ÉRASME A STEIN
oiLA donc Érasme à Stein, entre dixhuit et dix-neuf ans, délivré de ses oncles, mais, bon gré mal gré, bien près d endosser la cagoule. Cette congrégation était sur un emplacement humide et malpropre, malsain par conséquent; Érasme ne manquera pas de nous le dire crûment: (c c'était bon pour y loger des bœufs. » Ajoutez à cela les veilles qu'il consacrait secrètement à son ami, et vous comprendrez combien un aussi triste séjour fut nuisible à sa santé. Les deux camarades passaient une partie dé la nuit à étudier les classiques latins : c'était quelquefois l'explication de toute une comédie de Térence; aussi virent-ils en quelques mois les principaux auteurs.
Ces veillées, contraires à la règle, s'expliquent
par la connivence des supérieurs : on voulait séduire Érasme. On ne l'astreignait ni au jeûne, ni aux prières de nuit; pas de remontrances, pas même un avis. Mais le jour de la prise d'habit n'était pas loin, et le réveil allait être d'autant plus dur, que le novice, à l'exemple des frères, s'était jeté dans les dissipations, sans oublier l'étude pourtant. On ne lui avait montré jusqu'ici que les dehors de la vie monastique, et, la crise approchant, il ne soupira que plus ardemment après sa liberté. Malgré l'expérience qu'il avait de ses tuteurs, il n'hésita pas à les appeler à son aide. Alors les menaces reparurent : on lui peignit sous les plus sombres couleurs l'état désespéré où il allait tomber, s'il renonçait à l'œuvre commencée. Verden insista, de son côté, dans son intérêt propre : où trouver un maître plus commode qu'Érasme? La situation du jeune homme était si triste, l'avenir si noir! Érasme n'oublia jamais les angoisses qu'il eut à subir : « Si les frères, écrit-il à Grunnius, avaient songé à l'inutilité du cloître pour un novice dont la faiblesse n'en pouvait supporter la fatigue, ils l'auraient, plutôt que de le lui conseiller, éloigné de cet état. » De vrais prêtres auraient, à coup sûr, agi ainsi; mais il ne fallait rien attendre des chanoines de Stein. L'un prétendait que sa résistance était un piège de Satan ; qu'Érasme persévérât et les suites en seraient heureuses pour lui.
Un autre alléguait que saint Augustin, furieux de voir sa règle dédaignée, en tirerait une vengeance terrible. Bien d'autres avaient eu à se repentir d'un pareil abandon : la foudre avait frappé l'un; un dragon avait dévoré l'autre.
Érasme fut bientôt à bout de force: il était si timide et si incapable de résolution ! II chancela et de nouvelles menaces de Winckel l'achevèrent : il fit profession, i486.
Ce qu'il craignait, arriva : on n'eut plus de ménagement à son égard; plus on se défiait de lui, plus on le tenait de court; sa constitution ployait sous le poids de la contrainte journalière, du maigre, du jeûne et des prières de nuit, tandis qu'il avait sous les yeux le spectacle du dévergondage, de la volupté, de la paresse et de la débauche. C'est alors qu'il mesura la profondeur de l'abîme où il était tombé; ah! comme il dut regretter sa mère et maudire ses tuteurs! Mais l'arrêt était prononcé, et il fallut s'accommoder à cette vie odieuse qu'il n'oubliera plus.
Par bonheur, un doux rayon de joie allait éclairer cette prison si sombre; que ne peut l'amitié, quand on a la chance de la rencontrer ! Une fois profes, Érasme se lia bientôt avec un jeune fi'ère, Guillaume Hermann de Tergow; c'était un cœur chaleureux, une bonne tête qui aimait comme lui la saine littérature, auprès duquel Érasme trouva consolation et appui. Her-
mann était poète et il reste de lui un recueil d'odes latines. Les deux amis travaillaient ensemble, mais à la dérobée : les couvents, et pour cause, se sont à peu près toujours défiés de l'étude. Ils se formaient ainsi, l'un et l'autre, à l'apprentissage littéraire, à ces progymnasmata par où l'on passe forcément avant d'arriver au talent; exercices d'école peu sérieux, assurément, qui n'ajoutent rien à la réputation, mais qui sont comme le tribut obligé de tout noviciat. Ils échangeaient de fréquentes lettres pour s'entretenir des poètes latins et" se former au goût et au style par des essais en prose et en vers. Tout genre leur était bon : c'était tantôt un chant dialogué sur le printemps ou en l'honneur de la Vierge, tantôt une satire contre les ennemis des belleslettres, ou des élégies et des odes de circonstance. La poésie était l'étude favorite de Guillaume; mais il était modeste et n'eût rien laissé, si, plus tard, à Paris, Érasme n'eût pas donné une édition de ses œuvres.
Érasme trouva un second ami dans un oncle même d'Hermann, dans un prêtre de Tergow, qui s'occupait aussi de littérature, et qui, qualité précieuse, possédait pour le temps une riche bibliothèque; c'était Corneille Verden, désigné aussi sous le nom d'Aurotin dans la correspondance d'Érasme. Il venait souvent au cloître visiter son neveu. Érasme s'entretenait volontiers
avec lui, de vive voix et par écrit, sur le mauvais goût du siècle, sur la décadence des lettres et sur lés moyens d'y remédier. Tous deux causaient de préférence des écrits qui pouvaient agir le plus efficacement sur les esprits, et en particulier des lettres de saint Jérôme et de saint Augustin, leurs auteurs préférés. Mais Érasme ne s'absorbait pas dans les classiques ou dans les Pères, bien qu'ils fussent, les uns et les autres, l'objet de ses études constantes. Il avait déjà l'œil ouvert sur les hommes qui l'avaient devancé dans la carrière. C'est ainsi que, à Stein, il consacrait une partie de ses loisirs aux œuvres d'un Italien fameux de la première Renaissance, Laurent Valla, dontles vues libérales répondaient si bien, quoique confusément encore, à ses propres tendances. Érasme s'était attaché à Valla comme à un précurseur, et gare à qui ne reconnaîtrait ni sa valeur ni ses services ! Guillaume Verden s'était permis de traiter Valla de corbeau croassant; Érasme prit feu : ce La cause de Valla, dit-il, est celle des vrais lettrés; quel courage, d'ailleurs, à s'attaquer à un homme mort depuis si longtemps*? Que Corneille modifie son langage et regarde Valla comme l'éloquence même, comme une muse attique, qu'il se familiarise avec ses Élégances; à ce prix, il lui pardonnera son incartade. » Il revient à la charge dans
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une autre lettre : ce En vain les barbares ont cru accabler un savant incomparable; le mérite ne se mesure pas à la renommée, chose si trompeuse! Et puis, déplaire à la foule, n'est-ce pas une preuve de la valeur d'un homme ? Valla, sans doute, eut beaucoup d'ennemis: s'il a déplu, c'est qu'il n'a pas craint de s'en prendre aux demi-savants. Il faudrait être bien faible d'esprit, si l'on ne se passionnait pas pour un homme qui a ressuscité les lettres et rendu à l'Italie l'éclat de son ancienne éloquence. »
L'enthousiasme d'Érasme pour Laurent Valla avait une autre cause, qu'il ne pouvait pas avouer à CorneiQe : engagé dans les ordres, la prudence était pour lui, dès lors, une nécessité. Plus tard, if2o, Ulrich de Hutten, qui n'avait rien à ménager, nous donne la clef d'une admiration aussi chaude pour le publiciste Italien. Dans l'édition des discours de Valla, il met en lumière le mal-fondé des droits exorbitants de la cour Romaine avec la prétendue donation de Constantin, les Fausses Décrétâtes, l'abus qu'elle faisait de sa puissance et la corruption qu'elle pratiquait ouvertement; abus et prétentions que Laurent Valla, le premier en Italie, avait eu le courage d'attaquer. De là, contre lui, les colères de l'Eglise, colères que Corneille partageait. Érasme, on le voit, avait devancé Ulrich de Hutten ; mais il se gardait de le dire.
L'amitié d'Èrasme pour Corneille Verden n'était, d'ailleurs, qu'une . confraternité d'études et de goûts. Il n'en était pas de même pour Guillaume Hermann et pour un jeune homme d*Amsterdam, Gervaise Roger, qui devint, quelques années après, prieur de Stein. Celui-ci, malheureusement, sans ardeur pour le travail et trop enclin à la mollesse, ne remédiait pas à une ignorance qu'il déplorait lui-même. Erasme ne lui en portait pas moins une affection vive, tout en le gourmandant de sa paresse et aussi d'une pointe de dissimulation dont il avait cru s'apercevoir et qui, plus tard, altéra leur intimité. Sorti du couvent, il correspondit souvent avec lui comme avec Hermann, dont il avait parfois à se plaindre. Cette amitié, si chaleureuse dans Érasme, se refroidit dans la suite, sans s'éteindre cependant; car il n'oublia jamais les heures d'étude qu'il avait passées auprès d'eux.
Nous allons voir, en effet, que les cinq années de Stein (i486 à 1491) furent assez bien remplies.
C'est à Stein qu'il écrivit son traité sur le mépris du monde, où il vante la solitude et, le croirait-on? la vie du cloître. Cet écrit parut plus tard, à son insu, contre son gré assurément; c'était un simple exercice de style, sans idées propres, un lieucommun. Érasme pouvait craindre qu'on ne prît cet essai pour une œuvre mal digérée de son âge mûr : il en fit une autre édition fort augmentée,
où il peignit avec son esprit ordinaire la vie cloîtrée de son temps; vie fort peu édifiante, il faut le dire. Il reste de la même époque d'autres progymnasmata, un discours sur le bonheur de la paix, où l'on peut relever de la recherche, mais qui n'en est pas moins un spécimen de son application constante et d'un talent qui grandissait. Cet amour de la paix, il le prêcha toute sa vie; nous y reviendrons. Il prononça, de plus, l'oraison funèbre d'une veuve de Tergow, Berthe de Heyen, qui lui avait témoigné de la bonté et l'avait probablement secouru dans son dénûment; il y vantait son dévouement aux orphelins, ce qui était son cas, sa charité, ses bonnes œuvres. On y peut regretter encore un peu de déclamation, comme dans tout discours de jeune homme, mais il y avait de la chaleur et la reconnaissance y parle sa langue, celle du cœur. Il est probable aussi que son livre des cAnn-barbares fut conçu et commencé à Stein, quoique achevé vers le terme de sa carrière.
Les lettres n'absorbaient pas tout son temps : à Stein, comme à Déventer, il s'occupait de peinture, à dtre de délassement, s'il est vrai qu'on ait trouvé à Delft un Christ avec cette inscription : « Ne méprisez point ce tableau, peint par Erasme, religieux au monastère de Stein. » Ajoutons que, plus tard, il vécut dans l'intimité d'Albert Durer, de Quentin Metsys et d'Hol-
bein, dont on connaît l'admirable portrait du Louvre et du musée de Bâle.
Ses ennemis, et le nombre en est grand, J.-César Scaliger, entre autres, Taccusent d'avoir déshonoré le couvent par ses dérèglements.
Érasme, à coup sûr, ne fut pas un saint: nous parlerons de la douceur qu'il trouva, depuis, aux baisers des Anglaises. Il reconnaît lui-même qu'il succomba quelquefois à la tentation : « J'ai subi autrefois la souillure des passions ; mais je ne leur ai jamais été asservi, » écrivait-il un jour à Gervaise. Cependant, s'il lui arriva d'enfreindre le vœu de chasteté, il ne partagea jamais l'ivresse et la débauche, si fréquentes autour de lui, même au cloître : la délicatesse de sa constitution et le sérieux de sa nature s'y opposaient également.
La malignité met encore sur son compte une anecdote qui ne serait pas à sa louange, si elle était vraie, et que nous empruntons à Muller. Hâtons-nous d'ajouter que Muller ne la garantit pas, et ce pourrait bien être une de ces inventions comme des ennemis seuls peuvent en avancer.
a On raconte, dit-il*, un trait de moine, zMonchestreichj dont il se rendit coupable. Dans le jardin du monastère se trouvait un poirier aux fruits délicieux, et le prieur avait défendu d'y
toucher, se les réservant pour lui seul. Érasme, qui avait pour les poires le même goût que le prieur, se leva plusieurs jours de suite de grand matin pour s'en approprier quelques-unes. Le prieur, remarquant la diminution de ses poires, se mit, le lendemain, de très-bonne heure, à la fenêtre de sa cellule pour découvrir le voleur. Il distingua bien un moine sur son arbre; mais, comme il avait fait un peu de bruit, le voleur, se voyant épié, était descendu de l'arbre et rentré au cloître en boitant. Érasme, ce devait être lui, avait feint de boiter pour détourner, à la faveur du crépuscule, le soupçon sur un autre frère réellement boiteux dont il avait imité l'allure. Le prieur, qui ne voulait pas faire d'esclandre, vu l'heure si matinale, et qui croyait avoir reconnu son homme, rassembla les moines un peu plus tard, et, après s'être étendu sur le devoir sacré de l'obéissance, se tournant vers le frère boiteux, l'accusa d'avoir volé ses poires malgré sa défense réitérée. Le frère s'efforça de prouver son innocence; mais il ne fit qu'aigrir le prieur, qui pensait l'avoir reconnu à des signes certains; le pauvre innocent fut condamné à une dure pénitence. »
Muller est à peu près le seul des biographes à relater un fait dont il ne peur pas certifier V origine, qu'il aurait dû alors ne pas citer; mais il n'est jamais indulgent pour Érasme, et son anecdote
cadre assez bien avec les calomnies aussi peu fondées de Scaliger.
Nous nous sommes suffisamment étendu sur l'emploi des loisirs d'Érasme à Stein, où il demeura cinq ans, de i486 à 149 1, pour avoir le droit de le défendre et pour le laver d'accusations non justifiées. Mais ce long stage n'avait pu l'apprivoiser à la vie du cloître, comme il s'en explique à Gervaise*. Sa nature répugnait de plus en plus à ce genre de vie, aux jeûnes et aux prières de nuit: une fois éveillé, il lui fallait plusieurs heures pour se rendormir; son ardeur pour les lettres n'y recevait aucun encouragement; enfin, l'état monastique n'allait pas à son esprit, ennemi des cérémonies et de toute contrainte, pas plus qu'à la délicatesse de son tempérament. Il se serait cependant résigné, plutôt que d'être pour le cloître un sujet de scandale. Par bonheur, une occasion s'offrit de secouer le joug.
* Lettres, Ép. S, édit. Leclerc, p. 1527.