III
La scholastique en était alors à sa troisième période. La première, celle des x i ^ et x 1 1 ^ siècles, se recommandait d'Abailard, de Pierre Lombard, de Pierre de Poitiers, de saint Anselme; c'était Fâge d'or de la dialectique, et la théologie se vantait d'être en harmonie avec la philosophie régnante, celle d'Aristote, mais l'Aristote incomplet, travesti, des Maures et des Juifs d'Espagne. Ses maîtres renchérissaient en fait de subtilités sur leurs devanciers. Les livres consistaient en sommes, ou abrégés indigestes, à part peut-être celle de saint-Thomas, la tête encyclopédique du Moyen- Age. De là, pour ces premiers docteurs, le nom de sommistes. Les maîtres de la seconde époque, que l'on peut dater de 1220, poursuivirent l'œuvre de leurs devanciers; ce furent saint- Thomas d'Aquin, saint- Bonaventure et Duns Scott, l'Êrigène, fameux tous trois à des titres divers. Duns Scott et saint-Thomas, différant de système, firent école à part: ce fut une lutte désormais acharnée entre Thomistes et Scottistes; on entrait dans le règne de la sottise^ suivant le mot si juste de Micheîet. Dès lors, en effet, théologiens et philosophes entassèrent ineptie sur ineptie et quittèrent la voie si sage d'Abailard et de saint-Anselme. A la troisième période apparaissent le dominicain Durand et le compatriote, le disciple de Scott, Guillaume Occam, que la critique a le tort de confondre avec ces abstrac-
teurs de quintessence. Occam n'était pas aussi obscurantiste, et paya même d'une vie fort agitée la résistance qu'il fît aux prétentions papales, dans la lutte de Philippe-le-Bel avec Boniface VIII; l'histoire ne lui en a pas tenu assez de compte. Quoi qu'il en soit, la théologie devint chose si ténue, qu'on n'y comprit plus rien : ce ne fut plus, aux xi v^ et xv^ siècles, qu'un entassement de mots barbares, une langue inintelligible à toute oreille humaine. Gerson et Pierre d'Ailly, hâtons-nous de le dire, firent exception. Un Espagnol de Palma, dans l'île de Majorque, Raymond Lulle, homme de mérite, pourtant, vint, au x 1 1 1 ^ siècle, brocher sur le tout, et commença, de concert avec Scott, l'empire du néant, des mots sans portée, du vide absolu. Cette sottise rejaillit sur la religion: toutes les niaiseries devinrent articles de foi; ce fut, à vrai dire, l'avènement de la folie et de Satan; nous le savons par le Marteau des sorcières, maliens maleficarum, du franciscain Sprenger. La langue et le goût sombrèrent à la fois, et le peu que saint-Thomas avait retenu de l'Antiquité disparut chez ses successeurs.
Voilà dans quel milieu Érasme avait à se débattre, à quelles billevesées il perdit tant de belles heures. Il s'en vengeait dans le particulier, entre amis, par une satire alerte et fine, où il mettait ces têtes vides sur la sellette; il va tout à
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rheure éclater, à son retour d'Italie. Pour lors, il sortit vite de ces broussailles et se remit au grec avec d'autant plus d'ardeur. Ne trouvant pas de bons professeurs, il recourut à sa méthode d'étudier seul et de s'exercer à la traduction. C'était tantôt Lucien, qui resta toujours son auteur favori, tantôt Plutarque, qu'il pelota à la façon de Montaigne. Mais la phrase était plus difficile chez Plutarque, plus enchevêtrée: il s'était attaqué à ses traités de morale, où le grec est loin d'avoir la limpidité de Lucien. Il avoue, nonobstant, qu'après les Saintes Lettres il n'a trouvé nulle part de plus saine morale, hoc auctore sanctius; nous l'en croyons sans peine.
Ces traductions, sans être littérales, n'en furent pas moins bien accueillies du public, alors moins difficile qu'aujourd'hui. Le mérite, à cette date, n'était pas mince, en effet: on manquait de secours et de manuscrits. Érasme parvint à se rendre cette langue familière. Le motif dominant de pareils efforts était de s'initier exactement à l'Écriture, qu'il ne perdait jamais de vue. ce On n'est que savant à demi, écrivait-il à Battus, quand on s'en tient au latin seul. » — « S'il paraît une œuvre nouvelle, dit-il à un autre correspondant, je vendrais mes habits plutôt que de ne pas l'acheter. » Dans une tournée qu'il fit à Bruxelles, vers 1^04, il déterra dans un couvent, près de cette ville, des 'Remarques de Laurent
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Valla sur le Nouveau Testament, avec une critique de la Vulgate fondée sur le texte grec. Nous savons quelle estime il professait pour Valla, avec quel feu il avait eu déjà l'occasion de le défendre. Valla avait, le premier de son temps, déclaré que les versions officielles avaient besoin d'être revues et montré le moyen de s'y prendre. Cette observation fut un trait de lumière pour Érasme, qui édita ces 'Remarques l'année suivante. Nous n'aurions pas mentionné cette œuvre, assez insignifiante en soi, si elle n'avait puissamment influé sur la direction que va suivre notre auteur. Laurent Valla n'avait pas craint, dès le xv^ siècle, de signaler l'absurde et superstieuse vénération qu'on avait pour la Vulgate. Mais Érasme prisait encore davantage les travaux philologiques de ce savant; il fit, dans l'édition de ces ^marques, un éloge mérité du docte Italien, dont l'influence va se faire sentir sur notre Lefevre d'Êtaples d'abord, puis sur Érasme luimême.
Ne quittons pas cette année 1 5*04 et ce séjour à Bruxelles sans signaler une œuvre, froide sans doute (y a-t-il des panégyriques qui ne le soient pas?), mais qui montre à quel crédit Érasme était alors arrivé, le Panégyrique de Philippe-le-Beau, à son retour d'Espagne. On sait que Philippe-le- Beau était mari de Jeanne-la-FoUe, fille de Ferdinand-le-Catholique, et père de Charles-Quint.
La réputation d'Érasme avait grandi, le nombre de ses amis et de ses protecteurs considérablement augmenté. Il pouvait déjà se suffire à luimême, grâce à ses œuvres, sans recourir à cette mendicité qu'on lui a tant jetée à la face.
Plus maître de son temps, il vivait plus heureux qu'avec une place de professeur, où il aurait dû renoncer à son indépendance. Son savoir avait fait tant de bruit aux Pays-Bas, que les Jtats de Brabant le déléguèrent pour prononcer l'éloge de leur prince. Il s'en chargea à contre-cœur, soit qu'il ne voulût pas incLner sa liberté devant la Cour, soit, ce que nous croirions plus volontiers, à cause de sa timidité naturelle, qui n'allait pas au grand jour de la tribune. Il pouvait craindre aussi de donner dans des flatteries qui nuiraient à sa gloire naissante. Il prononça son discours le 4 janvier 1 5"04, au palais de Bruxelles, devant une réunion brillante, en présence du prince, qui lui fit répondre par son chancelier et le récompensa de cinquante florins d'or, en lui témoignant le désir de le prendre à son service. Érasme refusa poliment: a II dédaigna toujours les dignités et les richesses, dit Rhénanus dans l'abrégé de sa vie, et ne préféra jamais rien à son repos et à sa liberté. »
Érasme avait prévu ce qui arriva : le Panégyrique déplut, on le trouva trop élogieux. Il eut beau répondre que sous le masque de la louange
il avait sous-entendu l'étude des devoirs dti gouvernement, donné au prince une leçon déguisée. On n'en voulut rien croire, et il n'en était 3as lui-même très-persuadé. Seul, Desmarais, un lomme de valeur, à coup sûr, éloquent à sa façon, approuva la harangue, et c'est lui qui engagea l'orateur à la publier. « Ce n'était pas sa faute, écrivait Érasme à un ami, si Pline, plus heureux^ avait eu la chance de louer un empereur déjà blanchi par les années, qui s'était signalé dans la paix et dans la guerre. » Nous ne voulons retenir du Panégyrique qu'un éloge de cette France dont il avait plus d'une fois médit et pour laquelle il ne fut jamais ni assez juste, ni surtout assez reconnaissant.
ce La France peut montrer au monde un clergé instruit et florissant, des écoles plus fréquentées que partout ailleurs et plus riches en savants que toutes les autres, un Parlement qui par sa gravité rappelle le Sénat Romain. » Bien qu'adressées à la France de Louis XII, ces paroles outrepassaient sa pensée et la nôtre, au moins quant à son enseignement et à sa magistrature; il en fera plus tard la dure expérience.
Quoi qu'il en soit, depuis ifo4 l'horizon s'éclaircit pour Érasme : ses productions avaient accru le nombre de ses Mécènes. Il pouvait maintenant voler à peu près de ses propres ailes, sans descendre aux génuflexions où le besoin l'avait
réduit jusqu'alors; les pensions des princes et des particuliers arrivaient sans être sollicitées. On s'étonne alors à bon droit, et les biographes n'y ont pas manqué, qu'il ait persisté à se plaindre, quand il était à l'abri du besoin. Tout s'explique par son caractère, toujours inquiet, soucieux de l'avenir, par sa santé délicate qui réclamait des soins coûteux, et par les dépenses constantes que lui occasionnaient ses études. La plainte a passé chez lui en habitude, d'ailleurs, et il ne faut l'accepter désormais que sous bénéfice d'inventaire. Nous reviendrons sur ce point.
Nous voici vers la fin de i j'oj', après l'édition des Remarques de Valla sur le Nouveau Testament. Ses amis d'Angleterre le réclament et il part pour la seconde fois. Il passe quelques jours à Londres, se dirige vers Cambridge et retourne sur ses pas pour faire la connaissance de Warham, archevêque et chancelier. Il est présenté par son ancien professeur de grec, Grocyn, auquel il remet une traduction de ÏHécube d'Euripide, qu'il avait faite à Louvain en ij'02, avec une dédicace pour ce haut personnage. « L'archevêque, écrit Érasme à Bozheim, me reçut en homme grave, peu partisan des langues modernes, avec quelques mots de bienvenue, m'invita à sa table, m'entretint encore quelques instants après le repas, et tout à fait sans gêne, à sa manière, me congédia avec un cadeau, qu'il me remit à part
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pour ménager ma modestie et ne pas exciter Tenvie. En sortant, Grocyn me demanda quelle somme j'avais reçue : « Une somme considérable,» répondis-je en riant. Il se mit à sourire et je voulus savoir si l'archevêque n'était pas capable d'une telle générosité, ou si l'œuvre que je lui avais offerte, ne méritait pas une telle récompense. « Ce n'est pas pour cette raison, » me dit-il; j'insistai : ce c'est que l'archevêque soupçonne que ce vous avez déjà dédié ce travail à un autre perce sonnage. » Mon étonnement fut au comble, et il ajouta que c'était un peu l'habitude des gens de mon espèce. »
Erasme fut blessé de la réflexion, et plus tard, rentré à Paris, pour prouver à Grocyn le peu de fondement de son soupçon, il joignit à VHécuhe la traduction imprimée de Viphigénie en oiulide, qu'il dédia également à Warham. Cette manière de se laver eut un plein succès : l'amitié du prélat s'en accrut et valut encore à Érasme un cadeau important. Érasme avait eu déjà à se plaindre de Grocyn à propos des deux cents exemplaires des oidages qu'il s'était chargé de placer en Angleterre, et qu'Érasme, malgré sa gêne, avait été obligé d'expédier à ses frais. Le produit de cette vente mit près de trois ans à rentrer et ne rentra que grâce à l'intervention de Colet. C'était donc la seconde fois qu'Érasme prenait Grocyn en défaut; il ne l'oublia pas et l'amitié fut rompue.
Si le mot de rancune n'était pas un peu gros, il faudrait le lui appliquer et ce ne sera pas la dernière fois. Pour Grocyn, il avait raison : le pardon des injures, à peu près toujours une duperie, qui encourage plus qu'il ne corrige, eût été mal placé. N'en déplaise à l'Évangile, d'ailleurs, le principe juif, ail pour œil, dent pour dent, a du bon quelquefois.
Pouf revenir à son deuxième séjour en Angleterre, ses patrons le pressèrent vainement de prendre un poste fixe. Il fit quelques lectures à Cambridge et ce fut tout : Érasme tenait trop à sa libre allure. Cela lui permit de fréquenter la Cour, de se lier même avec le prince héritier, de se faire de nouveaux amis dans Richard Pace et dans Tunstall, plus tard évêque de Londres, célèbre dans les sciences, et que mentionne Rabelais * : « A tant sceut de science numérale et théorique et practique, si bien que Tunstall Angloys, qui en avait amplement escript. » Montjoie, trop occupé à la suite de Philippe-le-Beau que la tempête avait jeté sur la côte anglaise, ne lui donna que de rares instants. Il trouva un dédommagement dans l'aimable société de Morus, avec lequel il travailla. Ce travail consistait en traductions et en extraits, sur lesquels ils échangeaient leurs vues réciproques.
* Garg., I, 33, 73.
C'est à ces entretiens qu'il faut attribuer la traduction du dialogue de Lucien sur le meurtre des tyrans. Quoique cette doctrine du tyrannicide fût alors fort répandue, comme nous l'avons dit ailleurs*, Érasme prit le contre-pied de Lucien et prétendit que celui qui tuait le fils d'un tyran, n'avait pas droit à la récompense offerte au tyrannicide. Ces exercices de rhétorique, fort en honneur dans l'Antiquité et dont nous avons parlé aussi**, étaient chers à Érasme, qui y voyait un moyen de former le goût et le style. Il les recommande à la jeunesse, en vue de laquelle il travaillera toute sa vie, et ce côté de sa carrière n'est pas le moins intéressant. Il dit dans la préface de ce dialogue : « J'ai mis d'autant plus d'empressement à faire connaître cette déclamation, que j'espère que ce genre d'exercice, le plus utile de tous, sera bien accueilli des étudiants. C'est au manque de déclamations qu'il faut attribuer la pauvreté des orateurs, quand ils ont à parler en public, bien qu'ils aient pratiqué les plus renommés des orateurs anciens; si, dès les premières années, à l'exemple de Cicéron et de QuintUien, on s'appliquait à cette étude, nous aurions plus de bons parleurs et ne serions pas assourdis par le bavardage de ceux mêmes qui font profession d'éloquence. »
• J.-Lipse, Lcmerre, 1884, 220.
*• Éloquence sous les Césars, Furne, 1864.