‹ Un libre-penseur du XVIme siècle: ÉrasmeChapitre 20 sur 45 · II, I, I · texte numérisé non relu

II, I, I

Jean Lascaris, un Baptiste Egnazio, un Marcus Musurus, sans citer les autres. De tels services contrastaient avec la conduite d'un Allemand, qui refusa de prêter son Suidas à Érasme pour quelques heures seulement; il n'en avait pas besoin; mais il lui peinait de faire connaître un trésor dont la propriété le rendait si fier. »

Aide s'empresse d'accueillir la proposition d'Érasme et l'invite même à venir le voir à Venise. Dans une seconde lettre, également inédite, que nous devons au travail déjà cité, Érasme s'excuse pour le moment sur la rigueur de la saison (on était fin novembre), sur sa santé délicate et qui n'a pu se faire encore à l'air de Bologne. Us videront ensemble les points sur lesquels ils ne sont pas d'accord, mais plus tard. Quant à présent, a il veut offrir son volume à ses amis comme étrennes du premier janvier i j'08, et il a pour amis, à Bologne, tous ceux qui connaissent ou pratiquent les bonnes lettres. Il veut partir pour Rome après Noël. Aussitôt le tirage achevé. Aide lui enverra vingt ou trente exemplaires de choix, dont il remettra l'argent au porteur. » L'affaire est conclue, et dans la préface Aide présente Érasme comme son excellent ami. Nous voici à la fin de i j'07 : Erasme est débarrassé des Boerio, rien ne le retient plus à Bologne. Il a hâte de surveiller la nouvelle édition des (Adages qui est prête. Au lieu de se diriger

sur Rome, comme il l'avait annoncé, il prend la route de Venise par Ferrare et Padoue, et arrive au commencement de i j'o8. Quoi qu'en dise MuUer*, il n'alla pas à Rome en ifoy et avant l'entrée triomphale de Jules II à Bologne. Nous n'avons trouvé nulle trace de ce voyage à la dérobée, si peu dans les allures d'un homme circonspect, obligé de regarder à la dépense.

Nous insisterons sur ce séjour à Venise, qui laissa des traces dans sa vie et dans ses luttes, qui ne vont pas tarder. Les biographes ont passé trop légèrement, et il 'faut savoir gré à IVl. de Nolhac de nous avoir si bien renseignés sur cette période.

Nous sommes à Venise en ifo8; la république, encore florissante et redoutable, touche pourtant à son déclin comme puissance; mais elle est à l'apogée de son lustre artistique et littéraire. La beauté de ses monuments, de ses palais si riches, a déjà frappé notre Philippe de Comines, qui Ta visitée quelques années auparavant. L'université est à Padoue, ville de sa dépendance, et les lettrés des Lagunes appartiennent presque tous à l'aristocratie ou à l'administration. C'est une société polie, dont la richesse et le commerce avec l'Orient ont, plus qu'ailleurs, élargi l'horizon. Son cercle littéraire est auprès

du Rialto, dans une humble maison, où fonctionne la première imprimerie du monde, celle d'Aide Manuce. En ifo8, cette maison n'est déjà plus aussi prospère; elle ralentit ses impressions ; mais elle n'en persiste pas moins à répandre en Italie comme à l'étranger ses éditions à bon droit recherchées.

Érasme se présente, un jour, à l'imprimerie et demande le maître du logis; Aide, si souvent importuné par les fâcheux, le fait attendre. Mais, au nom d'Érasme que lui remet un domestique.

Aide accourt, s'excuse et, de prime abord, embrasse Érasme. Il ne le laisse pas à l'auberge et lui fait préparer une chambre chez son beau-père, André d'Asola, oisulanus, qui partage les travaux de l'atelier, jusqu'à ce qu'il le dirige, après la mort de son gendre. Une douce gaîté règne dans cette famille de trente-trois personnes, et Aide n'est ni le moins gai, ni le moins en train.

Érasme, chaudement accueilli, mangeait à la table commune et prenait part à ces conversations savantes comme celles des Es tienne, où l'on parlait grec à l'occasion, et qui se prolongeaient bien avant dans la nuit. Mais l'estomac de notre Hollandais n'y trouvait pas le même compte que son esprit : si l'on en croit l'un de ses plus malicieux Colloques*, la parcimonie, suite de

• Opiilentia sordida.

la gêne, était poussée à l'excès; le vin était éventé, le pain terreux, la viande, les œufs surtout rien moins que frais. « Je leur paraissais, dit-il, un goinfre, pour engloutir tant de victuailles. » Sa santé dépérissait; le médecin lui conseilla plus de sobriété. Érasme eut tort de ne voir là qu'un conseil intéressé, dicté par la famille : il suffit d'avoir fréquenté nos côtes de Provence, l'Italie ou l'Afrique, pour savoir qu'il ne faut pas y apporter le robuste appétit du Nord. Érasme se trouva mal de la nourriture italienne et attribua son malaise à la mauvaise qualité du vin. Il en prit la gravelle dont U devait souffrir le reste de sa vie. Avec la permission de ses hôtes, il se fit servir dans sa chambre et n'en éprouva guère de soulagement.

Si nous sommes descendu à ces détails de cuisine, c'est pour réfuter les calomnies répandues plus tard sur son compte. MuUer lui-même, que nous ne rangeons pourtant pas au nombre de ses ennemis, n'a pu s'empêcher de dire* « qu'il s'était donné la pierre par l'excès du bon vin. S) Mais écoutons le pire des pamphlétaires, .ce charlatan de Jules-César Scaliger, qui, pour être apparenté aux Scala de Vérone, se croyait le droit, quoique sans titre, de régenter la littérature, en vrai soldat fanfaron qu'A était. « Les Ita-

liens qui travaillaient avec toi, dit-il dans sa première invective contre Érasme, comme correcteur d'imprimerie et passaient la nuit à leur besogne, étaient furieux de te voir déserter le travail pour aller cuver ton vin et souvent étaient sur le point de te battre. » Scaliger prétend s'autoriser de professeurs italiens qui tenaient ce renseignement d'Aide lui-même. Il insiste, ailleurs, sur cette profession de correcteur^ qui, du reste, n'a jamais été une injure. Mais ici la fausseté est évidente : Érasme avait alors de quoi se suffire deux ans à Venise, s'il l'eût voulu. Scaliger ajoute même l'épithète de parasite d'Aide; ce qui est aussi faux, puisqu'il vivait à ses frais chez Asulanus. Quant au reproche ai ivrognerie, il est encore plus invraisemblable, étant donné le tempérament d'Érasme qui exigeait en tout une stricte mesure ; n'est pas ivrogne qui veut. Seulement, le vin d' Asulanus étant mauvais, il avait recours au vin de Chypre et de Candie, qu'il achetait de ses deniers, comme par la suite il donnera la préférence au vin de Bourgogne ; ce qui prouve son bon goût.

Érasme avait autre chose à faire que de perdre son temps en de semblables orgies. L'impression de ses c4dages, qui ne comprenaient, dans l'édition de Paris, que huit cents proverbes, et qu'il porta à deux ou trois mille, prirent, à Venise, la majeure partie de son temps. Il

trouva des secours inespérés : il raconte, dans l'Adage Festina lente, qu'il était entouré de savants qui s'empressaient de lui communiquer leurs manuscrits pouvant servir à son sujet. Le travail lui coûta neuf mois environ. C'était la première fois qu'il jouait le jeu si dangereux d'imprimer à mesure qu'il composait. Il aura le tort d'agir de même avec Froben. De là bien des œuvres hâtives qu'il regrettera sur sa fin ; rien de sérieux ne s'improvise. Cette deuxième édition des cAdages est datée de septembre i j'o8.

Rien ne retenait plus Érasme à Venise. Mais, sur les instances d'Aide et d'Asulanus, il leur accorda quelques semaines de plus. Il est possible, non certain toutefois, qu'il ait collaboré à l'édition princeps des OEuvres morales de Plutarque, qui parut en ifog. En tout cas, il dit lui-même qu'après les (Adages il s'est occupé de Plaute, de Térence et des tragédies de Sénèque. Les manuscrits de Venise lui furent fort utiles pour les corrections. Aide garda ses notes sur les deux premiers auteurs; quant aux notes sur les tragédies de Sénèque, Érasme se les réserva, comme il l'écrit à Botzeim, pour les revoir en Angleterre et les remettre à Badius, qui les publia avec celles d'autres commentateurs. Dans l'édition de Plaute et de Térence, il s'étudie surtout à rétablir la nature des vers et des mètres employés par les deux comiques, que l'ignorance avait défigurés.

La métrique ancienne avait été de sa part l'objet d'une étude spéciale, et il y excellait, quoi qu'en dise la première diatribe de Scaliger : oc Qui te passera de donner ton avis sur les mètres, à toi qui ne connais même pas la quantité? » Mais on sait le cas que nous faisons d'un pareil adversaire.

Aide, non pour le payer, Erasme ne l'aurait pas souffert, mais comme souvenir et marque d'intérêt, lui fit, à son départ, présent de vingt écus à l'occasion de Plaute et de Térence.

Ces travaux expliquent le long séjour d'Érasme à Venise, mais ne l'expliquent pas seuls : il était aussi retenu par cette brillante société qui l'avait si bien reçu. Le savant de Rotterdam avait été admis à l'Académie Aldine, qui tient une grande place dans l'histoire de la Renaissance. Le règlement en était rédigé en grec et les séances avaient lieu en cette langue; ce qui montre le point de culture où Venise était arrivée, grâce aux efforts de son grand citoyen du Rialto. Érasme, en i f 08, n'y vit ni le prince de Carpi, plus tard son ennemi juré, ni Pierre Bembo, attaché pour lors à la cour d'Urbin; mais il entendit souvent parler de ce jeune patricien, éditeur de Pétrarque et de Virgile, cardinal depuis et l'un de ses constants amis. S'il manqua le fameux Alviane, qui l'avait invité à dîner*,

• Rip. à CurtÎHS.

il se lia d'une façon tout intime avec Egnazio, l'exécuteur testamentaire d'Aide, que la République devait envoyer complimenter François I^*" après Marignan et qui resta dévoué à la cause française. Ignorant l'italien, bien qu'il eut passé près de deux ans en Italie, ses rapports avec le public ne laissaient pas que d'être quelquefois gênants. Certaines célébrités, le grand historien de Florence, RucceUai, par exemple, mettaient un grain de malice à n'employer avec lui que la langue du pays. La leçon aurait dû lui servir : quelque illustre qu'on soit, il faut, pour agir sur eux, parler aux gens leur idiome. Érasme le reconnaîtra, quand U ne sera plus temps, dans ÏEccIésiaste.

Érasme, parmi les connaissances qu'il fit à Venise, réserva une place particulière à Musurus et à Lascaris. Musurus de Crète professait le grec à Padoue ; mais Érasme le connut chez Aide, dont il était le correcteur. Lascaris, tout ambassadeur de France qu'il était, ne dédaignait pas de fréquenter l'imprimerie : c'était un humaniste de valeur, qui édita ïodnthologie et mérite notre reconnaissance à ce titre. Érasme paraissait à ses réceptions et mangea plus d'une fois à sa table. Une autre liaison, qui joua un rôle plus important dans sa carrière, est celle de Jérôme Aléandre. Aléandre n'avait alors que vingt-huit ans; c'était déjà un helléniste de mérite, et.

chose plus rare, un hébraïsant habile qui se disposait à partir pour Tuniversité de Paris où il allait enseigner le grec. Il devint successivement archevêque de Brindes, bibliothécaire du pape, cardinal, et l'un des plus rudes adversaires de Luther. Il avait, à cette date, servi de secrétaire à César Borgia et passait pour le plus savant et le plus rusé des Italiens. Il était à Venise durant la première partie du séjour d'Érasme et lui fournit même quelques matériaux pour ses (yidages. Érasme reconnut son obligeance, non seulement par ses lettres de recommandation pour ses amis de France, mais par des services plus intimes. Plus tard, quand la brouille arriva, il écrit à Sadolet à son sujet : « Ceux qui me dénigrent auprès de Clément VII, sont mes obligés. L'un d'eux a partagé mon toit, ma table, ma chambre et jusqu'à mon lit. Je l'ai même aidé dans sa détresse. » Nous verrons ces deux hommes en contact à propos de Luther, qu'ils combattront tous deux avec des armes différentes. Quoique Érasme professe pour lui, notamment dans ses Colloques, une grande estime à cause de ses vastes connaissances, il n'est pas impossible qu'il y ait eu entre eux comme un levain de rivalité; ce sont, en tout cas, deux remarquables figures du XV i^ siècle.

Malgré de si belles relations, Érasme ne pouvait pas rester indéfiniment à Venise. Le roi

d'Ecosse, Jacques IV, au fait de la réputation d'Érasme, l'avait chargé d'enseigner la rhétorique à un fils naturel qui faisait son droit à Padoue. Le prince Alexandre était déjà, malgré ses dix-huit ans, archevêque de Saint-André, en Ecosse. Doux, appliqué, d'un caractère avenant, il eut bientôt gagné le cœur d'Érasme, qui en garda le touchant souvenir, lorsqu'il tomba mortellement blessé aux côtés de son père, à la bataille de Flodden, en ip^. Ce préceptorat, bien différent de celui des Boerio, n'avait rien que d'agréable. Il retrouva Musurus à Padoue et se lia avec un étudiant de France, qui fut son ami comme celui de Budé, Germain de Brie, plus tard aumônier du roi et chanoine de Notre- Dame. Il raconte, non sans charme, le bel exemple que donnait l'un des maîtres mêmes de son élève, Rafaello Reggio, qui, malgré ses soixantedix ans et les rigueurs de l'hiver, venait, tous les matins, s'asseoir, à sept heures, sur les bancs de l'université pour entendre Musurus.

C'était aussi le grec qu'Érasme approfondit à Padoue. Il corrigeait le texte de quelques auteurs, d'après les manuscrits qu'Aide lui prêtait, notamment Pausanias, Eustathe, le scholiaste connu d'Homère, Lycophron, ainsi que les commentateurs d'Euripide, de Pindare, de Sophocle et de Théocrite. Il recourait souvent aux lumières de l'Académie Aldine, des deux hellénistes qu'il .

avait connus à Venise, Musurus et Carteromachos. Musurus était un érudit de premier ordre, qui, d'après Rhénanus, possédait à fond l'antiquité grecque, lexiques, mythes, histoire, usages; nous avons de lui une belle édition de Platon, avec un hynine célèbre. Érasme avait pour lui la plus profonde estime et a gardé de ses relations le plus affectueux souvenir, a Padoue est le plus célèbre et le plus riche magasin d'instruction qu'il y ait au monde, » dit-il dans ses Lettres,

Érasme serait resté plus longtemps à Padoue, sans un dérangement de sa santé et des bruits de guerre qui commençaient de rechef à se répandre dans la Cisalpine. Jules II méditait une reprise d'hostilités contre Venise, et une ligue se concluait à Cambrai entre Maximilien, Louis XII, Ferdinand-le-Catholique et le pape. On voulait réduire la trop prospère république à ses lagunes. Lascaris venait d'être rappelé et on parlait d'une invasion française pour le printemps. « Les Français auraient mieux fait, dit Érasme*, de laisser l'Italie aux Italiens. » L'histoire n'a que trop justifié cette parole d'un philosophe; Érasme l'était à ses heures. La France eût évité bien des revers; car l'Italie lui a toujours été fatale. Les étudiants quittèrent Padoue et Musurus suspendit

''Ad., II, 5S5.

son cours. Germain de Brie essaya, mais en vain, de retenir Érasme, qui, dès le mois de décembre I j'08, annonçait à Manuce son départ pour le midi de l'Italie.

Il s'arrêta à Ferrare avec le prince d'Ecosse et logea chez un Anglais, Richard Pace, qu'il faut ajouter à sa clientèle si nombreuse d'Angleterre. L'auteur des oidages fut chaudement accueilli par les érudits et la cour où trônait alors la belle Lucrèce, qui parut lui plaire. Mais le duc, Alphonse d'Esté, était entré dans la ligue de Cambrai, et la guerre était à craindre dans le voisinage. Nos voyageurs durent éUre, pour y passer l'hiver, une résidence moins exposée. Us ne firent que traverser Bologne et Florence, et arrivèrent à Sienne vers la fin de i j'08. La ville, du parti des Français, les mettait à l'abri de la guerre; le climat en était sain et Érasme comptait y rétablir sa santé. Le prince Alexandre pouvait y poursuivre ses études, dont Érasme s'occupait exclusivement. Sienne, toutefois, si voisine de Rome, ne pouvait retenir l'humaniste, dont Rome était depuis si longtemps le rêve. L'impatience le gagnait et il fallut que son élève consentît à le laisser partir seul.

Son passage à Sienne n'avait été signalé que par un recueil de petits traités moraux dans le genre des déclamations antiques, qu'il composa pour son élève. D'après une lettre à Glaréanus,

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le hasard voulut que l'une de ces déclamations, {AfiXérai, la déclamanon sur la mort, fût conservée dans les cahiers d'Érasme, qui la publia dans la suite. Cette œuvre prend un intérêt attendri, si l'on songe à la fin si prochaine du prince; nul doute pour nous qu'Érasme ne l'ait gardée pour ce motif. Érasme, arrivant à Rome vers la fin de févier I j'oç ou au commencement de mars, eut la malechance de tomber encore au milieu du second triomphe de Jules II, qui, cette fois, venait d'annexer Bologne. Les rapports qu'il va avoir avec ce pontife ne sont pas pour le lui faire aimer. Qu'il soit ou non l'auteur du libelle : De Julio cœlis excluso, dont il s'est toujours défendu, mais assez faiblement pour qu'on soit en droit de le lui attribuer, libelle plein d'esprit, d'ailleurs, et très lu, d'après Martin Dorp*, il ne peut voir en lui un successeur des apôtres. Les quelques mois qu'il va passer à Rome le rendront sévère pour ce luxe et cette magnificence de la cour romaine, très-lettrée, très-raffinée, mais dont les mœurs ne rappelaient en rien les temps apostoliques. Il n'ira pas jusqu'aux invectives de Luther, et il ne dira pas comme Hutten, parlant de la nouvelle Babylone : a Tout ce qu'on y désire, c'est or vieux, femme jeune et courte messe **. »

* Lettre à Érasme de i$i8,

•* Ét>ig.,nh

ip ÉRASME

Il n'aura pas non plus la vue juste de Montaigne, qui salue dans Rome ce ces ruines glorieuses, ce tombeau qui retient des marques et images d'empire, la seule ville commune et universelle. Je ne saurais revoir l'assiette de ses rues et de ses maisons, et ses ruines profondes jusquès aux antipodes, que je ne m'y amuse*. »

Il a pourtant un mot heureux dont il faut lui savoir gré et qui prouve qu'il n'a pas été parfois sans s'arrêter devant ces monuments de l'Antiquité encore debout, comme les Thermes de Constantin, le Colisée, et tant d'autres si dégradés depuis : ce Rome n'offre plus que ruines et décombres, cicatrices de ses vieux désastres. » Il dira même, lors de sa visite au cardinal Grimani, quand il était dans l'antichambre : ce J'allai à la fenêtre et je contemplai un instant la beauté du paysage; » il s'agit de la campagne romaine, si admirablement décrite dans les éMartyrs de Chateaubriand. Nous lui retrouverons également, quand il visitera la Suisse, quelques autres échappées sur la nature ; mais elles seront rares chez lui, comme, du reste, chez à peu près tous les érudits de la Renaissance. 11 n'est pas même sûr, quoi qu'en dise Passavant, qu'il ait été mené dans l'atelier de Raphaël, qui travaillait alors aux c( Stances » du Vatican, par Inghirami, dont

* III, 9» 36s.

nous parlerons tout à Theure. Nous aimerions cependant à le croire, parce qu'Érasme avait du goût pour la peinture; on le verra par son intimité avec Holbein et Durer. Par malheur, nous savons que, à Florence, il a passé indifférent devant le Dôme de Brunelleschi, devant le Baptistère, devant le palais Pitti. Il faut en prendre notre parti : les humanistes de la Renaissance s'occupent exclusivement de leurs études, sont « subjectifs, » comme disent les Allemands, négligent la Nature et ce qui s'agite autour d'eux.

Érasme a cependant vécu de la vie romaine.

Célèbre déjà, il a été reçu à bras ouverts par les savants, par la fleur de la société brillante et riche. Il y a retrouvé Carteromaque, l'aimable helléniste, qui venait le surprendre l'après-midi et causer littérature; ils avaient souvent la même table et le même lit; ce qui n'était pas rare alors entre amis. Carteromaque l'introduisit auprès d'Egidio de Viterbe, plus tard cardinal, pour le moment général des Augustins, très-versé dans les trois langues, et auprès de maints autres érudits dont il est parlé dans la Correspondance. Mais celui des humanistes qu'il paraît avoir le plus fréquenté, c'est Tommaso Inghirami, bibliothécaire du Vatican. Son surnom de Phèdre sous lequel Érasme le désigne, lui vint d'une représentation de VHippolyte de Sénèque, où il joua de-

vant le cardinal Riario le rôle de Phèdre. Cet érudit, grand prédicateur à la mode, n'a rien écrit; mais il a été peint par Raphaël et cela suf^ fit à sa gloire. C'est dans ce monde de la Curie Romaine qu'Érasme vécut à peu près durant tout son séjour. Comme la ville était alors le rendezvous de l'Europe lettrée, il y rencontra nombre de compatriotes, d'Allemands qu'il charmait par son savoir et son esprit, qui le citaient aux Romains comme type de l'érudirion des barbares.

Les bibliothèques faisaient, on s'en doute, les délices d'Érasme; car c'était bien un de ces hommes livresques à la façon de Montaigne. La Varicane était la plus riche et Inghirami lui en faisait les honneurs. La plus célèbre des librairies particulières était celle d'un Vénitien, le cardinal Grimani, qui comptait huit mille volumes et qu'il visita sur la fin de son séjour. Les collections de livres, de médailles et de manuscrits abondaient aussi dans les couvents avant le sac de I j'27, plus désastreux pour Rome que les Goths d'Alaric. Érasme visite la ville, non en artiste, il faut en convenir, mais en érudit, en badaud même, si le mot pouvait aller à un homme tel que lui. Il se délecte aux boniments du Campo dei Fiori ; ici le curieux, le philosophe trouve son aliment : il nous le montrera dans Y Éloge de la Folie, qui ne va pas tarder. Nous serons moins indulgent pour un autre goût, celui des combats

de taureaux, qui se donnent au palais même des papes, et qui font peu d'honneur aux successeurs des Apôtres.

Mais, s'il est un promeneur désœuvré, il ne perd pas la sévérité du moraliste. Quoique sceptique, sans qu'il en fasse profession, il n'en regrette pas moins l'éclipsé de la foi dans tous ces humanistes, ecclésiastiques ou autres, qui, trop épris des Anciens, vont, quelques-uns du moins, comme Pomponazzo, jusqu'à renier la tradition chrétienne. Il y avait là comme « un îlot païen en pleine société catholique, un paganisme d'une parfaite naïveté*. » Plus tard, le Cicéronien ne sera que l'écho spirituel et gai des réflexions qu'Erasme fit à Rome. Il raconte, dans ÏEccIésiasre, qu'il eut un jour une conversation avec un érudit qui s'autorisait de Pline pour démontrer la mortalité de l'âme. Le matérialisme gagnait dans les esprits. « Que de milliers de chrétiens, dira-t-il dans VExomoIogesis**, qui doutent de la résurrection des corps et de l'immortalité de l'âme?» Au xvii® siècle même, ce siècle dont on vante la foi, en 1625, le père Mersenne comptait, à Paris seulement, au moins cinquante mille athées***. Erasme a, sans doute, exagéré ce qu'il appelle des blasphèmes prononcés du haut de

• H.-F. Amiel, Journal, II, 229.

•*• Revue, 15 octobre 1888.

l'^Ô ÉRASME

la chaire; ce n'était, à tout prendre, qu'une imitation maladroite de la phraséologie antique, dont, malgré son mérite, Bembo lui-même, ce type du dcéronien, ne sut pas se défendre. Érasme, à coup sûr, tout perspicace qu'il était, ne mordait pas à cette vie insouciante et plantureuse qui va aussi scandaliser Luther, à ce luxe, à cette magnificence que nous excusons si volontiers. Il lui manquait peut-être, comme au fougueux sectaire, ce sangfroid du philosophe qui regarde les choses de haut et distingue la forme du fond. Avec cette disposition d'esprit, on s'étonne qu'il se soit lié à ce point avec le cardinal de Médicis, le futur Léon X, si tolérant, ou plutôt si indifférent en matière de foi, qui le prit en amitié et, dans la suite, comme pape, lui servit de bouclier contre ses ennemis.

Il se lia plus intimement avec le cardinal Riario, neveu de Jules II, celui-là même qui fit démolir l'Arc de Gordien, pour en employer les matériaux à ce magnifique palais, aujourd'hui h Chancellerie, que lui construisait Bramante. C'est à la demande de ce personnage et au nom de Jules II qu'il composa pour le Consistoire deux discours, l'un pour, l'autre contre la guerre qu'on allait déclarer à Venise. Il paraît que le pape fut mécontent des sentiments trop visibles de l'auteur, et que, s'il ne le manda pas, il le fit avertir de ne plus se mêler de politique. Riario ne lui en voulut pas néanmoins et lui conserva

son amitié même après la Folie, ce qui n'est pas le fait d'un prêtre ordinaire.

Sur les instances réitérées de Grimani, Érasme, prêt à quitter Rome, se décida enfin à cette visite, qu'il faut lui laisser raconter*.

ce Je me dirigeai, une après-midi, vers le palais du cardinal. Ne trouvant personne dans la cour, je remis mon cheval à un domestique et entrai dans les appartements. La première antichambre était vide, quoique les portes en fussent ouvertes, et je m'étonnai d'une telle solitude. A force de m'avancer, je rencontrai un Grec à une porte. « Que fait le cardinal, » lui demandai-je? — Le Grec, un médecin, je crois, me répondit que son maître était en conversation avec des personnes de qualité et me demanda ce que je voulais. — ce Voir (( le cardinal; puisqu'il est occupé, je repasserai. » — Revenant sur mes pas, je m'arrêtai un instant à la fenêtre, pour contempler le paysage. — ce N'avez-vous rien à faire dire au cardinal, » dit le Grec derrière moi. — « Ce n'est pas nécesa saire de le déranger; je reviendrai. » — Sur son invitation, je me nommai. A peine eus-je décliné mon nom, qu'il se précipita dans la chambre du cardinal, sans que je m'en aperçusse. Il ressortit à l'instant et me pria de ne pas m'en aller. Ju fus immédiatement introduit auprès du cardinal, qui

• Lettre à Euguhino.

me reçut comme si j'avais été cardinal moimême. Il fallut m'asseoir et causer littérature plus de deux heures, pendant lesquelles il me fit garder mon chapeau. Le cardinal chercha à me persuader de rester à Rome, où l'on prisait les hommes de mérite. Il mit aussitôt sa maison et sa bibliothèque à ma disposition. Il ajouta que le climat convenait à mon tempérament, que le palais qu'il habitait avait été bâti par un pape, qui avait donné la préférence à cet emplacement, parce que c'était le quartier le plus sain de Rome. Après un long entretien, il fit appeler son neveu, déjà archevêque, quoique tout jeune. Je voulus me lever à son arrivée; le cardinal s'y opposa, disant qu'il n'était pas séant que le maître se levât devant l'élève. Là-dessus, il me fit passer dans sa bibliothèque, et je le quittai pour toujours, sans renouveler ma visite. »

Cette lettre montre en quel cas Erasme était tenu par les princes de l'Église; c'est qu'il entrait déjà dans la gloire. Ses œuvres parues, les c4dages surtout, son savoir, sa conversation brillante, avaient séduit la société Romaine, alors la plus lettrée de l'Europe.

Érasme dut cependant s'arracher à tant de succès. Le prince d'Ecosse le rappelait à Sienne, d'où il était bientôt obligé de repartir pour son pays. Mais il ne pouvait quitter l'Italie sans faire un tour à Rome, dont il était si près.

Érasme y revint donc avec lui vers la Semaine Sainte, époque encore aujourd'hui la plus propice pour voir dans tout leur éclat les cérémonies catholiques. Ce deuxième voyage, de quelques jours seulement, fut uniquement consacré à la visite de la ville. L'archevêque de Saint-André garda même l'incognito pour mieux utiliser son temps, et tous deux partirent bientôt après pour Naples. Dignes pèlerins de la Renaissance, le maître et le disciple tenaient à voir l'Antre de la Sibylle. On ignore si c'est au site, maintenant désert, de Cumes, ou au lac Averne, que les deux touristes se rendirent. Erasme est à peu près muet sur cette excursion au pays Napolitain; il n'y a dans ses lettres qu'une simple allusion à la grotte si pittoresque du Pausilippe. Il revient à Rome par la voie Appia, sur laquelle il ne trouve rien à dire, malgré les souvenirs classiques qu'elle pouvait évoquer dans sa mémoire. De Rome l'archevêque repart pour l'Ecosse, où l'attendait, quatre ans après, la mort que nous savons, et son maître fait sa troisième et dernière halte dans une ville qu'il ne reverra plus.

Précisément alors se passaient en Angleterre des événements qui pouvaient influer sur la carrière d'Érasme; en avril ifoç, Henri VIII venait de succéder à son père, le peu regrettable Henri VIL Le nouveau roi, dont Érasme avait fait la connaissance à son dernier voyage, prince

lettré, qui l'avait déjà même honoré d'un autographe, semblait annoncer un règne heureux pour les savants. Montjoie, dans son enthousiasme, le pressait de venir prendre sa part des honneurs et des récompenses qu'on attendait d'un souverain moins avare que son père. Au dire du courtisan, c'était l'âge d'or promis à son pays : rien, en effet, ne pouvait faire prévoir la fin ensanglantée du règne. En même temps, Montjoie félicite Érasme de ses nouveaux c4dages qui font les délices des Anglais, et regrette de ne pas l'avoir accompagné en Italie. De plus, Warham lui offre un bénéfice. Enfin, il trouvera une lettre de change incluse dans sa missive; qu'il accoure donc.

Érasme se rendit à de si chaudes instances, qui lui ouvraient un horizon nouveau. Ses amis de Rome essayèrent de le retenir par l'offre de la charge de pénitencier, qui donnait des revenus considérables et acheminait à des fonctions plus hautes, même au cardinalat. Nous savons, par la visite d'Érasme à Grimani, les offres bien séduisantes aussi que le cardinal lui avait faites, de partager sa maison et sa bibliothèque, d'être son commensal sur le pied de l'égaUté. Mais Érasme ne peut ni ne veut se dégager des promesses faites à Montjoie. Il écouta peut-être aussi l'ambition de jouer un rôle à la cour de Henri VIII, rôle tout littéraire, bien entendu, mais qui pouvait

le séduire; il écouta surtout, à nos yeux, son inconstance native qui le promènera toute sa vie. Il ne revoit pas le cardinal, de peur de se laisser gagner, et il part avec espoir de retour. Mais cet espoir ne se réalisera pas : les événements qui vont suivre, sa santé, sa prudence surtout l'en empêcheront.

Erasme n'a-t-il rien gagné à son voyage d'Italie, et devons-nous prendre à la lettre le mot plus haut cité de Rhénanus? Les biographes allemands, Gaudin et Muller principalement, ne sont pas de cet avis. Nous nous rangeons, quant à nous, au jugement de Muller, dont nous extrayons les passages suivants :

(c L'opinion d'Erasme sur Rome et l'Italie a beaucoup varié : tantôt il déclare que le peuple Italien est celui qui lui a plu davantage et dont le commerce lui a été le plus agréable; tantôt il l'accuse de manquer de droiture; tantôt enfin il vante son instruction et l'ardeur qu'il apporte à la littérature classique. Ces jugements divers s'expliquent par les circonstances diverses où ils se sont produits. En Italie, il n'a que des éloges pour les Italiens, quand il écrit à ses amis. Plus tard, lorsque les Italiens, indisposés contre lui, lui reprochèrent de leur devoir toutes ses connaissances et toute son éducation, il s'exprima autrement. Quoi qu'il en soit, il est certain que le séjour d'Italie servit plus à compléter l'instruction

if Erasme que le séjour dans toute autre contrée. S*îl avait su voyager, la vie, dans ce beau pays, lui aurait ouvert des idées plus profondes et plus attrayantes que celles qu'il pouvait prendre dans des manuscrits muets et morts, dans le commerce de pédants et de chercheurs minutieux, grùbelnden. Mais il n'aimait un pays qu'autant qu'il pouvait y trouver des livres et des savants pour accroître ses connaissances et y puiser des sujets littéraires. Quant à développer sa pensée par une étude directe de la vie d'un peuple, par la contemplation et la comparaison des temps anciens avec les temps modernes et en étudier les changements qui en résultent, il ne s'en doutait pas. Il est risible de le voir se vanter d'ignorer l'Italien à l'égal de l'Indien. Blâmons les érudits de cette époque qui, pour parler une langue plus classique, rejetaient toute langue vivante, comme nuisible ou comme vulgaire*. »

Ces observations, nous les avons faites nousmême pour la plupart. Quant aux jugements divers qu'Érasme a portés sur l'Italie, Muller pouvait être plus indulgent et songer aux circonstances qui les ont motivés. On a beau, d'ailleurs, être Erasme, on n'en est pas moins influencé par la vie et les accidents qu'elle amène. Et puis, quel est l'esprit, même le plus ferme,

qui ne varie jamais? Nous aurons plus d'une fois l'occasion d'en faire la remarque. En résumé, quoi qu'en dise Rhénanus, l'Italie a été pour Erasme l'école où son talent a mûri, où il a pris conscience des idées qui vont remuer l'Occident. C'est de ce voyage qu'il faut dater le rôle qu'il va jouer comme humaniste et comme libre-penseur.

•SmM

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