‹ Un libre-penseur du XVIme siècle: ÉrasmeChapitre 22 sur 45 · IV, I · texte numérisé non relu

IV, I

pour lesquels Érasme aura la main si lourde : c( A quoi te sert de discuter sur l'insondable, abâ, Trinité, si tu manques d'humilité? Que nous importent les genres et les espèces*? » Enfin Gerson et Pierre d'Ailly, aux conciles de Bâle et de Constance, n'avaient pas attendu les prédications de Wessel et de Jean Huss pour élever la voix.

En I foç, ces plaintes étaient discrètes encore: on ne blâmait des abus trop évidents que sous le manteau de la cheminée, entre amis sûrs. Le vent était néanmoins aux améliorations; ce n'était alors qu'une brise; mais la tempête n'est pas loin. Érasme va donner le signal du réveil par V Éloge de la Folie, qu'il rédigea chez Morus, le coup de trompette précurseur de la bataille. Dans sa dédicace, il avertit que sous le masque de la plaisanterie se cachent des choses sérieuses, dont le lecteur peut faire son profit, a Nous avons, dit-il, loué la folie pas tout à fait en fou cependant. 35 Nous le croyons sans peine, c'est son œuvre maîtresse, celle surtout qui garde son nom de l'oubli.

C'est la Folie en personne qui va nous dire ce qu'il a sur le cœur et qu'il ne peut pas donner comme de son crû. Mais la précaution fiit inutile : personne ne s'y trompa. La Folie passe en revue à peu près tous les états de la société; la sadre

semble générale en ce sens, a La vie humaine n'est qu'un jeu de la folie; qu'est-ce autre chose qu'une comédie, où chacun, sous des masques divers, joue son rôle, jusqu'à ce que le chef du chœur le retire de la scène*?» Toutefois on sent que la Folie n'en veut sérieusement qu'à l'Église, à ses chefs, à ses moines surtout et à ses théologiens. Entrons un peu dans le détail; la chose en vaut la peine.

Michelet**, malgré sa pénétration ordinaire, n'a rien compris à l'esprit d'Érasme, qu'il juge froid et sans verve : a II touche à l'ineptie, lorsque, dans sa liste des fous, il met l'enfant; quand il voit dans l'amour, dans le mystère sacré de la génération, une folie ridicule. Cela est sot et sacrilège. » C'est, à notre sens, du sentiment à côté : lorsque nous parlerons d'Érasme éducateur, nous verrons au contraire chez lui le culte de l'enfant. Pour la folie de l'amour, ce n'est qu'une facétie, scabreuse quelquefois, pour couvrir ce qu'il va dire de plus grave et de plus vrai. Un mot, au surplus, sur ce qu'il dit des femmes, ce thème éternel des moralistes, toujours le même et toujours nouveau.

« C'est bien un animal sot, inepte même, mais combien plaisant et aimable, ridiculum et suave, qui adoucit et assaisonne par son com-

* IV, p. 365.

** Hist.» X, 320.

merce la morosité de l'homme. Que si, de fortune, une femme tient à passer pour sage, elle n'en est que deux fois plus folle. Sa grâce et sa beauté, qu'elle préfère à tout, la rendent maîtresse de son tyran. Ses joues délicates, sa voix flûtée, sa peau tendre, lui laissent une jeunesse éternelle. Et puis, que désire-t-elle dans la vie, si ce n'est de plaire à l'homme ? N'est-ce pas là que tendent toutes ces toilettes, ces fards, ces bains, ces coiffures, ces parfums, ces odeurs, cet art de composer, de peindre et d'orner son visage, ses yeux et sa peau? La beauté n'est-elle pas pour elle le premier don des dieux? » Ne pourrait- on pas répéter ici le mot si juste de M"™® de Staël : ce Éternelles plaisanteries qui ont cessé d'être immorales à force d'être ennuyeuses*? »

L'auteur ne considère dans la femme que la grâce; il l'appréciera mieux et plus justement ailleurs, dans les Colloques^ par exemple. Il fallait, dans la Foliey faire du roman folâtre, grossier même quelquefois, réaliste, pour conjurer le monstre qu'il va tout à l'heure agacer.

Passons aux grammairiens, qu'Érasme, grammairien lui-même, fustige d'importance et justement : ce Us jouissent, sibi placent, quand de l'air et de la voix ils menacent et terrifient une troupe

• De V Allemagne, II* partie, p. 20, Paris, 1818.

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tremblante d'enfants, quand ils assomment ces pauvres petits de coups de férule, de verge ou de fouet; quand ils se livrent contre eux et à cœur joie à toute leur barbarie. Ajoutez à cela qu'il y a autant et même plus de grammaires que de grammairiens : mon ami Aide, à lui seul, en a édité plus de cinq. » La Folie, sous ce rap port, n'aurait plus à se plaindre aujourd'hui : nos cuistres sont plus humains, mieux élevés, nos lois plus intelligentes et plus douces. Érasme pouvait se donner libre carrière : les grammairiens, ridicules ou quinteux parfois, ne sont pas dangereux.

Il n'en est pas de même pour la gent d'église, qui a bec et ongles.

« Les théologiens sont une espèce orgueilleuse et irritable : ils regardent de haut les autres mortels, qui ne sont pour eux que des animaux rampants. Ils sont fiers de leurs définitions magistrales, de leurs conclusions, propositions explicites et implicites, de leurs ruses sacrées. Ils vous expliqueront par quels canaux la tache du péché est tombée sur la postérité d'Adam ; de quelle manière, dans quelle mesure et en combien de temps le Christ a été conçu dans le sein de la Vierge; si le Christ, après sa résurrection, a pu manger et boire. Leurs niaiseries, XewToXoTiat, plus subtiles encore, ne se comptent pas, notions, relations, instances, formalités,

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quiddités, eccéités ; on ne les comprend plus. Le corps du Christ est-il autre au ciel que sur la croix ou dans le sacrement de l'eucharistie?

Comment s'opère la transsubstantiation? Ces théologiens s'applaudissent à tel point, se rengorgent si bien, qu'il ne leur reste pas une minute pour lire même une fois l'Évangile ou les Êpîtres de saint-Paul, tant ils sont nuit et jour occupés de ces sottises où ils se complaisent. Mais ils croiraient déroger à la dignité des Saintes Lettres, s'ils obéissaient aux règles de la grammaire. »

Érasme, dans sa Correspondance, se permettra ' bien d'autres critiques, toutes aussi fondées : ce Nos professeurs de religion ne songent, en grande partie, qu'au ventre, au luxe et à l'argent*. » Comme on comprend, en présence de tels abus, de telles inutilités qui n'ont pas encore disparu, que « la théologie chrétienne ait été, depuis le xvi* siècle, le pire ennemi de la science**! »

Érasme mettra plus tard une sourdine à sa critique ; ce Ce n'est pas que je condamne les études qui se font aujourd'hui dans les écoles; je voudrais seulement leur voir traiter ces questions avec plus de sobriété, de chasteté surtout, »

• Lettre VI, 2$8, 15 19.

•* Renan, Histoire d^ Israël, I, 60.

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dira-t-il dans sa éMéthode théologique*. Mais en vain, le coup était porté; les théologiens le lui montreront bien. Grâce à ses travaux, à ceux de Lefevre, plus tard à ceux de Luther, ces questions devinrent à Tordre du jour, au XVI® siècle: ce Les cordonniers, coriariU discutent aujourd'hui sur le libre-arbitre dans leurs beuveries, » lisons -nous dans F Hyper aspires**. Les successeurs d'Érasme, libres - penseurs comme lui, sinon au même degré, n'ont pas oublié sa verve railleuse; seulement ils ne l'ont pas cité, Rabelais et Montaigne entre autres, qui vivaient, il est vrai, dans un moment plus diiBcile.

Nous ne pouvons nous dispenser de rapprocher de cette caricature dans iaFoliey l'énumération que fait Rabelais *** de la librairie de Saint-Victor :

ce Beda de optimitate triparum;

ce Barbouilamenta Scoti;

« Callibistratorium caffardiis, actore M. Jacobo Hocstratem hereticometra;

« Manieries ramonandi fournellos, par M. Eccium;

(( Tarraballationes doctorum Coloniensium adversus Reuchlin ;

« Sutoris adversus quendam qui vocaverat eum fripponnatorem. »

* Méthode tbèologique, V, 69.

*»• Pant., II, 7.

Remarquez que les auteurs visés ont tous été les ennemis d'Erasme; Rabelais aurait pu le dire.

Quant aux moines, nous en savons déjà long sur leur compte; mais Érasme ne pouvait pas leur refuser une place dans la Folie.

ce Le comble de la piété pour eux, c'est de ne pas toucher aux lettres, même de ne pas savoir lire. Puis, quand ils ont braillé de leur voix d'âne une certaine quantité de psaumes qu'ils ne comprennent pas, ils croient avoir charmé les oreilles des saints. D'autres évitent avec horreur le contact de l'argent, comme si c'était du poison, mais ne craignent pas de toucher au vin et aux femmes. »

Sur les moines, les (Adages sont encore plus explicites.

a Je ne mets pas en cause les moines pieux; je ne m'attaque pas à l'ordre même : je ne stigmatise que les mauvais moines, dont le nombre est partout excessif Us se sont tellement ingérés dans toutes les parties de l'État, qu'il ne se fait rien sans eux. Us trônent dans les assemblées des fidèles, qui est la place natureUe des évêques. Us sont maîtres des écoles. Ce sont eux qui administrent les sacrements de l'Église, qui ordonnent les prêtres. C'est dans leur sein que le peuple verse ses actes les plus secrets. Les princes ne concluent point de traité sans leur participation.

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Sans eux point de mariages. Au théâtre, dans les réunions publiques, ce sont eux les chefs et les ordonnateurs ; tant ils ont dépouillé toute honte ' On ne peut pas même mourir sans eux. Si les rois songent à une entreprise coupable, c'est par eux qu'ils la mettent à exécution. Que les papes méditent un acte contraire à la sainteté apostolique, ils s'en font les ministres. S'il survient une guerre, s'il se commet une exaction ou une remise honteuse, le premier rôle est à eux. C'est ainsi que le peuple est abandonné à la rapacité des loups, sous la tyrannie des évêques, qui ne sont plus des pasteurs, mais de vrais brigands*. >

Erasme ne tarira plus à leur sujet : dans sa lettre de ifiç au cardinal-archevêque de Mayence, il va jusqu'à les opposer aux papes et aux rois eux-mêmes : « Tout en étant les satellites de la Cour de Rome, les Frères Mendiants en sont venus à ce degré de nombre et de puissance, qu'ils se font craindre des papes et des rois. C'est en vue du lucre et de la tyrannie, qu'ils ont étendu leurs filets sur les consciences. Ils parient des indulgences de manière à scandaliser les simples particuliers. » Il dira dans une autre lettre : « On n'est bien vu d'eux qu'en leur envoyant un panier de poisson, des habits, du

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pain ou du fromage*. » — ce II serait peut-être expédient pour l'État qu'on mît une limite aux couvents. La vie monacale est oisiveté pure, lorsque les moines n'ont pas une conduite réglée et ne se livrent qu'à la paresse, » lisons-nous dans le Trince chrétien. Érasme n'était là, du reste, que l'écho spirituel d'une idée dès longtemps répandue dans le monde sérieux. Dès 14 14, au concile de Constance, Gerson avait déclaré que c'était parmi les moines que se trouvaient les plus imparfaits des hommes, unvolkommensten (S^enschen, suivant le mot de Meiners**. Comment s'étonner alors qu'Erasme, dans une lettre, il est vrai, se prononce contre les vœux perpétuels***?

On lit dans le "Recueil des Conciles de WiU kins**** une bulle papale qui reproche aux moines a de profaner les lieux saints, les églises mêmes, de leurs débauches, sanguinis et seminis effiisione, » nous ne traduisons pas la fin de la phrase. C'est, au demeurant, au xvi® siècle, comme une levée générale des bons esprits contre ces religieux: ce Un moyne ne laboure comme le paysan t, ne garde le pays comme

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