‹ Un libre-penseur du XVIme siècle: ÉrasmeChapitre 13 sur 45 · ÉRASME A CAMBRAI ET A PARIS · texte numérisé non relu

ÉRASME A CAMBRAI ET A PARIS

a iÇ^f^ENRi DE Bergues, évêque de Cambrai, ç REffll G écrivit aux supérieurs de Stein pour ^bCsSr^ l^^r demander Erasme, dont les services pouvaient lui être utiles. Connaissait-il personnellement le jeune moine, ou bien avait-il entendu parler de ses talents et de ses premiers travaux? C'est un point resté indécis; la seconde hypothèse nous semble la plus admissible. L'ordre de Saint-Augustin, de son côté, en avait assez d'un novice si rebelle à ses vues, et s'empressa d'acquiescer à la requête du prélat. Celui-ci était un homme habile, intrigant, ambitieux, mais peu lettré, comme tant de ses collègues, qui aspirait au cardinalat. Projetant, dans ce but, un voyage à Rome, il lui fallait à sa suite un serviteur versé dans la langue latine, la seule alors

admise par TÈglise et par la politique, qui pût lui servir d'interprète éloquent auprès du Vatican. Érasme était tout indiqué; il obtint aisément Vexeat de ses supérieurs, et quitta Stein dans l'espérance de faire, avec l'évêque et à ses frais, ce voyage d'Italie, rêve alors de tous les jeunes savants.

Il laissait derrière lui un ami peiné d'un départ aussi prompt, dont il ne sentait peut-être pas aussi bien que nous la raison, et qu'Érasme avait tenu caché; Hermann exprima ses regrets dans des vers où respire une tristesse profonde et sentie d'une séparation aussi inopinée :

■ At nutic nos sors divellU, tïbi quod hene vertat.

Sors peracerha miln.

Me sine soins ahis ; tu Rhenifrigora et Alpes

Me sine solus adis; Italiam, Itàliam lœtus penetràbis amœnam.

Érasme sortit donc de Stein à vingt-quatre ans. (( Son extérieur était agréable et attrayant, sans rien d'imposant toutefois. Son corps était petit et délicat, mais bien proportionné, sa tenue convenable et sa mise élégante, xierlich, son regard et sa voix expressifs et plaisants ; sa peau blanche et ses yeux bleus dénotaient une origine germanique *. » Beatus Rhenanus de Schlestadt,

* Mulkr, p. io8.

dont les parents étaient originaires de Rheinau, près de Zurich, le grand ami d'Érasme et son exécuteur testamentaire, qui le pratiqua si longtemps avec tant de dévouement, complète ce portrait par un détail qui n'est pas inutile, ce Érasme était d'une complexion des plus délicates, sensible au moindre changement dans le vin, le temps ou la nourriture*. »

Il n'est pas sans intérêt non plus d'avoir sur Érasme l'opinion du créateur de la physiognomonie. Lavater possédait cinq têtes modelées, selon toute apparence, d'après le portrait d'Holbein : « La figure, dit-il, est une des plus expressives que je connaisse. Quelque différentes qu'elles soient, les cinq têtes que j'ai offrent toutes un trait commun, une disposition à la crainte, à l'irrésolution, à la circonspection, l'enjouement aux lèvres, la franchise dans le regard. Pas une trace de hardiesse; l'œil a le calme de la sérénité, d'un fin observateur qui se replie sur lui-même. Son nez est celui d'un penseur avisé, mais d'une sensibilité extrême, xartfuhlenden. Sa bouche aimable, son menton ni plat ni épais, fleischige, son existence si agitée, s'accordent merveilleusement pour en faire le type de la réflexion et d'une activité réglée. La ligne des mœurs ne lui est pas favorable et révèle presque toujours de la faiblesse,

• Lettre à Charles-Quint.

du laisser-aller, quelque chose de lâche et de vicieux, lockernt, » Sans déprécier la physiognomonie, qui n'est pourtant pas une science faite, nous sera-t-il permis de remarquer que Lavater était pasteur luthérien à Zurich et, comme tel, peu bienveillant pour un esprit aussi rebelle à sa doctrine. On conçoit que Muller soit heureux de l'appeler en témoignage. En ce qui concerne la moralité d'Érasme, en particulier, nous ne souscrirons pas à tant de sévérité : ses actes et sa vie sont là pour protester.

Avant de quitter Stein, Érasme s'était mis en règle auprès de son évêque, de son prieur et même du général de son ordre. Il garda, sans y être tenu, l'habit des Augustins, ne voulant blesser aucun scrupule; et voilà ce que M. Nisard lui reproche comme une marque de faiblesse et de timidité ! c'est, à nos yeux, de la prudence, rien de plus.

Le voyage d'Italie ne se réalisa que quinze ans plus tard et grâce à d'autres circonstances. Henri de Bergues était ambitieux, mais avec des ressources restreintes : aller à Rome en grand équipage, y mener bon train et prodiguer les largesses pour se faire des créatures, était au-dessus de ses moyens. Nous savons aujourd'hui, par l'exemple du cardinal de Retz, ce qu'il en coûtait pour accrocher le chapeau. Il y avait, en sus, une autre forte dépense, de trente mille francs environ.

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pour le pallium ou manteau cardinalice, que le pape ne délivrait que contre espèces sonnantes. Force fut à l'évêque d'y renoncer. Il n'en garda pas moins auprès de sa personne Érasme, auquel il trouvait du talent et une compagnie agréable. Érasme paraît ne pas s'être déplu dans cette domesticité bienveillante de près de cinq ans, sans que nous soyons fixé à cet égard, puisqu'il ne reste de ce séjour ni lettres ni travaux littéraires. C est à Cambrai qu'il se lia avec le frère même de l'évêque, Antoine de Bergues, abbé de Saint- Bertin, qui lui procura la connaissance de Battus, secrétaire de la ville de Bergues, homme instruit et sympathique, qui devint dès lors avec Hermann son ami le plus intime.

Cette situation sans issue ne pouvait pas durer; Érasme y perdait son temps; il fallait en sortir, et, pour cela, agir sur l'évêque, qui déliait malaisément les cordons de sa bourse peu garnie. A force d'instances, Henri de Bergues consentit pourtant à l'envoyer à Paris. L'Université de Paris brillait alors pour la théologie scholas tique, et, quand on voulait se faire un nom dans les lettres sacrées, il fallait s'être assis sur ses bancs. Les autres facultés y jetaient assez d'éclat pour attirer les esprits d'élite : Dante, Pétrarque, Boccace, les avaient honorées de leur présence. Cette université était déjà la dispensatrice de la gloire et consacrait les renommées étrangères. La plus

ancienne et la plus illustre de l'Europe, elle en était aussi la plus fréquentée; aux jours des processions solennelles, la tête du cortège entrait au cloître de Saint-Denys, lorsque la queue sortait à peine du parvis de Notre-Dame. Depuis Abailard les grands professeurs s'y étaient succédé : Duns Scott, Occam, Albert-le- Grand, saint Thomas, Arnaud de Villeneuve. On sait le rôle que ses recteurs, Gerson, Pierre d'Ailly, avaient joué aux derniers conciles de Bâle et de Constance, où ils avaient clairement formulé ce qu'on appela depuis la doctrine gallicane. Mais cet éclat, hâtons-nous de le dire, était plus apparent que réel : depuis quatre cents ans la scholastique avait porté ses fruits et la nuit s'était épaissie dans les intelligences : ce n'était plus qu'un verbiage inutile, un pur néant; néant redoutable toutefois, où le bûcher tenait lieu d'argument; nous n'aurons que trop à le constater.

L'évêque de Cambrai pourvut à la dépense du voyage, promit même une pension, qui fut irrégulièrement payée, et obtint pour Érasme une bourse au collège Montaigu pour y terminer ses études théologiques. Érasme n'eut pas à se louer des soins qu'on y recevait. Le local était insalubre et malpropre. « Il y avait*, au

* Lettres, I, 506, éd. Leclerc.

rez-de-chaussée des chambres dont le plâtre tombait d'humidité et que le voisinage des latrines rendait mortelles : aucun étudiant n'y a jamais logé sans en mourir ou sans en être malade. » Érasme y contracta une fièvre violente. « L'usage de la viande était interdit, et le matin il fallait se contenter d'un peu de pain, d'œufs pourris et de vin gâté*. » Un tel souvenir dut être bien vivace pour qu'Érasme s'exprimât ainsi trente ans après, I ^2^. Quant au système d'éducation, contentonsnous d'en appeler à Rabelais : « Adonc Ponocratès répondit : a Seigneur, ne pensez pas que je l'aye ce mis au collège de pouillerie qu'on nomme « Montagu. Car trop mieux sont traitez les force çaz entre les Maures et les Tartares, que ne a sont ces malautruz audit collège**.»

Érasme, presque réduit à l'indigence, fit à Montaigu l'apprentissage de cette misère qui pesa tant sur sa vie et sur ses relations jusque vers sa maturité : il ne pouvait acheter les livres nécessaires, ni subvenir aux soins d'une santé délicate, ce J'ai vécu, dit-il trente ans plus tard***, dans un collège, à Paris, où les murs mêmes étaient infectés de théologie. Je n'en ai retiré qu'un corps affaibli et malade et des insectes à foison. La

• Lettres, I, 506, éd. Leclerc.

•* Garg., I, 113, éd. Janet, 1858.

••* Colloques, I, 'I/Ojoçav^a.

nourriture en était si mauvaise et si mince, que bien des étudiants d'un vrai talent, après quelques mois de séjour, en moururent ou en sortirent aveugles, fous ou lépreux. Les punitions consistaient en coups de fouet, donnés par de vrais bourreaux: il fallait briser l'orgueil, disait-on; mais, pour de tels maîtres, l'orgueil, c'était tout indice d'un esprit élevé, qui se montrait rebelle à la vie monastique. » On comprend, après cette déposition d'un témoin oculaire, le cri du bon Ponocratès : ce Si j'estais le roy de Paris, le diable m'emport, je mettrais le feu dedans et ferais brusler principal et régents. »

Délaissé, peu s'en faut, parl'évêque de Cambrai, plus prodigue de promesses que d'argent, Érasme se vit obligé de consacrer une partie de ses heures à des leçons pour des jeunes gens de naissance, particulièrement pour des Anglais, qui n'avaient pas encore trouvé à Paris de professeur olus habile. Sa position en fut notablement améiorée; bientôt même, un de ses meilleurs élèves, lord Montjoie, l'attira tout à fait à lui et le sortit pour le moment de la misère. Seigneur riche et qui jouit plus tard d'un grand crédit à la cour d'Angleterre, Montjoie resta jusqu'à sa mort son Mécène et son ami ; il lui constitua une pension d'à peu près quatre cents francs, qui lui fut toujours exactement payée. Montjoie et son camarade Grey, trouvant, à Montaigu, le logement d'Érasme

trop contraire à sa santé, lui firent accepter une hospitalité dont il avait grand besoin. C'est pour Montjoie qu'Érasme, quelques années après, rédigea son Traité sur Van épistolaire. L'art épistolaire n'en est pas un, à notre avis : écrire une lettre est un don naturel pour les esprits délicats et cultivés et les règles sont à peu près inutiles. L'œuvre est pauvre, d'ailleurs, et peut être rangée dans ces X£7rrox&pî(j!.aTa que Budé va bientôt reprocher à Érasme et que Rhénanus eût pu, sans nuire à son auteur, distraire de son édition complète. Mais le fatras est une maladie de l'époque, même chez les grands écrivains, et il faut bien reconnaître que nous n'en sommes pas guéris encore de nos jours. Érasme, au reste, n'en avait pas gardé de copie, et ce n'est qu'en 1^*22 qu'il se décida à la revoir pour la corriger des fautes d'une édition faite à son insu. C'est bien à Montjoie qu'elle est dédiée, quoi qu'en dise un biographe d'Érasme*, en contradiction sur ce point avec Burigny et Muller. Ce traité, toutefois, a pour nous un mérite, celui de nous révéler dès cette époque la tendance d'Érasme à s'attaquer en toute occasion au célibat monastique : il ose y mettre le mariage au-dessus de la virginité, et c'est ce que les théologiens n'oublieront pas.

Tiré ainsi de la misère et par ses leçons et

• De Laur, II, p. 58, 1872.

par la générosité de Montjoie, Érasme, jaloux dès lors de son indépendance, écarta les offres d'un autre riche Anglais. Cet Anglais, par honnêteté, avait refusé un évêché, ne se trouvant pas les connaissances nécessaires; il espérait les acquérir dans la fréquentation d'un tel maître et il lui promit cent écus, une prébende et un prêt de trois cents autres écus, si Érasme consentait à passer quelque temps avec lui. C'est qu'Érasme, bien qu'il n'ait jamais professé que par nécessité, fut toujours exact et ponctuel dans ses leçons et dépensait tout son feu pour communiquer aux autres cette science, qui lui donnait tant de mal à lui-même.

Avec Grey et Montjoie il lut les classiques et imprima une direction méthodique à leurs études. Il leur recommanda les poésies de son ami Hermann, dont il préparait en ce moment l'édition qu'il dédia à Henri de Bergues, espérant par cet hommage rendre un peu plus régulière la pension promise. Nous savons par ses Lettres de quelle sollicitude il entourait ses deux disciples :

« Familiarisez-vous, écrit-il à Grey, avec les meilleurs écrivains; fuyez comme la peste les auteurs licencieux, à l'âge surtout où l'on est plus exposé au mal qu'au bien. A quoi sert la lecture, au prix des bonnes mœurs ? Nous avons assez de livres capables de nous instruire, sans

nous exposer aux livres trop relâchés. Lisez donc de préférence Virgile, Lucain, Cicéron, Lactance, Jérôme et Salluste. y>

La recommandation n'était pas inutile en présence des oimadis alors si à la mode et du Vécaméron de Boccace, si répandu à cette date.

Quoique jeune encore, Érasme a déjà le souci des mœurs et des idées qu'il veut imprimer dans les esprits, en dehors de l'enseignement officiel de l'Église.

Quant à la théologie qu'il comptait apprendre à l'école de Paris, quelle dut être sa déconvenue, lorsqu'il en eut tâté? « Si tu voyais Érasme, écrit-il à Grey, au milieu de ces fameux scottistes, assis le cou tendu, lorsque Grillard se fait entendre du haut de sa chaire; si tu lui voyais le front plissé, les yeux fixes, la mine inquiète, tu ne le reconnaîtrais pas. Ne t'y trompe pas cependant: ceci n'est pas dirigé contre la théologie, que j'ai toujours respectée, mais contre certains théologastres de notre temps : rien de plus prétentieux que leur cervelle, de plus barbare que leur langue, de plus borné que leur esprit, de plus épineux que leur savoir, de plus dur que leur caractère, de plus hypocrite que leur vie, de plus amer que leur discours et de plus noir que leur âme. » L'enseignement théologique de l'époque sera une source intarissable de verve et de raillerie, a On ne trouve dans les écrits de Scott

qu'un marais plein de grenouilles, jamais la fontaine des Muses, dira-t-il dans ses Colloques*. On arme maintenant contre les Turcs ; qu'arrivera-t-il, si, après la victoire, pour les faire chrétiens, on les instruit avec les livres d'Occam, de Durand, de Scott, de Gabriel ou d'Alvarez; quand ils entendront parler de nos subtilités si obscures, de nos instances, de nos quiddités et de nos relations ? »

Érasme était fixé sur la théologie de l'école. Il ne tarda pas à reconnaître qu'il ne fallait pas s'en tenir à cet enseignement si vide, mais remonter aux sources par l'étude de la langue grecque, indispensable au vrai théologien. C'est vers ce but, désormais, qu'il dirigera son principal effort. Deux siècles après lui, Rollin sera de son avis : « Il n'est pas possible d'entrer dans une étude sérieuse de la théologie sans le secours de cette langue, » lit-on dans son Traité des Études**. Rollin, comme tout Port-Royal, s'est bien gardé de citer un auteur aussi libre qu'Érasme, et c'est le tort qu'il a eu, lui qui lui a tant emprunté sans le dire!

En 1497, le régime de Montaigu l'avait tellement affaibli qu'Érasme dut quitter Paris. De retour à Cambrai, il reçut de l'évêque un accueil

* Epitbalamlum Pétri Œgidii.

•* Édit. Verdet, I, 289.

empressé. De là il alla visiter à Bergues son ami Battus, chez lequel il se rétablit. C'est par son entremise qu'il se lia avec la marquise de Wèere, Anne de Borselle, dont Battus élevait le fils, Adolphe de Bourgogne. Cette dame, qui avait son château près de Tornhoens, en Hollande, était fille d'un maréchal de France et de Charlotte de Bourbon-Montpensier, d'origine française par conséquent. Elle avait épousé un fils d'Antoine de Bourgogne, bâtard de Philippe-le-Bon, et lui avait apporté en dot la seigneurie de Flessingue et de Wèere, dans l'île de Valchéren.

Érasme arriva au château, en février, par une bourrasque de neige dont il nous a, dans une lettre, laissé la peinture animée. La marquise avait voulu le voir et lui tenir lieu de l'évêque qui semblait l'abandonner. C'était une aubaine inattendue sur laquelle Érasme compta un peu trop.

Cette princesse, fort riche, très -généreuse envers les ecclésiastiques et les savants, ne tarda pas à reconnaître dans Érasme des manières distinguées, une instruction remarquable, et lui constitua tout de suite une pension décent florins. Par malheur, un revers soudain de fortune, amené par le désordre et l'incurie, fit que cette promesse ne fut jamais tenue, au grand déplaisir d'Érasme toujours besogneux, et qui s'en prit tantôt à la princesse elle-mêmç, tantôt à Battus,

qu'il accusait de négliger ses intérêts. Cela ne lempêcha pas d'essayer, pour obtenir un secours, de la puissance de sa plume sur le cœur et l'esprit de la marquise. De là son traité ÏExhortation à la vertu, dédié au jeune Adolphe de Bourgogne, amas de lieux-communs et de banalités, que nous regrettons de trouver encore dans l'édition de Froben. Que de tort les éditions complètes ne font-elles pas aux grands écrivains eux-mêmes! La postérité n'a, pourtant, pas trop de son temps pour les œuvres qui méritent de vivre.

L'origine française de la marquise de Wèere ne doit pas nous fermer les yeux sur ses défauts, que nous ne connaissons malheureusement que par les lettres d'Érasme : ce n'était pas à Érasme qu'il convenait d'en parler. Veuve, elle s'était ruinée pour un damoiseau. « Elle ne peut rien donner! écrit Érasme à Battus. Elle a de quoi engraisser l'oisiveté et les débauches des gens à capuchon, et elle n'a pas de quoi assurer le repos d'un homme capable de laisser des écrits dignes de la postérité ! C'est à peine, pourtant, s'il se trouve un Érasme par siècle. » — Ces paroles amères sont d'autant plus à regretter, qu'il retombera aux genoux de cette femme si malmenée : malesuada famés !

Du château de Tornhoens, Érasme partit pour la Hollande avec l'intention de s'y fixer. Tout

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cosmopolite qu'il se dit dans maint passage de ses œuvres, il n'a jamais oublié le pays natal et il en a toujours parlé en termes affectueux, a J'ai •constamment vanté et respecté* la terre de Hollande où j'ai reçu le jour. Puissé-je lui faire autant d'honneur qu'elle m'a rendu de services ! Quelle est la nation qui n'ait pas eu son heure de rudesse ? Dans la vie ordinaire, point de peuple plus humain, meilleur, qui ait moins de dureté et de sauvagerie; sa nature est ouverte, éloignée de tout fard et de tout artifice, sans défauts graves, aimant peut-être un peu trop la bonne chère. Les négociants qui visitent ce pays, lui donnent la palme pour l'élégance et l'éclat de ses meubles. Mais l'instruction y brille moins que partout ailleurs. » Nous sommes, ne l'oublions pas, à la fin du xv* siècle ; depuis, la Hollande a suivi le mouvement et a marqué sa place dans la science et dans l'histoire de l'Occident. Si, plus tard, Érasme refuse d'aller y planter sa tente, « c'est qu'il ne peut s'y rendre qu'en été, et les étés y sont si courts, qu'il n'y en a presque pas**.» Ses proches le détournèrent de son idée : la Hollande, en effet, n'était pas le théâtre qui seyait à ses talents et à sa renommée naissante. Ici, les biographes ne sont plus d'accord : les uns,

• Adages, IV, 6, 961.

•• Ultres, XVII, 514.

comme Gaudin, Feugère et Nisard, lui font exécuter alors, en 1497, son premier voyage en Angleterre; les autres, MuUer et de Laur, avec plus de raison, se contentent de le ramener à Paris après un court séjour dans les Flandres. Certaines lettres d'Angleterre, avec des dates contestables ou fausses, ont donné lieu à ce malentendu ; en général, cette période de la vie d'Érasme est très-obscure et l'on n'a pour se guider qu'une correspondance peu exacte, qui ne peut pas faire foi. Érasme ou ses éditeurs n'ont jamais eu sur ce point le scrupule nécessaire. Il nous paraît plus sage de suivre ici l'opinion de Muller, qui s'est expliqué longuement à ce sujet dans une note détaillée*. Au reste, Érasme tranche lui-même la question dans l'Abrégé de sa vie : « T{evisit Hollandiam hoc animo ut maneret apud sues; sed, ipsis ultro hortantibuSy rediit Lutetiam. »

En quittant la Hollande, il fit une première visite à Louvain, où il ne passa que vingt-quatre heures. De là il se dirigea sur Cambrai, auprès de son premier Mécène. Henri de Bergues se disposait à partir pour l'Angleterre, où Philippele-Beau l'envoyait en ambassade. Le prélat, ami du faste, mais à court d'argent, se plaignit de n'avoir obtenu du prince que six cents florins pour ses frais de route, apparemment pour éconduire

* p. 168, 169 et 170.

Érasme, qui ne resta que dix jours auprès de lui. De Cambrai, notre jeune savant se rendit à Bruxelles à ses frais, et bien à contre-cœur; il ne paraît pas s'être plu dans cette ville comme dans certaines autres de la Belgique, où il séjourna à plusieurs reprises.

La gêne Tattendait à Paris, puisque Tévêque ne lui avait presque rien donné. Force lui fut de se faire une seconde fois répétiteur. Il entreprit rinstruction d'un jeune étudiant de Lubeck, dont le père, quoique riche négociant, ne lui paya que trente écus de six livres et un habit; voilà comme on rémunérait alors les maîtres les plus renommés ! Que devint ce jeune Christian ? On l'ignore ; on sait seulement qu'Érasme s'y attacha et lui prodigua les soins et les conseils. Pour Érasme, l'enseignement était un sacerdoce, comme pour toutes les sommités de la Renaissance, qui voulaient avant tout former des hommes : Montaigne, Rabelais surtout, n'étaient préoccupés que d'éducation. « Quand tu auras trouvé le guide qui te convient, écrit Érasme à Christian, considère-le comme ton père. Tu retirerais peu de truit des leçons d'un maître qui ne serait pas en même temps ton ami. Si tu travailles avec plaisir, l'étude te paraîtra bientôt un amusement. Ne te remplis pas la tête d'une nourriture indigeste ou malsaine, d'un Ébrard, par exemple, d'un Brachilogus ou de tout autre cuistre de cet acabit.

Suis les leçons de ton professeur; que tes questions le préviennent au besoin. Mais ne farcis pas tes cahiers de science pour n'avoir après qu'une tête vide. Pense à ce qu'on t'a appris, ou parles-en avec tes amis. Réserve quelques heures pour la réflexion soUtaire. Pas de fausse honte : questionne, quand tu es embarrassé, et souffre qu'on te remette dans le bon chemin. Gardetoi de toute étude en temps inopportun : le travail de nuit ne convient ni à la tête, ni à la santé; les heures du matin ^valent mieux. Il faut te distraire après le déjeuner à des jeux innocents, à la promenade, à de gais propos. Aie en vue, non i'appédt, mais la santé ; de l'exercice avant comme après le repas. »

On le voit, Érasme ne craint pas d'entrer dans le détail, de tracer et de prescrire une méthode qu'il appliqua lui-même toute sa vie et qui donne la clef de cette fécondité prodigieuse qui nous étonne dans un corps chédf, sujet à des maladies, sinon à des maux à peu près constants.

Les biographes mentionnent encore une peste qui éclata à Paris, vers la fin de 1497, et qui obligea Érasme à se réfugier à Orléans, où florissait alors une école de droit justement renommée.

C'était une de ces épidémies fréquentes au Moyen- Age, dans les grands centres surtout, causées par l'affreuse misère du temps et l'absence de toute

hygiène publique. Érasme trouva chez le Flamand Jacques Tutor, professeur de droit canonique, homme instruit et hospitalier, un accueil excellent. Il passa là trois mois et n'eut qu'à se louer de son hôte, tant au point de vue de ses maigres finances que de ses études. Il rentra à Paris, quand il put le faire sans danger. En haine de cette scholastique dont il nous a fait déjà la si vive peinture, il revint à ses classiques qu'il préférait à tout. Il s'occupait dès lors d'une étude de longue haleine, d'un recueil complet des proverbes grecs et latins : c'était comme une encyclopédie de l'antiquité classique; nous y reviendrons.

Mettons-le dans ce milieu de savants dont il était entouré et estimé à Paris.

Voici d'abord un Italien de Forli, Fauste Andrelin, qui, à vingt-deux ans, avait obtenu la couronne poétique à Rome et était venu se fixer à Paris, où il enseigna les belles-lettres jusqu'à sa mort, poète de cour, fort estimé de Charles VIII, de Louis XII et de François I^^; au demeurant, poète médiocre et mauvais professeur, qui cherchait à capter le public plutôt qu'à former le goût, mais en grand renom dans l'Université.

Au-dessus de lui, nommons Robert Gaguin, un Français celui-ci, né à Colines, près d'Arras, vers 1440, de Tordre des Trinitaires. Régent aux Mathurins, il en fut élu général. Il ne se contenta pas de son bonnet de docteur, et entra dans la

politique active sous Louis XI et Charles VIII, qui lui confièrent des missions importantes en Allemagne, à Rome, à Florence et en Angleterre. La politique ne nuisit pas à ses études sur l'histoire de France, qu'il mena de Pharamond jusqu'à l'an 1499, œuvre qu'Érasme vante fort dans sa Correspondance. Sa bibliothèque, riche pour l'époque, s'ouvrait pour notre humaniste, déjà très-occupé de ses c4dages, et qui le consultait sur des points obscurs d'antiquité. Malgré son talent et son érudition, il est douteux que Gaguin ait été un maître supérieur : ses facultés s'exerçaient trop en dehors de l'Université. Mais il fut toujours d'un accès bienveillant et facile pour lé jeune savant de Rotterdam. Relatons enfin. sa liaison intime, quoique orageuse, avec un autre professeur de belles-lettres, Augustin Caminade, qui descendit souvent avec lui au rôle de disciple; Érasme, en effet, comme savoir, était déjà au-dessus de tous les maîtres de Paris.

Ce qui l'occupa également, dans ce second séjour à Paris, ce fut l'étude du grec, alors si peu répandu dans les meilleures universités. Les maîtres manquaient comme les livres, et il fut obligé, avec le peu qu'il avait appris à Déventer, de se tirer d'affaire tout seul : « En fait de grec, écrit-il à Cursius*, j'ai été mon propre maître, aùTo^î^axTc;. »

* Lettres, X, i, 440. *

ÉRASME fl

Sa méthode favorite, et qui n'est pas la plus mauvaise, consistait à traduire du grec en latin : ce furent d'abord des dialogues de Lucien, dont la langue est facile, et quelques tragédies d'Euripide, qu'il publia, quelques années après, à Venise, chez le fameux Aide Manuce.

Ses relations et ses études ne l'empêchaient pas de veiller à sa santé; il n'en fut pas moins atteint, à Paris, de maladies sérieuses, entre autres d'une fièvre si violente, qu'elle résista aux soins et à tout l'art d'un ami, le médecin en vogue du temps, Guillaume Cop, avec lequel il resta lié.

A cette occasion, Muller est heureux de citer une anecdote, vraie cette fois : ce Érasme invoqua sainte Geneviève, un jour qu'il souffrait d'une fièvre quarte et que le médecin ne pouvait lui donner l'assurance d'un prompt rétablissement, et lui promit, si elle pouvait le guérir, de consacrer un poème à sa louange, a Immédiatement « après mon vœu, dit Érasme à Verner dans une « lettre et dans son poème, je me trouvai mieux; « et le médecin, dans une seconde visite, étonné « du changement qui s'était opéré, me dit que je a n'avais plus besoin de ses services, et que la a sainte que j'avais invoquée, en savait plus que « tous les médecins ensemble. » Muller s'est cru obligé de traduire en vers allemands une partie des hexamètres si plats qui constituent le poème

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d'Érasme*. Érasme, écrivant à Battus, revient sur ce prétendu miracle : « Si je retombe dans la même fièvre, je me conduirai de même; mais j'espère ne pas y retomber et je m'en remets à sainte Geneviève dont j'ai éprouvé une seconde fois la protection instantanée. » — C'est la seule citation qu'ait faite Bourdaloue, d'un esprit si contraire à celui des Jésuites : « Témoin cette action de grâces qu'Érasme composa, et où il déclare si hautement que notre sainte était après Dieu sa libératrice et qu'il ne vivait que par le bienfait de son intercession. ** »

C'est donc une chose avérée : Érasme, au dire de Muller, est un superstitieux. Nous verrons plus loin ce qu'il faut en penser. Qu'il nous suffise pour le moment de reconnaître que l'esprit le mieux équilibré peut avoir ses défaillances, surtout dans une maladie grave, où nous ne jouissons jamais de toutes nos facultés, et quand nous ne sommes pas entrés définitivement dans notre voie; ce qui est ici le cas d'Érasme.

Débarrassé de sa fièvre, Érasme eut encore à reculer devant cette peste qui faisait, à Paris, de si fréquentes apparitions. Il retourna pour quelque temps en Hollande, où, comme il en fait l'aveu à Tutor, il commit quelques excès de

* p. ii6, 117.

** Panégyrique de sainte Geneviève,

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table que ses ennemis n'ont eu garde d'oublier, rhypercritique Scaliger notamment. Ces excès n'allaient pourtant guère à sa complexion et nous n'y attacherons pas grande importance.

Érasme n'a jamais pu être un buveur à la mode allemande. Ce n'est qu'après ce second et dernier voyage dans son pays natal, qu'il se décide à passer en Angleterre.

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