‹ Un libre-penseur du XVIme siècle: ÉrasmeChapitre 19 sur 45 · VOYAGE EN ITALIE · texte numérisé non relu

VOYAGE EN ITALIE

d'Angleterre ne s'effectua ' guère plus heureusement cette fois que la première: s'il ne fut pas volé à Douvres, il eut à subir une tempête de quatre nuits qui n'allait nullement à sa santé. 11 arriva indisposé à Paris, oti il ne resta que peu de temps, puis se dirigea vers Orléans, où il fut heureux de revoir ses amis, Tutor et Nicolas Béraud, avant de réaliser l'objet de ses rêves, ce voyage d'Italie, qu'il considérait toujours comme le couronnement de ses études et de sa réputation.

Bien qu'il eût rapporté la pension de Montjoie, les cadeaux de Warham et de ses autres amis, il ne jugeait pas la somme suffisante pour un pareil voyage. En Itahe, la vie était plus chère qu'en deçà des Alpes, à cette époque du moins ;

les choses ont tant changé depuis! Pour un homme du renom et de la complexion d'Érasme, les besoins étaient de toute sorte. Un savant aussi répandu ne pouvait se montrer dans ce pays nouveau que dans un appareil convenable : il voulait se faire recevoir docteur en théologie dans Tune des universités italiennes, et c'étaient bien des frais. Aussi avait-il pris ses précautions dès l'Angleterre.

Il s'était chargé de diriger les études des deux fils du médecin de Henri VII, le Génois Boerio, qui les envoyait en Italie compléter leur éducation. Ces jeunes gens étaient modestes, désireux de s'instruire et d'un commerce agréable. Mais leur précepteur, un nommé Clyston, jalousait la science d'Érasme et l'influence qu'il allait, pensaitil, exercer à son détriment. Par surcroît, comme Boerio était riche, il lui avait adjoint un maîtred'hôtel qui ne valait pas mieux. L'accord ne pouvait pas durer longtemps. Érasme avait près de quarante ans quand il se mit en route pour Lyon, où il fut bien reçu par la société savante d'une ville où les lettres et l'imprimerie brillaient alors d'un vif éclat; qu'il nous suflîse de nommer Erienne Dolet, Jean de Tournes et Cryphius, qui vont s'illustrer tout à l'heure parleurs éditions si recherchées. Érasme garda de Lyon un doux souvenir, qu'il traduisit plus tard dans un de ses Colloques, les Auberges, Diversoria, oii il met en

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parallèle avec les lourds et grossiers hôteliers d'Allemagne la politesse accorte et vive des jolies servantes de Lyon.

De Lyon, la caravane prit la route des Alpes, qu'elle franchit au mois d'août. C'est dans cette traversée qu'Érasme se dégoûta de ses compagnons, de Clyston surtout; il nous en fait, dans ses lettres, un singulier portrait. Un jour, après une rixe furieuse qui les mena sur le terrain, il les trouva attablés devant la même bouteille, les meilleurs amis du monde, et s'en détacha tout à fait. Le soir, il se retirait dans sa chambre et se consolait dans des vers où il notait les inspirations de la journée. Son Carmen équestre sur la vieillesse, dédié à Guillaume Cop, son premier médecin, pardt pour Paris, à l'adresse de Badius, qui l'imprima avec ses traductions de Lucien. Ces vers sont de ses meilleurs, et l'on y retrouve comme un parfum des Èpîtres d'Horace, avec une teinte de mélancolie en plus. Erasme est dans les avenues de la vieillesse, comme dirait Montaigne : sa santé laisse à désirer et ses tempes grisonnent; de plus, il n'est guère artiste et reste insensible au panorama des Alpes.

Rhénanus a dit qu'Érasme a apporta en Italie la gloire et la science que d'autres allaient y chercher; » le mot est exagéré peut-être; on ne peut nier cependant qu'il n'ait fait que poursuivre en Italie le but qu'il s'était toujours proposé, la

diffusion des lumières et la consécration du nom qu'il s'était fait en Europe. Il sait que l'Italie seule, à cette date, est la vraie dispensatrice de la gloire, et il en veut sa part. Son voyage ne va mettre aucune entrave à ses travaux, et nous allons le retrouver tel que nous le connaissons.

Les voyageurs s'arrêtèrent à Turin, où Érasme prit enfin le grade de docteur, dans le mois de septembre. A ce propos, il écrit à Servais, prieur à Stein, qu'il a plutôt pris ce titre pour complaire à ses amis, qu'il ne l'a véritablement recherché : la vie du monde, l'activité, les honneurs lui déplaisent; il aime mieux vivre dans la solitude, en face de Dieu, et mettre tout son effort dans la méditation de la Bible. Il ajoute que, s'il ne rentre pas au cloître, comme Servais l'y convie, la faiblesse, l'impossibiUté pour lui de suivre la règle de l'ordre qui l'oblige au jeûne et à la veille, en sont la cause. Il tient un autre langage à ses correspondants laïques : a Nous reconnaissons là, dit Muller*, le côté faible d'Érasme, qui resta constamment fidèle à sa manière d'agir. » Érasme se ménageait évidemment, et, sentant que la lutte n'était pas loin, prenait ses précautions.

La Savoie, si pittoresque, plaisait à Érasme: il y resta plus qu'il ne comptait, et vanta, plus tard, le caractère doux et l'amabilité des habi*

tants. Aussi les lettrés piémontais ne manquèrentils pas de placer une inscription commémorative de son diplôme dans le portique de l'université. L'événement fit assez de bruit pour que Badius l'annonçât en tête de l'édition du Lucien, le i^*" novembre suivant.

De Turin on se dirigea sur Bologne, où les jeunes Boerio devaient faire leurs études. On visita, en passant, la Chartreuse de Pavie, qu'on admire généralement, quoique ce ne fût pas le sentiment d'Érasme, qui en parle, pour la critiquer, dans son Convivium religiosum des Colloques : « En traversant la Lombardie, je m'arrêtai à un couvent de Chartreux, près de Pavie; l'église est toute en marbre, au dedans comme au dehors, du pied au sommet; tout y est en marbre, tombes, autels, colonnes. A quoi bon tant d'argent pour y faire chanter quelques moines solitaires, pour lesquels c'est une charge lourde, qui ne leur sert à rien et les expose à de fréquentes attaques ? » Les artistes peuvent être d'un autre avis: ce qu'il y a de sûr, c'est que, quelques années après, Luther fut, lui aussi, effrayé, scandalisé d'un tel luxe.

Nos voyageurs tombaient mal pour se rendre à Bologne : la Cisalpine était en feu, nos armées n'avaient pas repassé les Alpes et Jules 1 1 s'apprêtait à forcer les places qui s'étaient détachées du domaine pontifical. A Bologne, les Bentivogli,

irréconciliables ennemis du pape, s'attendaient à l'approche du pontife guerrier. Voici encore Érasme sur les chemins, à travers les montagnes, et se réfugiant au delà des Apennins. Il dut arrivera Florence vers la fin d'octobre. Cette ville, riche pourtant entre toutes par ses souvenirs, ses arts et ses monuments incomparables, ne semble pas avoir fait impression sur lui. Bien qu'il ne fut pas tout à fait indifférent à l'art, puisqu'il fut l'ami, l'admirateur de Durer, d'Holbein le jeune et de Metsys, ce n'était pas cette splendide Renaissance qu'il venait admirer en Italie. Le grand dominicain, dont la mémoire était encore si vivante, n'a obtenu de lui qu'une courte et sévère mention : Savonarole n'était, à ses yeux, qu'un révolutionnaire, et il n'aima jamais les révolutionnaires, encore moins les moines. Pas un souvenir pour Léonard, pour Michel-Ange, pour André del Sarte, dont les ateliers sont pourtant ouverts à ce moment, pour Machiavel, le secrétaire de la Seigneurie. Pas un mot pour le Dôme, pour les Offices, le Pitti, pour l'admirable Baptistère, pour les Lanzi, pour le Ponte Vecchio où s'étaient déroulés tant de drames, pour cette forêt de belles statues qui se dressent sur les places, dans les rues, partout. En un mot, Florence ne lui dit rien, tout humaniste qu'il est, dans la patrie de Politien et du Pogge. Il n'a, semblet-il, gardé de cette ville qu'un souvenir, l'explo-

sion d'une poudrière! avouons que ce n'est pas assez.

Érasme et les Boerio n'y restèrent que six semaines : le 1 1 novembre, ils assistaient à l'entrée triomphale de Jules II dans Bologne, où il pénétra par la brèche. Certains biographes, MM. Nisard et de Nolhac, se sont étendus sur ce coup de théâtre, thème excellent pour des variations à exécuter dans une revue, mais si peu digne d'un pape. Cela n'a d'autre intérêt pour nous que celui d'une belle mise en scène, curieuse assurément, mais qui ne nous apprend rien sur notre savant, dans les lettres duquel on peut, d'ailleurs, la lire tout au long. Le séjour à Bologne dura treize mois; ce n'est pas celui qui l'a le plus charmé. Il se plaint du climat, toujours un peu rude, sur un plateau exposé à tous les vents, glacial en hiver, brûlant en été. Il eut aussi des difficultés avec le père de ses élèves, avec leur gouverneur surtout, contre lequel il lâche, même vingt-cinq ans après, les épithètes de monstre et de pourceau. Quant aux jeunes gens, il resta en bons termes avec eux, et ils lui ont gardé une respectueuse admiration. La rupture ne devait pas tarder.

Pour comble d'ennui, la peste éclate à Bologne, en plein été, et le voilà réduit, pour éviter le fléau, à vivre à la campagne. D'un autre côté, s'il échappe à la contagion, il court deux fois le

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risque de la vie. A Bologne, les chirurgiens qui soignaient les pestiférés, portaient sur l'épaule gauche une bande d'étoffe blanche qui pendait sur la poitrine et sur le dos, pour que les passants pussent les éviter. Érasme avait, à la française, un rabat blanc sur son manteau de moine. Un jour, deux bravi, lenones aut cène satellites, comme il les désigne, l'aperçoivent dans la rue et lui courent sus l'épée au poing. Il ne doit son salut qu'à une femme qui dit à ces bravi que ce rabat indique un prêtre, et à une prompte fuite dans une maison amie. La seconde fois, c'est plus grave : il se voit tout à coup cerné par une foule menaçante, armée de pierres et de bâtons, vociférant : a Tuez le chien ! » Par bonheur, un jeune homme sort du voisinage et parvient aie tirer d'embarras, a Soyez sûr, dit-il à Érasme, que, si vous n'ôtez pas ce morceau de toile, les Bolonais vous lapideront quelque jour. » Érasme ne se le fit pas répéter, et fut, bientôt après, autorisé par Jules II à ne plus porter l'habit de son ordre, pourvu qu'il gardât celui de prêtre ; permission que confirmera Léon X. Le scapulaire disparut ainsi pour toujours.

Ces désagréments ne furent pas sans compensation pour le savant. Alors, comme aujourd'hui, l'université de Bologne était en grande réputation. Il y avait bien quelques professeurs dont Érasme avait le droit de se moquer; mais l'ensemble avait de la valeur et attirait des étrangers

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de distincrion, comme ce Scipion Fortiguerra de Pistoia qui, pour obéir à la mode du temps, s'était affublé du nom grec de Carteromachos, savant aimable et modeste, qu'Érasme retrouvera bientôt à Rome. Il eut une liaison plus suivie avec un ami de Carteromachos, Paul Bombasio, qui le consolait de ses déboires, et avec lequel il entretint une correspondance active, jusqu'à ce que Bombasio eut trouvé une mort tragique au sac de Rome, en i j'27. Bombasio professait le grec à Bologne et souvent Érasme venait travailler avec lui. Il n'était pas assidu aux cours de l'université; il refusa même de s'y faire entendre, par un motif de vanité, s'il faut en croire Mélancthon : « On le pria souvent en Italie de donner un spécimen de son savoir et de son éloquence; mais, sur ce point, il ne voulut jamais condescendre à la prière de ses amis, craignant de s'attirer la raillerie des Italiens par sa prononciation tudesque *. » Nous avons trouvé plus de hardiesse chez Agricola, qui sut se faire applaudir des Italiens mêmes. Peutêtre aussi Érasme préférait-il se réserver uniquement pour ses travaux, que le voyage n'avait pas interrompus.

En effet, il accrut considérablement ses (Adages , dont il destinait l'édition à la célèbre imprimerie de Venise, celle d'Aide Manuce, avec lequel nous

* Mélancthon, Dèclam,

allons encrer en relations. L'intéressante monographie que nous devons à M. de Nolhac* nous donne la première lettre d'Érasme à cet imprimeur, lettre qui ne se trouve ni dans l'édition de Froben, ni dans celle de Leclerc. Elle est datée de novembre ifoy.

a J'ai souvent souhaité, Très-docte Manuce, que l'éclat que tu as répandu sur les deux littératures par ta profession et par tes beaux cararactères, ainsi que par ton talent et ta science peu commune, fût pour toi plus fructueux. Quant à ta réputation, je ne fais pas doute qu'elle n'aille à la postérité la plus reculée, pour ceux, du moins, qui sont initiés au culte des lettres. Je sais que tu travailles à restaurer, à vulgariser les bons auteurs, que tu y apportes un soin extrême et que, à l'exemple d'Hercule, tu t'immortalises par des œuvres qui seront plus utiles aux autres qu'à toi-même... Je t'envoie deux tragédies que je me suis risqué à traduire; tu verras si c'est avec bonheur. Linacer, Grocyn, Latimer et Tunstall, tes amis et les miens, en ont été contents. Badius m'écrit que l'impression qu'il en a faite a réussi, puisqu'il eh a vendu tous les exemplaires, et m'offre de se charger de cette nouvelle édition. Mais il a nui à ma réputation par les fautes dont ses exemplaires fourmillent, et je crains, si je

• Érasme en Italie, Klincksich, 1888.

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traite avec lui, que le mai n'empire. Je regarderais mes éiucubrations comme assurées de vivre, si elles sortaient de tes presses, avec ces caractères si fins et si clairs qui distinguent ta maison. De la sorte le volume serait plus mince et moins cher. Si tu veux te charger de l'affaire, je t'adresse le manuscrit par le jeune homme qui s'est chargé de ma commission. Comme je compte quitter bientôt l'Italie, je voudrais que la chose fut vite terminée. S'il ne te convient pas d'imprimer ces deux tragédies, tu voudras bien rendre le manuscrit au porteur. »

On voit dans les codages* qu'Aide était en renom déjà par ses éditions classiques. L'obligeance de ses compatriotes, celle même des étrangers de Hongrie, de Pologne ou d'ailleurs lui facilitait la besogne : on lui confiait des manuscrits précieux, qui ne contribuèrent pas peu à la renommée de ses presses. Froben, à Bâle, n'eut pas la même chance ; cédons ici la parole à Gaudin ** :

<c Ses compatriotes n'avaient pas la prévenance de lui offrir les livres et les manuscrits de leur bibliothèque. Il n'y avait que les savants d'Italie pour agir de la sorte. Ils se comportèrent avec Érasme comme avec un concitoyen : c'étaient un

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