qu'on avait taxé de lenteur, se montra ce qu'il était, un esprit prompt, doué d'une mémoire étonnante : il savait déjà par cœur Horace et Térence, qui sont restés ses auteurs favoris. Il avait passé trois ans à Déventer, lorsque sa mère, jeune encore, succomba aux attaques de la peste. Erasme, menacé lui-même, rentra forcément à Torgow. Son père fut tellement frappé de la mort de Marguerite, qu'il décéda lui-même quelque temps après, vers lage de quarante ans.
La mort de ses parents fut pour Erasme un malhdur plus sensible que pour les orphelins ordinaires. Tenant de sa mère une délicatesse physique et morale que nous retrouverons dans son histoire, et de son père cet esprit fin et railleur
lO ÉRASME
qui ne le quitta jamais, il aurait eu besoin de marcher quelques années encore sous leur direction attentive, qui lui aurait épargné bien des traverses, en donnant à sa vie une impulsion plus en harmonie avec sa nature. L'aisance qu'ils lui laissaient, sans être grande, aurait suffi à ses goûts modestes, et l'eût préservé de cette mendicité, jamais déshonorante sans doute, mais à peu près constante jusqu'aux deux tiers de sa carrière, que nous aurons à constater; et peut-être, mieux armé pour la vie, eût-il acquis plus de résolution et de caractère. Nous n'aurions pas à relever en lui des faiblesses que ses ennemis ont assurément exagérées, mais qui n'en font pas moins ombre au tableau.
Gérard avait choisi pour tuteurs de son fils trois de ses frères, sur l'honnêteté desquels il croyait avoir le droit de compter. L'aîné des trois était ce Pierre Winckel que nous avons vu maître d'école à Tergow et qui jouissait à tort du renom d'homme probe et lettré. Avec les biens modestes que son père lui léguait, l'enfant eût pu facilement terminer ses études et se créer par le travail une position indépendante. Mais il lui fallait pour cela des tuteurs honnêtes et vigilants, ce que ses trois oncles n'étaient pas. Déjà d'âge à aborder les universités et les hautes études, il fut simplement relégué à Bois-le-Duc, dans une communauté de fondation récente, qui avait pour objet
l'éducation de la jeunesse, mais en vue de la vie monastique. C'étaient des moines ignorants, qui ne pouvaient rien apprendre à un élève aussi avancé qu'Érasme, et ce séjour de deux ans environ dans ce couvent fut à peu près perdu pour lui. Mais l'avidité de ses tuteurs y trouvait son compte; ils répugnaient à toute université où leur pupille eût pu contracter des sentiments contraires à leurs calculs. Visant le peu de biens que Gérard avait laissés, ils voulaient faire un moine de son fils pour se les approprier. L'enfant résistant à cette idée, il s'ensuivit une lutte des plus vives.
Il n'est pas sans intérêt d'entrer dans le détail de cette éducation qu'une partie de l'Église, tout au moins, pratiquait encore dans la seconde moitié du XV® siècle : somnies-nous, nous-mêmes, au XIX®, complètement débarrassés de cette méthode grossière et brutale contre laquelle nous luttons depuis près de trois siècles?
A Bois-le-Duc tout tendait, avons-nous dit, non au développement de l'intelligence, mais à l'extinction de toute lumière qui pût entraver la vie d'un moine. Les menaces, les coups, les mauvais tours attendaient les nouveaux venus pour les assouplir à la règle des Obscur annsres, bien que le mot n'ait été trouvé que plus tard par Ulrich de Hutten. Cette vie de contrainte et d'ignorance, si contraire à la nature d'Érasme,
toute d'ardeur pour la science, influa, par malheur, sur son caractère, si franc, si ouvert, si primesautier jusque-là. Ses maîtres le soumettaient à une surveillance impitoyable, ce II recourut alors, dit Muller*, à la dissimulation, qui lui devint bientôt habituelle. Le soupçon prit racine dans son cœur; le continuel espionnage de ses maîtres, leurs menaces et leurs punitions à la moindre faute lui imprimèrent tellement la crainte et la méfiance, qu'il resta dans cette disposition le reste de sa vie. » Gaudin, quoique plus indulgent d'ordinaire pour Érasme, est à peu près sur ce point du même avis que Muller. « Le continuel espionnage de ses professeurs, les menaces constantes et la punition des moindres fautes, le rendirent soupçonneux. On verra par la suite combien.funestes furent sur son caractère de tels traitements, et combien ils implantèrent en lui ces défauts, le soupçon et la dissimulation**. »
Soupçonneux, oui : Érasme le fut toute sa vie et pour cause; la suite de notre étude le fera comprendre. Vissimuléy non. N'oublions pas que Gaudin et Muller, qu'ils le veuillent ou non, pardonnent diflîcilement à Érasme de ne pas avoir arboré le drapeau de Luther; c'est, à leurs yeux,
* Vie d'Érasme, Hambourg, 1828, p. 96.
"* Gaudin, Érasme, Zurich, 1790.
un vice irrémissible, et Ton sent partout le réformé dans leurs biographies. Érasme avait une prudence native, de complexion presque; il vécut, de plus, en un temps de calcul et de précautions nécessaires. Mais il n'avait pas ce qu'on appelle de la dissimulation : il n'était ni faux, ni malveillant.
Érasme est revenu plus tard* sur son séjour à Bois-le-Duc. « Un dé mes maîtres, des mieux disposés en ma faveur et qui avait fondé sur moi de grandes espérances, voulut essayer l'effet des coups. Ce traitement m'abattit au point que je perdis toute envie d'apprendre, tout courage et toute application; je tombai malade et fus pris d'une fièvre quarte. J'appartiens à ces enfants que les coups peuvent tuer, non améliorer, mais dont on se rend maître par de l'affection et de bonnes paroles. » Ce sera, plus tard, le principe qu'il introduira dans l'éducation.
Il perdit un peu plus de deux ans à Bois-le- Duc, où tout à coup éclata la peste, ce fléau que, grâce à une hygiène mieux entendue, nous ne connaissons presque plus en Occident. Le choléra n'a rien de commun avec cette maladie si fréquente au Moyen-Age, qui tenait surtout à la misère, à l'insuflîsance de nourriture, à l'insalu-
• De liber is liber aliter institiicndis.
brité des habitations, à la grossièreté du régime. Force fut à Erasme, toujours délicat et déjà fort affaibli par la fièvre, de rentrer à Tergow.
Ici nous touchons à la période critique de sa vie, à celle qui va peser sur tout son avenir, mais ne le détournera pas du but qu'il se proposa dès son jeune âge, d'arriver, si possible, au sommet de la science. Son acquis était déjà considérable, vers l'âge de seize ou dix-sept ans. L'assaut qu'il va subir, sans enrayer ses vues, influera cependant sur le reste de sa carrière; c'est un drame alors commun, mais qu'il peut être utile de méditer encore aujourd'hui.
A Bois-le-Duc, Érasme avait un camarade du nom d'Antoine, qu'il affectionnait entre tous, dont ses oncles étaient aussi les tuteurs, celui-là même que la plupart des biographes ont pris pour son frère aîné. Malgré la parfaite inutilité de l'enseignement qu'ils recevaient, les deux condisciples avaient trouvé quelques heures pour leur instruction; le style d'Érasme surtout avait gagné aux exercices qu'ils s'imposaient en dehors des leçons du couvent.
Nous sortîmes donc à Tergow, en face de Winckel, leur tuteur commun, dont l'idée fixe est que les deux pupilles prennent le capuchon. Winckel, on s'en doute, est une âme vulgaire et basse, avide, et qui s'approprierait volontiers le peu qui reste des biens d'Erasme. Ces biens, on
ÉRASME If
ne s'en explique pas clairement l'origine, à moins qu'ils ne viennent de Marguerite. Car Gérard, en se faisant moine et prêtre, a fait vœu de pauvreté; ces biens proviennent peut-être aussi d'un autre héritage. Des trois tuteurs, l'un est mort, un autre ne s'occupe guère des mineurs, et Winckel dispose de tout. Il aurait des comptes difficiles à rendre, puisque tout est à peu près dépensé, et il poursuit en silence son plan de cloîtrer les deux jeunes gens, également dépouillés, chez les chanoines réguliers de Sion, près de Delft.
Il s'en ouvre à ses pupilles et, avec sa suffisance de pédant, il croit avoir cause gagnée. Érasme le remercie, mais lui déclare que ni lui ni son ami ne sont disposés à accepter son offre. Us sont encore trop inexpérimentés, ne se connaissent pas assez eux-mêmes; ils n'ont que des idées imparfaites sur les cloîtres et ceux qui les habitent; ils veulent continuer leurs études et remettent leur décision à des années plus mûres. L'excuse était fondée. Winckel ne répondit pas ; mais il jeta sur Erasme un regard de colère et le traita de vaurien, déclarant qu'il renonçait à leur tutelle et à leur entretien. Le sang-froid du jeune homme mettant sa patience à bout, il tomba sur lui à coups de poing. Malgré tant de brutalité, les deux pupilles restèrent fermes dans leur résolution et acceptèrent la démission de Winckel. Celui-ci recourut
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alors à des moyens qu'il jugea plus habiles, et, aidé de son frère, traita la chose en ami, en fit comme une affaire de cœur. Antoine avait la faiblesse dé se fier aux paroles mielleuses du tuteur, et contrariait singulièrement son camarade, ferme dans son idée. La situation d'Érasme était d'autant plus embarrassante, qu'il était sans expérience, ne savait rien du monde et n'était jamais sorti de ses livres. Par surcroît, il n'était pas encore guéri de sa dernière fièvre.
Le tuteur comptait sur tout cela; il ne négligea rien pour vaincre la ténacité du jeune homme. Des gens, stylés par lui, représentaient tantôt la vie du moine sous le jour le plus agréable et le monde comme une source de perdition, et tantôt cherchaient à terrifier les pupilles par les légendes les plus grossières. D'autres fois, on conviait la famille et les amis à des conversations joyeuses sous la tonnelle du jardin, où la bière jouait son rôle et coulait à flots. Alors sortaient de toutes les bouches, jeunes et vieilles, des paroles caressantes, appât presque toujours sûr pour des esprits sans défense. Les chanoines de Stein, répétait-on à l'envi, sont des gens heureux qui mènent la vie modèle. Et puis le monde présente tant d'écueils, dont protège le capuchon sacré, tandis que les deux pupQles trouveraient au monastère un avenir brillant et assuré! Que feraient-ils tous deux dans le siècle, sans ressources? Winckel
avouait que le patrimoine avait disparu pour leur éducation; la misère et la faim, voilà ce qui les attendait, s'ils persévéraient dans leur obstination. Antoine, nature sans ressort, ne résista pas davantage. Érasme ne pardonna jamais une pareille trahison; car Antoine avait juré de le soutenir; ce ne fut plus pour lui qu'un Judas sans courage, a un fourbe intéressé, a-t-il dit plus tard, aussi fourbe qu'intéressé. »
La situation d'Érasme, ayant à lutter seul, devenait intolérable : inhabile aux réalités de la vie, n'ayant vécu jusqu'alors qu'avec ses livres, si jeune et si déUcat, qu'allait-il devenir ? Malgré tout, il ne se rendait pas.
Un jour, dans une promenade soUtaire aux environs de Tergow, il poussa jusqu'au monastère de Sion, près de Stein, qu'on lui avait tant vanté. Le hasard voulut qu'il y trouvât un ancien camarade de Déventer, Corneille Verden, un peu plus âgé que lui, d'un esprit délié mais égoïste, d'une âme élevée toutefois, mais d'une rare paresse, qui avait peu réussi dans ses études et n'avait brillé que pour le chant. Il avait d'abord cherché fortune en ItaUe, sans le moindre succès; voyant la gêne de ses parents, il avait fini par se réfugier dans ce cloître. La conversation qu'il eut avec Érasme lui découvrit les progrès qu'il avait faits dans les lettres depuis leur séparation, et, songeant aussitôt à son intérêt, il entreprit à son tour de le con-
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quérir à la vie monastique. Cet institut de Stein, c'était, d'après lui, la paix, la liberté, la communauté angélique. Et puis, on y trouvait les livres en abondance, chose si rare à cette époque, et le loisir pour l'étude; c'était, en un mot, un vrai jardin des Muses.
Erasme avait aimé Corneille à Déventer; jugez du bonheur qu'il eut à le revoir! Il resta sourd pourtant à ses ouvertures, mais pour se retrouver en face de Winckel et de la misère. Il fît une seconde visite à Verden, et, dans son désespoir, ne résista plus, consentant à le rejoindre à Stein, jusqu'à ce que le temps lui découvrît un meilleur remède à ses perplexités.
Après la scène que nous avons décrite et dont les péripéties avaient été si longues, si poignantes pour Érasme, avons-nous besoin de prendre son parti, et sa cause n'est-elle pas gagnée? Muller ne l'a pas pensé. « Les mobiles de sa résistance, dit-il *, c'étaient sa mollesse, verweiglichung, l'habitude de ne faire qu'à sa fantaisie, avant tout la crainte de tout vœu d'obéissance. Si Érasme avait eu plus de confiance en Dieu, plus de foi dans sa direction immédiate, il aurait moins écouté ses vues, sa volonté propre; il aurait témoigné moins d'horreur pour la vie du cloître; il eût même plus utilement servi son esprit et sa
croyance. » Après avoir cité Luther qui n'a rien à faire ici, il ajoute : « Mais il redoutait le besoin, la pauvreté; s'il eût écouté ses tuteurs, s'il était entré tout de suite à Sion, où ils lui avaient obtenu une place, il n'eût pas eu à subir la grossièreté des maîtres de Stein, » Piétiste et luthérien, MuUer, avec les biographes protestants, a comme de la rancune pour Érasme, et cette rancune se trahit dans son livre, quelle qu'en soit la valeur. C'est à nous, critiques sans attaches de secte, à relever de telles exagérations, quand elles se produisent dans une œuvre qui veut être sérieuse. Erasme, fils du père et de la mère que nous savons, si durement éprouvés eux-mêmes pour avoir répugné à la vie religieuse, Érasme maladif et de très délicate constitution, qui ne put jamais se faire ni au jeûne, ni au maigre, ni aux veilles, esprit d'ailleurs plus avide de science que de foi, agit en cette occasion comme nous aurions agi à sa place. Loin de l'accuser, nous le plaignons donc et lui sommes sympathique, parce que nous vivons en pensée dans cette fin si curieuse du xv^ siècle.