LE MANUEL DU SOLDAT CHRÉTIEN
PRÈS quelques jours au château de Tornhoens, il fît une connaissance précieuse, dans le franciscain Vitrier, qui habitait Saint-Omer, près de Bergues. Vitrier mettait de préférence son étude dans les Pères de TÈglise, et c'est par là qu'il influa si puissamment sur l'avenir d'Érasme.
Érasme, en effet, se prépara dès lors à donner de meilleures éditions de ces Pères, qu'il traduisit dans la suite et dont il révisa les manuscrits. Comme Colet, Vitrier était un de ces religieux, en trop petit nombre, qui font honneur au catholicisme de la Renaissance, qu'Érasme se proposa pour modèles, et qu'il reproduisit dans la mesure de ses moyens. Leur but commun, à tous
les trois, était, outre la restauration des lettres profanes, la restauration aussi de l'enseignement et, si possible, l'amendement des mœurs relâchées de l'Église. On ne s'étonnera donc pas que nous donnions ici, comme pour Colet, le portrait si soigné qu'Erasme nous en a laissé dans la lettre à Jonas déjà citée.
ce Lorsque j'entrai en rapports avec lui, il avait près de quarante-quatre ans ; il me prit en amitié, aussitôt qu'il me vit, bien que je fusse loin de lui ressembler. Il était considéré des gens de bien, et de hauts personnages se plaisaient à son commerce. Il était grand et digne dans sa démarche. Sa bonne éducation, la supériorité de son caractère en faisaient un type de noblesse. Jeune, il s'était exercé aux subtilités de Scott; il ne les désapprouvait pas au point de méconnaître ce qu'il y avait de bon et de vrai sous cette enveloppe grossière; il en faisait même encore cas. Mais, à peine eut-il tâté d'Ambroise, de Cyprien et de Jérôme, qu'il s'en dégoûta. En exégèse, il admirait, avant tous les Pères, le génie d'Origène. Un jour que je marquais, en riant, mon étonnement de ce qu'il se plût ainsi aux écrits d'un hérétique, il me répondit avec animation qu'il était impossible de ne pas se représenter comme inspiré de l'Esprit Saint un homme dont les œuvres respiraient tant de science et d'enthousiasme.
a Quant à la vie monacale, qu'il avait embrassée par inexpérience ou par obsession, il n'en était pas partisan; mais, à l'exemple de saint Paul, il était prêt à tout supporter plutôt que d'être pour personne un sujet de scandale. Il ne cessait de me dire que la vie des moines était une vie de sots, non une vie de gens guidés par la vraie crainte de Dieu : dormir, s'éveiller, se rendormir, parler ou se taire, aller et venir au son de la cloche, tout faire, en un mot, d'après des règles humaines et non d'après les prescriptions du Christ, tout cela était folie à ses yeux. Quelque déplaisir qu'il y trouvât, il s'y résignait cependant par amour de la paix. Il était si touché de l'Écriture, des Épîtres de Paul surtout, qu'il en avait retenu toutes les sentences comme on retient son propre nom.
Il savait presque tout Ambroise par cœur; on ne peut se faire une idée de la manière dont il se rappelait les autres Pères. Il en était arrivé là par une étude infatigable. Je lui demandais, un jour en causant, comment il se préparait à la prédication : a Je prends mon saint-Paul et j'en poursuis « la lecture, jusqu'à ce que je sente l'inspiration ; (( je me recueille alors et je prie Dieu de me « révéler le moment de monter en chaire. »
Point de divisions dans ses sermons. Sa parole courait tout d'une haleine, en torrent, et ses auditeurs rentraient instruits et remplis de la
ÉRASME 7f
parole sainte. Rien d'affecté dans ses gestes, point d'exclamations extravagantes : il parlait, au contraire, avec tant de calme, il se possédait si bien, que sa parole coulait de l'inspiration, à coup sûr, et de la sincérité, mais n'en restait pas moins claire et transparente. Il avait obtenu de ses supérieurs de voyager dans les contrées où le christianisme était inconnu ou défiguré et se faisait un bonheur de cueillir la palme du martyre. Mais en route, disent ses plus intimes amis, il entendit une voix lui crier du ciel : « Rebrousse chemin, Jean Vitrier, tu trouce veras le martyre aussi bien dans ta patrie. » Il écouta l'avertissement et la prédiction se réalisa.
(c II y avait, à Saint- Omer, un couvent de nonnes, d'où avait disparu toute piété, toute retenue : ce n'était plus un couvent, mais un lieu de débauche, Il restait cependant quelques nonnes susceptibles et désireuses d'amendement : ses remontrances et ses sermons les ramenèrent au Christ. Il s'en trouva huit autres des plus corrompues, qui épièrent Vitrier, l'entraînèrent de force en un endroit écarté et lui passèrent une corde au cou ; elles l'auraient étranglé, sans quelques passants qui empêchèrent le crime. On eut grand'peine à le rappeler à la vie: il avait perdu connaissance. Il ne porta jamais plainte, n'en parla même jamais à ses amis, et continua de remplir son devoir comme parle passé, témoi-
gnant à ces nonnes le même dévouement affectueux.
« Il lui est arrivé de prêcher sept fois en un jour, et, quand il s'agissait du Christ, il était inépuisable, toujours prêt. Sa vie, au demeurant, n'a été qu'une prédication. Il était d'un tempérament gai et, si les circonstances s'y prêtaient, rien moins que triste, mais sans bouffonnerie. Il ramenait la conversation sur des points de science, sur des sujets religieux surtout : c'était comme une exhortation à la piété. Quand il avait une visite à faire à la campagne, ses amis lui envoyaient une mule ou un cheval, à sa guise. Jamais il ne se laissa guider par l'intérêt, par le ventre, l'ambition, l'avarice, la volupté, la haine, en un mot, par aucune passion. Cet homme, vrai temple de Dieu, ennemi de tous les vices, ne détestait rien tant que les plaisirs de la chair. Ce n'était pas en paroles amères cependant qu'il se déchaînait contre les déportements de la foule, et ne faisait aucune allusion au confessionnal. Mais il traçait un tel tableau de la pureté, que chacun s'y reconnaissait dans son for intérieur. Il ne voyait pas la confession de bon œil, tout en la pratiquant par principe. Chez lui, peu de cas de la superstition et des cérémonies, pas de distinction dans la nourriture, mais une modération sincère et de la . reconnaissance envers Dieu. Il se mettait comme tout le monde. Il lui arrivait de voyager, quand
il se sentait fatigué d'un repos trop prolongé. Après la prière du matin avec ses compagnons de route, s'il se sentait pris par la faim, il entrait dans la première maison venue pour demander un peu de nourriture.
ce J'étais alors chez l'abbé de Saint-Bertin, Antoine de Bergues, où l'on ne mangeait qu'à midi, les jours de jeûne, et je pouvais d'autant moins supporter l'abstinence, que je travaillais avec ardeur; j'avalais alors un peu de bouillon chaud pour attendre le déjeuner. Demandant à Vitrier si cela m'était permis, il me disait, à part : ce II y aurait plutôt péché pour toi à faire autrece ment et à interrompre ta pieuse étude pour un « peu de nourriture, si nécessaire à ta faible santé.
ce Lorsque le pape Alexandre VI, pour grossir ses revenus, célébra le jubilé deux ans de suite, l'évêque de Tournai acheta la vente des indulgences, et, avançant au pape une certaine somme, ne craignit pas de courir un grand risque dans l'espoir d'un gros bénéfice. Ses commissaires n'en furent que plus ardents pour faire rentrer ses avances et favoriser sa spéculation. On chaisit à cette intention les prédicateurs les plus populaires. Vitrier vit clairement qu'on voulait ainsi soustraire aux pauvres leurs économies et désapprouva les ordres du pape, sans s'attaquer à sa personne toutefois. Il ne craignit pas non plus de condamner la sotte confiance de ceux qui espé-
yS ÉRASME
raient racheter leurs péchés en remplissant les coffres du pontife. Les commissaires lui offrirent cent florins pour l'église qu'on venait d'entreprendre dans son couvent, dans le but, en acceptant cette somme, de se faire pardonner son refus de prêcher les indulgences. 11 s'écria, dans une sainte colère : ce Retirez-vous, simoniaques, avec votre « argent; me croyez-vous capable de trahir la « vérité du Christ pour de l'argent? Je dois trace vailler au salut des âmes, non assouvir votre a avidité. » Les commissaires n'insistèrent pas; mais, le lendemain, à l'aube, l'excommunication de Vitrier fut affichée; un bourgeois la déchira avant qu'elle fut connue du public.
Lui, cependant, nullement effrayé, prêchait tranquillement et continuait à dire la messe. Mandé devant l'évêque, il obéit, accompagné d'un frère, sans la moindre appréhension. Les habitants de Saint-Omer, à son insu, avaient massé une troupe de cavaliers dans la rue pour empêcher son arrestation, si elle avait lieu. L'évêque lui reprocha certaines propositions extraites de ses sermons; Vitrier fît une réponse courageuse dont l'évêque fut satisfait. A quelques jours de là, il fut mandé de nouveau. Après s'être défendu, il demanda pourquoi on ne le confrontait pas avec ses accusateurs. Une comparai trait pas une troisième fois, s'il était mandé pour le même motif, ayant chez lui des occupations plus sérieuses. On le laissa
tranquille par peur d'un soulèvement de la population, qui lui était toute dévouée.
« Envoyé en disgrâce dans un couvent de femmes, à Courtrai, il demeura fidèle à son caractère, répandant autour de lui les leçons, les consolations et les conseils jusqu'à sa mort. Il laissa, en français, quelques extraits des Pères de l'Église, qui portent l'empreinte de toute sa vie. Cette nature si distinguée resta méconnue.
Quant à moi, je ne fais pas doute que saint-Paul, s'il l'eût eu pour compagnon, ne l'eût préféré à Barnabe ou à Timothée. »
Voilà les hommes, Colet et Vitrier, sans compter Laurent Valla qui fut aussi l'un de ses modèles, que MuUer fait un crime à Érasme d'avoir trop suivis ! « On voit, par cette lettre à Jonas, combien Erasme montrait peu d'originalité dans ses vues et dans ses jugements, comme il était facile à subir l'influence d'autrui *. » Avec plus de clairvoyance ou moins prévenu, le protestant Muller aurait reconnu qu'Érasme relève dans ces admirables types ce qu'il se sentait de commun avec eux. Voilà pourquoi nous nous sommes étendu sur cette lettre à Jonas, où se reflètent et la nature et l'esprit de notre savant. Colet et Vitrier font honneur à l'église catholique, et, si tous les religieux étaient pareils, ne
• Muller, I20.
8o ÉRASME
consentiriez-vous pas à vous abêrlr comme le voulait Pascal?
Érasme quitta Saint-Omer et se dirigea sur Paris par Amiens, en compagnie d'un Anglais, et fut à peu près dévalisé dans une auberge, comme il le raconte spirituellement dans sa correspondance; ses pérégrinations incessantes abondent d'aventures semblables : on dirait un guignon qui s'attachait à ses pas. Arrivé à Paris, avec trois écus dans sa poche, il s'établit chez Augustin Caminade, à peu près aussi pauvre que lui et comme lui tout dévoué aux études. Mais il retomba dans les épidémies ordinaires de l'époque, dans ces pestes dont il est si souvent question chez les écrivains d'alors, et, après quelques jours de vie commune avec Caminade, il s'enfuit à Orléans auprès de Tutor, dont il reçut encore un accueil amical. C'est là qu'il éprouva la plus grande gêne de sa vie et qu'il descendit à ce rôle de mendiant qu'on lui a tant reproché. Ce n'était pas « une pauvreté relative, comme le pense M. Nisard, une pauvreté d'homme délicat, » c'était un dénuement à peu près absolu : les histoires de Douvres et d'Amiens, son séjour infructueux aux Pays-Bas, avaient épuisé ses ressources; il ne sera un peu à son aise que vers la seconde partie de sa carrière.
Ses Mécènes ne venaient que très-irrégulièrement et chichement à son aide : l'évêque de
ÉRASME 8l
Cambrai ne tenait pas ses promesses, malgré les plus flatteuses dédicaces. Les plaintes d'Erasme sur sa parcimonie étaient parvenues à ses oreilles et il avait fermé sa bourse. Rien n'y fit et les importunités d'Érasme restèrent inutiles. Le prélat, pour toute réponse, le fit surveiller à Paris. Erasme ne se contint plus : il écrivit à Battus une lettre fiirieuse. « Le mauvais vouloir de l'évêque, disait-il, me décourage si peu que je vais rentrer à Paris pour y poursuivre mes travaux et publier un ouvrage qui le fera crever de dépit. » Quelque temps après, à la mort d'Henri de Bergues, il n'en consacra pas moins plusieurs épitaphes grecques et latines à la mémoire de son premier bienfaiteur. Les parents lui envoyèrent six écus! a L'évêque, dit Érasme, reste après sa mort ce qu'il a été toute sa vie. »
Érasme n'eut pas plus à se louer de la marquise de Wèere : sa lettre à Battus, à son retourd'Angleterre, ne reçut pas de réponse, etil alla presque jusqu'à rompre avec lui comme avec la marquise; ce n'est que plus tard qu'il reprit sa correspondance. Il dut renoncer pour le moment à ce voyage d'Italie qu'il avait tant rêvé. La vie, même en France, lui serait devenue impossible, s'il n'eût alors recouru à un moyen que la postérité lui a tant reproché : il s'engagea dans une série de dédicaces pour gagner la faveur des gens riches ou des grands; dédicaces, il faut le
dire, où Ton ne l'a pas surpassé depuis en humilité. Soyons indulgents toutefois pour un acte où le contraignait la misère. Avons-nous moins d'estime pour Corneille, parce qu'il dédia Cinna à l'épais financier Montauron pour en obtenir une gratification ?
Les cinq ou six ans qui suivirent son premier voyage en Angleterre, en 1499, restent obscurs, et ses biographes ont peine à se reconnaître dans sa correspondance si peu claire pour cette phase de sa vie, dans ses allées et venues continuelles : on en est réduit aux conjectures.
Ces cinq ou six ans de gêne et d'obscurité ne furent pourtant pas perdus pour sa gloire. Us furent consacrés à l'étude du grec, où il passa maître, comme notre Budé, et de la théologie qu'il ne perdait pas de vue; car, en lui, l'homme de lettres, Imitiateur de la Renaissance, n'étouffa jamais l'exégète qui tendait à la réforme de l'enseignement et de la discipline ecclésiastiques. '^Son séjour alternatif à Orléans, à Paris, à Louvain, en font foi. C'était une tâche hardie que d'apprendre le grec dans ces premières années du xvi^ siècle: pas de secours, ni lexiques, ni grammaires. Il fallait être, comme Érasme nous l'a dit, son propre maître, braver, de plus, les attaques des théologiens, qui, en i f 30 encore, défendaient aux professeurs du Collège de France d'expliquer les livres saints d'après le grec et
l'hébreu sans la permission de l'Université. Aussi, vers I J'oo, c'était une étude à peu près nulle à Paris. On ne l'enseignait dans aucune école, et aucune presse française n'avait encore rien édité dans cet idiome. Il y avait plus de quarante ans, toutefois, vers 14^8, qu'un Grec, Grégoire Tiphernas, était venu en France et avait donné des leçons à Robert Gaguin et à un Allemand du nom de Stein, maîtres, plus tard, l'un et l'autre, de Reuchlin. Un autre Grœculus esuriens, Hermonyme de Sparte, avait à son tour apporté sa misère à Paris, vers 1476. Il avait été le professeur de Budé, qui n'avait pas eu à s'en louer. Érasme s'adressa à un certain Michel Pavius, ce un Grec, deux fois Grec, dit-il, toujours affamé » et qui lui fit de dures conditions. Il le congédia et étudia seul. « Dès que j'aurai de l'argent, nous apprend-il, j'achèterai des livres grecs d'abord et des habits ensuite. »
Dès l'hiver de 1499, il achevait la première édition des oidages, et d'Orléans il pria Fauste AndreUn de vanter par avance son ouvrage, non pas tant pour l'ouvrage en soi que pour alléger sa misère. Un jour, il écrira à Bozheim : « J'ai amassé à la hâte ces oidages, fruit d'une lecture de quelques mois, dans la pensée que ce travail, quel qu'il fut, pourrait servir à la jeunesse studieuse. » Les deux motifs étaient également réels : s'il les écrivit d'abord pour se
procurer un peu d'argent, il y revint par la suite, à Venise et à Baie, et les mit dans Tétat où nous les voyons aujourd'hui. L'ouvrage parut en i j'oo chez Jean Philippe, à Paris. Ce Jean Philippe était un Allemand, qui monta la première presse en France.
Les éditions suivantes, celle de Venise i j'08, de Strasbourg ifiy, de Schlestadt ij'21 et de Bâle ij'22, se complètent successivement et forment l'ensemble grandiose que nous connaissons. Fauste Andrelin fut chargé de vendre l'édition si courte de i j'oo, puisqu'elle ne renferme que huit cents proverbes. Grocyn en prit deux cents exemplaires pour l'Angleterre; mais l'argent mit trois ans à rentrer et Colet fut obligé de s'entremettre en ij'02. ce Alors comme aujourd'hui, dit Gaudin *, il n'était pas rare d'être trompé par les commissionnaires; » ce qui arriva tout aussi bien pour les éditions subséquentes.
<c Les c4dages ne sont ni une compilation, ni un plagiat (comme l'ont avancé certains ennemis d'Érasme) ; l'auteur vit, lut et médita les ouvrages dont il les tira. Il mena lui seul à bonne fin ce nouvel édifice dont il s'était procuré les matériaux et les outils **. » — <c C'est le magasin de Minerve, logotheca éMinervœ, comme
** Gandin, II, 505.
ÉRASME 8f
disait Budé ; on y recourt comme aux livres des Sibylles. » Nous sommes ici pleinement de l'avis de M. Nisard*.
Ce premier essai, tout imparfait qu'il. est, donne déjà de curieuses indications sur la route que va suivre Érasme, érudit, satirique, moraliste tour à tour. On y puise des renseignements précieux sur les savants d'alors, sur les écoles, sur les mœurs et les travers du temps. C'est une œuvre indigeste, à coup sûr, d'où la méthode est à peu près absente, mais qui révèle, avec une connaissance exacte de l'époque, la tendance de cet esprit critique et frondeur, sceptique surtout, qui ressortira, nous l'espérons, de notre étude. C'est une œuvre, en tout cas, prodigieuse de patience et de savoir, qu'un érudit de la Renaissance pouvait seul entreprendre. On ferait un livre intéressant des anecdotes qui s'y rencontrent sur les savants, sur les écoles au début du XV i^ siècle, des morceaux de choix que ne désavouerait pas un humoriste philosophe : y a-t-il, par exemple, conte mieux tourné, plus fin que celui de Voiigle et le Scarabée, tant de fois admiré, cité par les critiques? N'est-ce pas une perle dans cet écrin d'Érasme qui va se compléter dans les traités qui suivront, et qui nous le montre sous un jour tout nouveau ?
Les (Adages furent dédiés à Montjoie, avec un éloge en vers qu'il avait composé pour le prince royal, auquel il avait été présenté en Angleterre, et qui sera l'un de ses soutiens, jusqu'à ce qu'il ait jeté le masque par son divorce avec Catherine d'Aragon.
Peu de détails, quelques lettres seulement et des lettres vagues, sur les deux ou trois premières années du xvi^ siècle. On a pu voir déjà qu'Érasme avait l'humeur voyageuse ; il l'eut toute sa vie. Il ne faisait guère de long séjour à Paris, d'où le chassaient des épidémies trop fréquentes, comme aussi le besoin d'étendre ses relations. Il faut placer vers i j'ai ou i ^02 un nouveau tour en Hollande où on ne le prisait pas encore à sa valeur, et dans les Flandres où il comptait plus d'amis. De ces années sans doute date sa liaison avec un docteur de Louvain, son compatriote, Adrien d'Utrecht, futur successeur de Léon X. Érasme suivit son cours de théologie et refusa, malgré sa pénurie, la place de lecteur public que les États de Brabant lui avaient offerte sur la recommandation de ce théologien. Il ne voulut jamais se lier à un emploi qui eût entravé sa liberté. Il allégua son ignorance de la langue vulgaire qu'il dédaignait. Bien à tort : on n'agit sur un pays que par sa langue. Il s'en aperçut quand il n'était plus temps, dans son Ecclésiaste, vers les dernières années de sa vie : « Ceux, dit-il.
qui savent à fond l'italien, l'espagnol, le français, assurent qu'il y a dans ces langues, toutes corrompues qu'elles sont, un charme que la langue latine ne peut atteindre. » Il aima mieux se lier avec les savants de Louvain et du reste de la Belgique, qui pouvaient étendre sa renommée et commencer ainsi cette république des lettres qu'il rêva toute sa vie et dont il posa les bases. A ce moment, d'ailleurs, il semble uniquement occupé du grec : il y avait fait de tels progrès qu'il était capable de l'écrire. C'était pour lui une préparation indispensable à la lecture des Pères grecs, Origène, Chrysostome, Athanase et Cyrille, qu'il put ainsi remettre en honneur.
Il ne négligeait pas non plus les Pères latins, Ambroise, Hilaire, Cyprien, Augustin et Jérôme, auxquels il allait vouer une si grande somme de travail jusqu'à son dernier jour. La Bible entrait aussi dans ce cercle d'études, si naturel à l'Université de Louvain dont elles faisaient la réputation. C'est là, probablement, qu'il commença à commenter l'Êpître de saint-Paul aux Romains. Il se mit dans ce but à l'hébreu ; mais il y renonça vite, soit à cause de ses autres occupations, soit plutôt que cette langue fût pour lui sans attrait, vu ses trente-six ans. Il le regrettera plus tard, quand il éditera le Nouveau Testament et qu'il sera forcé de recourir aux lumières d'OEcolampade et des frères Amerbach. 11 s'y remettra à
ses moments perdus, quum licet, dit-il dans une lettre*, à l'âge de cinquante- trois ans, mais sans y mordre définitivement. Lorsqu'on se mêle de cridque religieuse, nous le savons aujourd'hui par un exemple illustre, il faut, coûte que coûte, hébraïser, et les adversaires d'Érasme sauront bien le lui dire.
Méconnu en Hollande, qui ne devint qu'au siècle suivant l'asile de la pensée libre, notre savant avait reçu un autre accueil, à Louvain, chez un professeur d'éloquence, Jean Desmarais (Taludanus) de Cassel, qui resta son correspondant et son ami. De ce séjour date aussi sa liaison avec les frères Busleiden, qui tiennent une grande place dans son estime et dans sa reconnaissance. Il perdit, peu de temps après, dans l'aîné, François, archevêque de Besançon, un puissant et riche protecteur, qui mourut en Espagne, à la suite de Philippe-le-Beau. Quant au plus jeune, nous le retrouverons plus loin. Nous avons vu ce qu'Adrien d'Utrecht a voulu faire pour fixer Erasme à Louvain. Erasme goûtait donc dès cette époque, non la gloire encore, mais une renommée déjà brillante, que ses liaisons, ses oidages surtout, étendaient sur l'Occident. Prêtre et humaniste, c'était, à cette heure, presque un directeur, bien que les Jésuites, in-
venteurs de la ce direction, » fussent encore à naître.
Nous en avons une preuve dans le zManuel du soldat cAmiV/i^ qui est précisément de ij'02.
Chez la marquise de Wèere, au château de Tornhoens, à son retour de Hollande, Érasme avait fait connaissance d'un officier peu estimé, qui désolait sa femme par son inconduite et par son mépris pour la religion et ceux qui l'enseignaient. Alarmée pour son salut, cette dame pria Battus d'intercéder auprès d'Érasme, afin d'en obtenir un écrit capable de ramener son mari à la piété. Erasme se rendit à sa prière et fit si bien que le mari lui-même lui demanda cet écrit, sans se douter de la démarche de sa femme. S'il l'avait connue, il aurait pu la battre, more militari, comme dit Érasme dans une lettre : c< J'obéis à cette dame et je pris quelques notes en vue de ce cas particulier. Ces notes plurent aux personnes éclairées, au franciscain Vitrier surtout, en grande autorité dans le pays. Je les ai complétées dans mes loisirs de Louvain. »
Le éManuel du soldat chrétien eut une vogue immense et reçut l'approbation du docteur Adrien comme de tous les honnêtes gens. Avec son éloquence naturelle, l'auteur y compare le chrétien au soldat qui use de ses armes pour combattre les séductions du monde et de Satan. Il y prêche, avec chaleur et dignité, les vertus
chrétiennes, les préceptes de la morale aussi bien que ceux de la foi, avec des exemples tirés de l'Écriture. Il n'y ménage pas les conseils sur un meilleur emploi du temps et sur l'amélioration à introduire dans l'enseignement de la théologie et dans cette foule d'exercices religieux, si peu édifiants parfois. Il y laisse déjà percer cette lutte sourde qu'il soutiendra contre les abus. Le zManuel mérite, à ce point de vue, un examen attentif.
Les armes du chrétien sont la prière et l'étude des choses divines. La connaissance des Saintes Lettres nous met seule à même de savoir ce que nous devons demander à Dieu. La piété ne consiste pas à réciter des psaumes qui ne sont pas à la portée de tout le monde. Érasme veut que le chrétien se nourrisse de la parole sacrée, qu'il s'en pénètre et la médite sans cesse. Pour beaucoup la religion est toute extérieure, n'agit ni sur le cœur, ni sur la conduite, et n'effleure que la surface de l'âme. Érasme montre le mal et le remède, et Luther n'aura qu'à marcher sur ses tîâcos. Il s'en prit au culte des saints, et c'est ce oiïC les ultramon tains ne lui pardonnèrent pas. <iL\ï« fiit sa prière à saint-Christophe, le madn, îVhit ou*il ne lui arrive pas d'accident dans la iM>rTV\\ l'n autre s'adresse à saint-Roch, parce ci.'î» v^'^t v^uc ce saint le préservera de la peste. v^:%Im'V'. v^uw en l'honneur de sain te- Apolline v^-Mv^/^ M$ mal aux dents. Un autre va
S agenouiller devant un tableau de Job pour être à l'abri de la lèpre. Enfin nous intéressons les saints à nos désirs ou à nos occupations. Ces superstitions ressemblent assez à celles des païens qui consacraient à Hercule le dixième de leurs biens pour s'enrichir et un coq à Esculape pour recouvrer la santé. »
A propos du culte intérieur, le seul nécessaire, Érasme s'en prend aux moines, non sans violence, mais avec toute raison. « Pour les moines, toute la religion consiste en cérémonies, en observances extérieures, exteriorihus observamiis, comme s'exprime l'Imitation*. On contemple avec dévotion la tunique et le mouchoir prétendu du Christ, et on ne lit qu'en sommeillant ses oracles. On passerait encore sur de telles aberrations, si l'erreur n'avait gagné une bonne partie des docteurs, des prêtres, de ceux enfin qui font profession du culte et de la vie spirituelle. » Quant à l'Enfer, voici comment Érasme s'en explique : ce La flamme où gémit le mauvais riche de l'Évangile, ce qu'on appelle les peines de l'Enfer, ne sont autre chose que l'éternelle anxiété, l'angoisse inextinguible qui s'attachent à l'âme coupable. » — ce Du Purgatoire, dira-t-il plus tard aux magistrats de Bâle, chacun est libre d'en penser ce qu'il lui semble.» Autre part, il s'étonne que les évêques et les papes