I, II
aient revendiqué à leur profit les termes de puissance et de domaine, et que les théologiens n'aient pas rougi de se faire appeler zic?^ maîtres, quand le Christ a défendu à ses disciples les noms de maîtres et de seigneurs. Enfin le livre se termine par la déclaration que ce le monachismen'estpas la piété. » Les termes, on le voit, n'ont rien de voilé et l'intention est évidente : c'est un manifeste complet.
Ne sourions pas trop : pour avoir près de quatre siècles, ces critiques d'Érasme ont-elles perdu de leur à-propos, en face des miracles de la Salette et de Lourdes, en face de l'infaillibilité proclamée en 1870 et de l'encyclique de Pie IX?
Au xvi^ siècle, on se souvenait encore de Gerson et de Pierre d'Ailly, de nos honnêtes gallicans qui sauvegardaient au moins la dignité de l'Église de France.
Les biographes catholiques, on s'en doute, sont sévères pour le zManuel du soldat chrétien, « livre assez froid et composé de treize chapitres peu liés entre eux, » dit M. G. Feugère en 1874.
Froid ou non, le livre obtint un plein succès et fut bientôt dans toutes les mains. Budé en parlait comme d'un ouvrage universellement approuvé dans le monde savant. L'évêque de Bâle l'emportait en voyage; Pierre de la Moselle le commentait à côté de la Doctrine chrétienne de saint-Augustin. Traduit dans les principales langues de l'Europe, il fut bientôt populaire. Louis
de Berquin le traduisit aussi, mais en altéra quelques passages pour l'approprier aux opinions nouvelles qu'il venait d'embrasser. La Sorbonne ne l'oubliera pas et lui fera payer une telle hardiesse. Il va sans dire que l'ouvrage eut contre lui tous les romanistes. S'il ne convertit pas l'officier pour lequel il avait été composé, les éditions qui se succédèrent prouvent l'accueil qu'il reçut du public. La première, V édition pr inceps , est de i ^'05. La plus connue, dédiée à un abbé d'Alsace, est celle de Froben en ipS; d'autres suivirent en grand nombre, celle de Cologne i p g, de Louvain I j'20, de Leipsick ij'21 et de Strasbourg 1^25. Le succès fut extrême ; c'était comme l'entrée en scène de la rénovation religieuse, prête à éclore.
Cela s'expliquera mieux, si l'on jette un coup d'œil sur la préface qui est en tête de l'édition Froben.
ce On arme en ce moment contre le Turc. Si on réussit, comme on l'espère, prions Dieu que la victoire serve au monde chrétien. Mais qu'arrivera-t-il, si nous instruisons les vaincus avec les œuvres d'Occam, de Durand, de Scott, de Gabriel et d'Alvarez? Que penseront-ils, car il faut leur supposer autant d'esprit qu'à nous, s'ils viennent à entendre parler de nos subtilités, instances, quiddités et rapports? si, surtout, ils s'aperçoivent que nos fameux théologiens sont si peu d'accord sur ces points, qu'ils en pâlissent de
colère, s'injurient, se crachent au visage, se battent même? s'ils voient que les Jacobins se feraient tuer pour saint-Thomas, les Franciscains pour le Maître subtil et séraphique, et qu'ils se partagent en Nominalistes et en Réalistes? S'ils apprennent qu'on ne s'entend pas sur la manière dont il faut parler du Christ, comme si on n'avait pas affaire à un sauveur plein de grâce et de bonté, qui ne nous demande qu'une vie sans tache? Le meilleur moyen de gagner les Turcs serait de leur persuader que nous sommes les disciples fidèles de son enseignement, de les convaincre que nous n'avons nulle envie de devenir leurs maîtres, ni nulle soif de leur or, et que nous ne travaillons qu'à l'honneur de Jésus et à leur propre salut. Voilà la vraie, la seule théologie qui puisse ramener au Christ l'orgueil des philosophes et l'ardeur belliqueuse des princes. Il y aurait folie à prouver notre foi par le meurtre et l'effusion du sang. Non, nous devons songer à la conservation même de nos ennemis; ce n'est pas avec des mots de haine et de malédiction qu'il faut nous comporter à leur égard, mais les prier du fond du cœur de se joindre à nous pour que le Seigneuries prenne en pitié et les convertisse.» Les sophistes grincheux, Grillenfànger, comme les appelle Gaudin*, affectèrent de dédaigner le
Manuel comme un livre d'école, indigne d'un savant. Les piétistes y trouvèrent un manque absolu d'onction, de la froideur, et lui préférèrent l'Imitation. L'Imitation, cependant, offrait, elle aussi, quelque chose de l'esprit du Manuel : « On fait bien du chemin pour une modeste prébende, et c'est à peine si le grand nombre met un pied devant l'autre pour la vie éternelle*. » Mais, on l'a dit avec raison : ce II y a, il y eut toujours un parti qui se défie des prêtres qui pensent, travaillent et raisonnent**. »
Les orthodoxes firent, en général, un crime à Érasme d'avoir nié les feux de l'Enfer et avancé que la vie monacale n'était pas la piété. Ceux qui s'en montrèrent le plus irrités, ce furent les moines et les théologiens, qu'Érasme accusait de travailler pour leur ventre plus que pour la foi. Leurs plaintes retentirent en chaire, jusqu'à ce que la Sorbonne eût condamné l'œuvre et déclaré hérétiques ceux qui la vendraient ou l'achèteraient. Ces clameurs ne firent aucune impression sur l'auteur; mais sa pensée intime s'était trahie, Érasme déclarant, dans sa dédicace à Volzius, que « ses amis mêmes avaient trouvé plus de piété dans le traité que dans l'auteur. »
•* Aube, Reviie des Deux'Mondes, 1885.