PREMIER VOYAGE EN ANGLETERRE
E premier voyage en Angleterre, où l'appelait avec instance son ancien élève Montjoie, date de 1498 et non de 1497, comme l'estiment certains biographes: nous sommes ici, et pour les raisons données plus haut, de l'avis de Muller. Montjoie, à la veille de son mariage, était désireux de revoir son maître et ami. Lui, du reste, et ses camarades à l'université de Paris avaient préparé les voies: pleins d'affection et d'estime, ils avaient partout vanté ses services et vulgarisé ses premiers écrits. Ils étaient en crédit et capables d'offrir à Érasme un accueil des plus flatteurs.
Alors comme aujourd'hui, le caractère anglais était à la fois égoïste et généreux, a L'Angleterre,
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dit Muller*, entretient les artistes et les savants et veille à les garantir contre les nécessités de la vie. Quand elle rencontre des talents distingués ou des génies en herbe, elle les reçoit à bras ouverts, plutôt pour reconnaître leurs services cependant que pour subvenir à leurs besoins. Elle ouvre ainsi un vaste théâtre aux heureuses dispositions qu'elle sait encourager. Érasme, qui, en France et dans son. pays, avait eu si souvent à lutter contre la plus poignante misère, réduit à importuner ses bienfaiteurs, se trouva si bien dans cette généreuse Angleterre, où Ton sut à un si haut degré apprécier son esprit, qu'il garda toujours de sa première réception un souvenir enthousiaste.
L'Angleterre était pour lui une seconde patrie*^. Le pays même lui parut plus attrayant et plus gracieux que tous ceux qu'il avait visités jusqu'alors. » Cette impression dura longtemps, puisque Érasme la reproduit, dix ans après, dans sa Folie y et parmi les qualités distinctives des principales nations de l'Europe, il cite encore les Anglais pour leur goût en musique; éloge singulier, qu'on n'aurait pas attendu sous sa plume, mieux informée d'habitude. Enfin, dans une lettre de 1499, il trouve le climat de la contrée agréable et salutaire !
•• Lettre à Cannius.
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Cet enthousiasme, dont il rabattra, s'explique par les liaisons qu'il fit alors en Angleterre avec les premiers personnages, voire même ^vec les fils de Henri VII. L'hospitalité de Montjoie, grand seigneur et très en vue à la cour, lui fut précieuse à ce titre. Le plus original de ces lords, le noble cœur Thomas Morus, en un mot, appelé à devenir chancelier et dont le nom appartient à l'histoire, vint le visiter le premier à la campagne de Montjoie. M. d'Aubigné* parle d'une entrevue antérieure : c< Se trouvant à la table du lord-maire, Érasme remarqua vis-à-vis de lui un jeune homme de dix-neuf ans, dont la taille était dégagée, la peau blanche et colorée, les yeux bleus, mais l'épaule droite un peu plus haute que la gauche et les mains rudes. Fils d'un juge, né à Londres en 1480, Morus plaisantait sans cesse, sans méchanceté toutefois. Sous cette enveloppe légère, il cachait une âme profonde. Il expliquait alors la Cité de Dieu de saint Augustin à un nombreux auditoire. Il est l'idéal du catholicisme de cette époque. »
Après un court séjour au cottage de Montjoie, Érasme partit pour Oxford. C'est là qu'il se lia plus intimement encore avec Jean Colet, qui faisait un cours de théologie à cette université. Comme Colet tint, depuis, un des premiers rangs dans
* Histoire de la Réformât ion, V, 107.
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l'estime d'Érasme et qu'il avait en partie Tindépendance de ses idées religieuses, quoique prêtre lui aussi et, plus tard, curé de Saint-Paul, à Londres, qu'on nous permette de nous arrêter sur cette belle figure du xvi^ siècle. Érasme nous en a laissé, dans une lettre à Jonas, un portrait dont nous allons extraire les principaux linéaments. Colet et Vitrier, dont nous parlerons plus loin, étaient les deux types qu'il se proposa pour modèles, et qu'il tint à reproduire dans sa manière d'agir et de penser. Parler de Colet et de Vitrier, c'est toujours parler d'Erasme.
ce Colet était né, à Londres, de parents riches et considérés : son père avait rempli deux fois la plus haute magistrature de la cité, celle de lordmaire. Sa mère, qui vit encore (ipç), femme d'une honnêteté hors ligne, donna à son mari onze fils et autant de filles. Jean survivait seul, lorsque je fis sa connaissance. A ces biens de la fortune il joignait une taille aussi élégante qu'élancée. Jeune, il avait travaillé à fond la scholastique et acquis le grade de maître es arts. Il avait étudié avec passion les écrits de Cicéron, de Platon et de Plorin, et touché à toutes les parties des mathématiques. Puis, en 1495, il voyagea en France et en Italie, où il s'adonna tout entier aux Pères de l'Église. Quand il eut ainsi parcouru le cercle des sciences, il s'attacha de préférence à l'étude de Denys (l'Aréopagite), d'Ori-
gène, de Cyprien, d'Ambroise et de Jérôme. Mais celui qu'il préférait de tous ces Pères, c'était saint Augustin. Si l'occasion s'en présentait, il lisait aussi Duns Scott, saint Thomas et les autres chefs de cette école. Il avait donné de longues heures au droit-canon ainsi qu'au droit civil; il n'y avait pas enfin d'ouvrage sur l'histoire et sur les idées des Anciens qu'il n'eût pratiqué. L'Angleterre a produit des hommes qui ont fait pour elle ce que Dante et Pétrarque ont fait pour l'Italie; c'est dans leurs écrits qu'il cherchait une élocution plus pure. Car il se prépara de bonne heure à la prédication. A son retour d'Italie, il ne tarda pas à quitter la maison paternelle pour se rendre à l'université d'Oxford, déjà diacre et prêtre, vers la fin de 1497. Il donna sur les Êpîtres de saint-Paul des lectures publiques, mais sans grand succès.
ce Je fis alors sa connaissance; il était âgé de trente ans, de trois mois plus jeune que moi. Il n'avait obtenu ni demandé aucun grade à la faculté de théologie; ce n'est que plus tard, en 1^04, qu'il prit le titre de docteur, plutôt encore pour obtempérer à la volonté de ses amis que pour sa satisfaction personnelle. La faveur de Henri VII le tira de ses pieuses occupations pour en faire, à Londres, le doyen çle Saint-Paul. Ce poste est, en Angleterre, le plus distingué, bien qu'il y en ait de plus lucratifs. Il semblait à
cet excellent homme qu'il eût été appelé à cette dignité, non pour l'honneur qu'elle procure, mais pour rétablir dans le collège qui y est attaché, la discipline ecclésiastique si déchue, et il prêchait régulièrement, chose nouvelle jusqu'à lui, tous les dimanches et les jours de fête à la cathédrale. Dans ses sermons il ne se contentait pas d'un texte de l'Évangile ou de l'épître du jour: il prenait un ensemble dans l'Écriture ou le Tater qu'il développait en plusieurs séances.
a II réduisit la table des doyens, si luxueuse jusqu'à lui; son ordinaire était modeste, mais convenable. On restait peu de temps au repas et l'on ne traitait que des sujets capables de plaire à des convives instruits ou de naissance. Après la prière, un jeune homme lisait un chapitre de saint Paul ou des Proverbes de Salomon. Il reprenait lui-même un passage comme thème d'entreden et demandait à ses convives le sens qu'ils attachaient à telle phrase. Après le dîner, quand il avait pourvu à l'appétit de ses hôtes, il passait à un autre entretien et laissait ainsi son monde satisfait de corps et d'esprit. Ce qu'il préférait, c'étaient des conversations intimes entre amis, mais toujours sur la science ou sur la religion, conversations qu'il prolongeait bien avant dans la nuit. Il me choisissait quelquefois pour compagnon de voyage et emportait toujours un livre
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avec lui. Il ne pouvait supporter une faute de langue ou un terme vulgaire.
(( Dans ses meubles, à sa table, dans ses habits, dans ses livres, de la propreté, mais pas de luxe. Il ne se vêtait que de noir, quand les prêtres et les théologiens étaient dans la pourpre. Son pardessus était en laine, avec une fourrure en hiver. Il abandonnait à son économe les revenus de sa prébende pour les besoins de sa maison, et consacrait à des œuvres pieuses les revenus autrement considérables qu'il tenait de sa famille. C'est ainsi que, à la mort de son père, il mit toute sa fortune dans la construction, auprès de son église, d'une école magnifique, destinée aux Enfants de Jésus; il y adjoignit un beau logement pour les deux maîtres principaux, qui touchaient en outre une forte rémunération. L'école ne pouvait recevoir qu'un certain nombre d'écoliers. Dans la première classe on prépare les enfants à la lecture et à l'écriture; dans la seconde, professe le sousmaître, et, dans la troisième, le maître supérieur. Derrière se trouve une chapelle pour le service divin. Les élèves ont des places distinctes sur des gradins et sont une soixantaine dans chaque division. On ne les reçoit pas au hasard, mais d'après leurs dispositions et leur caractère. Cet homme clairvoyant a compris qu'on ne pourvoit au salut d'une société que par une bonne éducation de la jeunesse. Comme administrateurs, il n'a admis
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ni prêtre, ni évêque, ni grands du royaume, mais une société de citoyens sur lesquels il peut compter.
« On n'admira pas moins un bâtiment superbe qu'il éleva dans un ancien cloître de Chartreux, près du château royal de Richmond. Il disait que ce serait un asile pour sa vieillesse, s'il devenait incapable de remplir ses fonctions, ou si les infirmités le forçaient à se retirer du monde. C'est là qu'il voulait philosopher un jour avec deux ou trois amis de choix; mais la mort l'a prévenu à cinquante ans (ipg). Il repose au sud-est du chœur de l'église, sous une simple pierre qu'il avait désignée plusieurs années avant sa fin et pour laquelle il avait préparé cette simple inscription: Jean Colet.
a Enclin à l'orgueil et aux entraînements de l'amour et des jouissances sensuelles, ainsi qu'aux longs sommeils, il a si bien lutté par la philosophie et les œuvres de piété, par la veille, le jeûne et la prière, qu'il s'est maintenu pur des souillures du siècle. Si j'en crois ses confidences les plus intimes, il a gardé son innocence jusqu'à sa mort. Il s'est toujours préservé des festins et des débauches du soir par des études continuelles et des entretiens pieux. Toutes les fois nonobstant que l'occasion se présentait de converser avec des femmes ou des amis de distinction, il laissait percer des traces de ses inclinations naturelles, et
c'est pour cela qu'il se tenait éloigné du grand monde et des fêtes. Quand il ne pouvait s'en dispenser, il s'attachait à moi ou à tout autre convive lettré, mais en latin, pour ne pas participer à des entre riens trop légers. Il ne prenait que d'un plat et mangeait peu, buvait un ou deux verres de bière, jamais de vin, bien qu'il en appréciât l'utilité, quand on en boit avec discrétion.
« Je n'ai pas trouvé d'intelligence plus riche, plus heureuse que la sienne; aussi se plaisait-il au commerce des gens instruits. Mais il ne recherchait que ceux qui, quoique inférieurs par l'esprit, pouvaient lui être uriles pour la vie éternelle. Quant aux Scotristes, qui, aux yeux de la foule, semblent avoir accaparé toute finesse, ce n'étaient, à son senriment, que des sots, à la cervelle creuse et stérile. Il avait, je ne sais pourquoi, plus d'aversion encore pour saint-Thomas que pour Scott. Souvent, lorsque je vantais saint- Thomas en sa présence, trouvant qu'il n'était pas à dédaigner parmi les modernes, pour avoir étudié les Saintes Écritures et les Anciens, dont il avait continué, à mes yeux, la chaîne d'or, il se taisait. Une fois que j'insistais avec plus de feu, il me regarda bien en face pour savoir si je parlais sérieusement ou si je plaisantais. Lorsqu'il vit que c'était bien mon opinion : « Pourquoi a me parles-tu d'un homme, me dit-il comme « inspiré, qui n'aurait pas eu l'audace et la pré-
(( tendon de tout définir, s'il n'avait pas altéré la ce doctrine du Christ par sa détestable philoso- « phie, s'il ne s'était pas laissé dominer par le « sens humain? » Je fus frappé de son animation, et je me mis à parcourir avec soin les écrits de Scott ; je dois avouer que je ne fus plus de son avis.
« Bien que Colet ait travaillé plus que personne à la piété chrétienne, il avait une triste opinion des cloîtres, si déchus aujourd'hui de leur destination primitive : il ne leur donna rien, par même après sa mort. Ge n'est pas qu'il fut sans estime pour la vie cénobitique en ellemême, puisqu'il avait le désir de se retirer du monde, s'il découvrait quelque part une confrérie vouée à la vie vraiment chrétienne. Il m'avait fait cette confidence à mon retour d'Italie, en disant qu'il ne rencontrerait que là des moines pieux. Il vantait aussi quelques Allemands d'avoir gardé des vestiges de l'ancienne piété. Il disait que c'était encore parmi les personnes mariées qu'il avait constaté les mœurs les moins corrompues, parce que, obéissant aux penchants naturels, le soin des enfants et des intérêts domestiques, elles ne s'abandonnaient pas à tant d'excès.
Très-chaste lui-même, il flétrissait, lorsque la conversation tombait sur le relâchement des mœurs, même devant des moines ou des prêtres, ceux qui ne savaient pas se modérer dans
Tamour. Ce n'est pas qu'il n'eût la volupté en horreur; mais il l'excusait en comparaison de l'orgueil, de la malveillance, de la diffamation, de l'hypocrisie des gens qui, livrés corps et âme à la passion de l'argent et des honneurs, se targuaient de leur pureté. Il aurait passé cent concubines à un prêtre plutôt que l'orgueil et l'avarice.
« Il était indulgent pour le culte des images d'or, d'argent et de bois; mais il critiquait les écoles publiques où l'on ne cherchait qu'à s'enrichir au risque d'altérer la sérénité de la science. Il était, aussi, grand partisan du confessionnal comme source de consolation et de réconfort pour les âmes; mais il n'en voulait absolument pas, quand on s'y présentait trop souvent; ce qui, d'après lui, jetait le trouble dans les consciences. Il faisait grand cas des Èpîtres; mais c'est dans l'Évangile qu'il admirait surtout la majesté du Christ. Ce qui ne l'empêchait pas de lire avec attention un écrivain, même hérétique. Pour lui, l'étude de la grammaire ne menait pas à la correction de la langue aussi bien que la lecture assidue des classiques. Ce sentiment lui fît tort :. quoique élégant et maître de sa parole, il péchait, dans ses écrits, contre les règles, que les critiques observent avec tant de rigueur. Aussi n'est-il pas écrivain.
« Il vivait en désaccord avec son évêque, en-
tête Scottiste, qui se croyait un demi-dieu. Je connais des Scottistes braves gens; je n'en connais pas dont on puisse dire avec raison que ce sont de vrais chrétiens. Ce vieil évêque octogénaire ne déguisait pas la haine qu'il portait à Colet et se ligua avec d'autres évêques de son espèce pour le faire tomber. Il l'accusa auprès de l'archevêque de Canterbury pour certaines propositions extraites de ses sermons, de désapprouver, par exemple, le culte des images, d'interdire l'hospitalité recommandée par saint-Paul, d'avoir dit qu'il y avait des prédicateurs qui lisaient leurs sermons (cela se fait quelquefois en Angleterre et de la manière la plus édifiante); blâmant par là son évêque qui, vu son âge, ne prêchait pas autrement. L'archevêque, qui connaissait le mérite de Colet, refusa de répondre à de pareilles attaques. La haine du vieillard ne se tint pas pour battue : il chercha à monter la cour et le prince en particulier contre Colet. Celui-ci avait déclaré en chaire que la paix la plus désavantageuse était préférable à la plus heureuse des guerres; on armait alors précisément contre la France (i j'09). Le roi, esprit élevé, si digne du trône, se contenta d'engager Colet, dans un entretien privé, à continuer de censurer les mœurs corrompues du siècle; il savait pourquoi ces évêques lui en voulaient; mais il savait aussi combien sa conduite et ses leçons étaient utiles au peuple d'Angle-
terre; il déjouerait les trames de ses ennemis et ne laisserait pas mordre impunément à un homme conmie Colet.
« Colet remercia Henri VIII, mais déclara qu'il aimait mieux perdre sa place que nuire en quoi que ce fut à autrui. Quelque temps après, ces mêmes envieux saisirent une nouvelle occasion de travailler à sa chute. On se disposait à envahir la France. Colet prêchait, un dimanche, devant le roi et la cour sur la victoire du Christ. Il déclara que ceux qui, par haine ou ambition, guerroyaient ou se faisaient tuer contre des ennemis aussi corrompus qu'eux, ne combattaient pas sous la bannière du Christ, mais du Diable. Il démontra en même temps combien il est malaisé de faire une mort chrétienne, combien étaient rares ceux qui partaient en guerre sans y être poussés par la passion ou la haine. Us feraient mieux d'imiter leur prince, le Christ, plutôt que César ou Alexandre. Il s'étendit sur ce thème, et le roi craignit que son sermon n'ôtât le courage à ses soldats. Aussitôt les mécontents se groupèrent comme des oiseaux autour d'un hibou, espérant ainsi indisposer le monarque contre Colet. Le monarque le fit appeler, comme il était en train de déjeuner au cloître des Franciscains, attenant au palais de Greenwich. Lorsque Henri en fiit informé, il se rendit au jardin du cloître et renvoya son escorte. Une fois seuls, le roi lui dit de
se couvrir et s'entretint familièrement avec lui. « N'ayez pas peur, doyen, lui dit-il : je ne viens (( pas m'opposer à vos pieux efforts, que je prise (( extrêmement, mais décharger ma conscience de (( certains scrupules et mieux remplir mon devoir à « l'aide de vos conseils. » Je ne rapporte pas l'entretien, qui dura près d'une heure et demie. Cependant on se flattait, au palais, à la grande joie des Franciscains et de l'évêque, que Colet était en danger grave. Comme ils avaient tous deux les mêmes points de vue, le roi pria simplement Colet de mettre un peu plus de réserve dans son langage pour ne pas décourager l'armée. Colet, avec la prudence et la modération qui le caractérisaient, se rendit aux observations du prince et n'en fut que plus en faveur. En rentrant ensemble, le roi fit apporter une coupe, but à la santé de Colet, l'embrassa chaleureusement et le congédia, l'assurant qu'il n'avait rien perdu dans son estime. Devant l'essaim des courtisans qui l'entouraient et attendaient le résultat : ce Chacun, dit le prince ce à haute voix, s'attache à son maître ; je m'attache « à Colet. » Depuis on n'osa plus se prendre à Colet. »
Si nous avons cité ce long et magnifique portrait, c'est pour faire ressortir et l'habileté du peintre et les rapports qu'il présente avec l'original, auquel il a donné la gloire.
Revenons à notre récit.
Erasme apportait de Paris des lettres de recommandation pour le recteur d'Oxford, Richard Charnoce, qui lui fit bon accueil et lui offrit la table et le logement. Après s'être rendu compte de son mérite, il le mit en rapport avec les savants du pays, particulièrement avec Morus et Colet. Colet, du reste, à son retour d'Italie, avait eu son attention attirée sur Érasme par Gaguin; il ne s'en montra que plus favorable à la présentation faite par Charnoce. De là la liaison étroite dont nous venons de parler et qui ne fit que se resserrer avec le temps; c'étaient deux natures faites pour s'entendre, également ennemies de la théologie en vogue et des mœurs relâchées de l'Église, qu'ils voulaient ramener à la pureté primitive par une instruction autrement dirigée. Érasme, encouragé par Colet et parla sympathie qu'il trouva à Oxford, poursuivit l'étude du grec avec Grocyn et Latimer, les maîtres les plus experts en cette langue, qu'il faut ajouter à la glorieuse pléiade de ses nouveaux amis. Cette langue était alors peu connue même des plus instruits, et Colet l'ignorait. Ce n'est qu'après avoir été témoin des progrès qu'y fit Érasme, qu'il s'y mit à son tour sérieusement. Colet, du reste, était l'ami de Thomas Linacer, qui, médecin de Henri VII, n'en était pas moins un helléniste distingué comme Grocyn et Latimer. Voilà les hommes qui importèrent le grec en Angleterre,
malgré les sarcasmes de Tignorance et le renom d'hérétiques auquel ils s'exposaient. Érasme nous l'apprend dans ses cAdages : ce Les prêtres, dans la confession, ne craignent pas de dire aux jeunes gens : « Défiez-vous du grec pour ne pas devenir hérétiques, de l'hébreu pour ne pas devenir juifs.» Cela s'entendait même dans la chaire: les Thomistes et les Scottistes appuyaient làdessus.
Ici doit se placer un détail qui montre le plaisir qu'Érasme goûtait, en dehors des hommes graves dont nous venons de parler, dans le commerce ordinaire des Anglais ; détail que ses adversaires ont relevé et qui se lit dans une lettre à Fauste Andrelin, datée de son premier voyage en Angleterre.
a Cet Érasme que vous connaissez, est déjà presque un bon chasseur, un cavalier passable, un courtisan assez délié. Vous aussi, vous vous hâterez de venir, si vous êtes sage. Quel plaisir pouvez-vous trouver à vieillir dans ce/i//7HV7'(nous employons un terme plus décent que celui du texte) de la France? Je ne toucherai qu'un seul des nombreux avantages dont on jouit en Angleterre. Il y a ici des nymphes au visage divin que vous préféreriez à vos muses. Partout où vous allez, on vous embrasse; quand vous partez, on vous embrasse encore. Vous revenez, nouveaux baisers. On vient vous voir, on vous embrasse;
on vous quitte, on vous embrasse de rechef. On se rencontre, on s'embrasse; enfin vous n'entendez partout que baisers. »
On à vu là, Scaliger surtout, le signe du libertinage d'Érasme; nous n'y voyons, quant à nous, qu'une lettre écrite dans un moment d'humour. Se figure-t-on Érasme, avec la complexion que nous lui connaissons, avec les travaux qui l'occupaient alors, déguisé en Don Juan?
Oui, à ce moment de sa vie, vers trente-deux ans, l'Angleterre plaisait à Érasme; il avait reçu partout si bon accueil! Plus tard, il modifiera son jugement et appréciera le pays à sa valeur.
Il demeura à Oxford jusqu'à ce que sa bourse fût épuisée, un an environ. Comme il ne lui restait pas de quoi indemniser Charnoce qui l'avait hébergé, il eut recours à Montjoie, qui s'exécuta de bonne grâce, et lui donna même une assez forte somme. Il consacra quelques jours encore à Cambridge et à Londres et partit pour le Continent. A Douvres, il eut un vif désagrément pour avoir ignoré les coutumes du pays. La loi anglaise interdisait, sous Henri VII, d'exporter au delà d'une certaine somme en argent. Les douaniers trouvèrent sur lui vingt livres sterling qu'ils confisquèrent, ne lui laissant que de quoi payer sa traversée. (M. Nisard, dans son brillant essai de la l{evue des Deux-éMondes, en 1835', a
dit : « Il avait emporté avec lui (en allant en Angleterre) une assez bonne somme, fruit de ses ouvragés. » Ce n'est pas en allant en Angleterre, mais en en sortant que l'aventure arriva. (Il y a plus d'une inexactitude semblable à relever dans son étude.) Érasme ne tint jamais à l'argent, et, sous ce rapport, son accident de Douvres ne lui fit pas grande impression. Il se dirigea vers Battus et vers la marquise de Wèere pour en obtenir quelques ressources et pria çon ami d'annoncer de sa part à Montjoie sa mésaventure de Douvres, dans l'espoir que Montjoie viendrait une seconde fois à son aide.