‹ Un libre-penseur du XVIme siècle: ÉrasmeChapitre 23 sur 45 · XXII · texte numérisé non relu

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••• Lettre à Grunnius.

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l'homme de guerre, ne guérit les malades comme le médecin, ne presche ni endoctrine le monde comme le bon docteur évangélique et pédagoge; ne porte les commoditez et choses nécessaires à la république comme le marchand*. » Voilà plus de trois siècles que ces choses ont été dites, et nous sommes encore à nous débattre contre ceux, en grand nombre, qui les soutiennent!

Erasme flagellera les moines toute sa vie; citons, pour en finir, ce qu'il en dit dans son T>e linguâ :

« Soixante mille Franciscains (notons le chiffre) promènent par le monde leur langue diffamatrice. Les magistrats et les évêques leur ont délivré mille diplômes de dispenses, quelquefois au détriment de leur ordre. Il faudrait examiner cependant si, pour quelques bons moines opprimés, il est utile de nourrir un essaim incalculable, rot agmina, de malfaiteurs. Us ont des dogmes secrets qu'ils ne communiquent qu'aux initiés. Il est dit dans ces dogmes qu'il est loisible et pieux, fas piumque, de se défaire parle poison de ceux qui méditent la ruine de l'Église. » Pascal tonnera contre eux avec plus d'éloquence assurément, mais se gardera d'alléguer Érasme, peu en honneur chez les Jansénistes.

* Garg,, I, 40.

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Passons aux prêtres maintenant et n'oublions pas qu'Érasme était prêtre lui-même :

a Ils croient avoir bien accompli leur tâche, s'ils ont ânonné leurs petites prières, preculas, tant bien que mal; le diable m'emporte, mehercule, si Dieu peut les ouïr et les comprendre, puisque c'est à peine s'ils s'entendent et se comprennent eux-mêmes. Les prêtres, du reste, ont cela de commun avec les laïques, qu'ils aspirent tous à une moisson de bénéfices. »

La Folie est encore bonne fille : les oAdages sont autrement sévères :

a Quel bruit, rragadias, les prêtres ne font-ils pas pour leurs dîmes! Ils ne donnent le baptême que contre espèces, nisi numeres; ils ne consacrent le mariage que contre espèces ; ils ne confessent que dans l'espoir d'une récompense et se font payer pour dire la messe ; ils ne chantent pas, ils ne prient pas, ils n'imposent pas les mains gratis. Ils n'administrent enfin la communion que oourde l'argent. Us ne font rien pour rien : il faut eur acheter la sépulture, même en un terrain qui ne leur appartient pas. »

La Folie ne ménage guère les papes euxmêmes; elle les ménage si peu, que nous avons peine à comprendre qu'un prêtre ait osé tenir un pareil langage en i j'oç ; nous le permettrionsnous aujourd'hui?

ce Lequel d'entre les papes ne consacre toutes

ses ressources à acheter sa place, et, une fois achetée, à la défendre par Tépée (comme Jules 1 1), le poison et toutes les violences possibles? Il n'est pas d'homme qui mène une vie plus rooUe ou moins inquiète; les papes croient avoir assez fidt pour le Christ, s'ils ont sacré les évéques sous un costume mystique et presque théâtral, avec leurs cérémonies, leurs titres de Béatitude, de Révérence et de vSainteté, avec leurs bénédictions et leurs excommunications. »

Revenons aux (Adages pour compléter le tableau.

€ Pourquoi vouloir appeler Patrimoine de saint-Pierre ce que saint-Pierre lui-même s'est glorifié de ne point avoir ?» — « Des dogmes semblables (l'infaillibilité) n'ouvrent-ils pas une large porte à la tyrannie, si un si grand pouvoir vient à tomber entre les mains d'un homme impie et corrompu? » — « Aujourd'hui ceux qui se urguent d'être les vicaires et les successeurs de Pierre, le chef de l'Église, et des autres Apôtres, mettent toute leur confiance dans le pouvoir humain. Us hantent les cours des princes, où je ne dirai pas ce qu'ils font. Us guettent les testaments, courent après la fortune et se font les complaisants de la tyrannie des rois *. »

Trente ans plus tard, à une date plus scabreuse

• Adagês, IV, I, 858.

que celle de i ^'09, Rabelais, qui ne manquait pourtant pas d'une certaine dose de prudence, sera tout aussi hardi :

a Le pape doibt à feu incontinent empereurs, roys, ducs, princes, républiques et à sang mettre, qu'ils transgresseront un iota de ses mandemens, les spolier de leurs biens, les déposséder de leurs royaulmes, les proscrire, les anathématizer*.» — « Frappe, féris et meurtris tous roys et princes du monde, en trahison, par venin ou autrement, quand tu voudras ; déniche des deux les anges : du tout auras pardon du papegaut; à ces sacrez oiseaux (les évêques) ne touche, d'autant qu'aymes la vie, le profit, le bien tant de toy que de tes parens et amis vifs et trespassez **. »

Si eue n'est pas tendre pour ses ministres, la Folie change de ton pour parler de la religion : on sent sous ses paroles, même un peu légères, comme nous allons voir, qu'elle éprouve avec Érasme comme un respect involontaire :

a La religion chrétienne a, ce me semble, une certaine parenté avec la folie (n'oublions pas le mot profond, si connu, de la folie de la croix), et ne s'entend nullement avec la sagesse. Voyez les enfants, les vieillards, les femmes, les simples, fatuosy comme ils se plaisent aux cérémonies, aux

"^ Pant., IV, so, •• Pant, V, 8.

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choses de la religion, comme ils sont les premiers autour des autels. »

Mais elle ajoute :

« Combien grand est le nombre de ceux qui vouent un cierge à la Vierge, mère de Dieu, et cela en plein midi, quand il n'en est nul besoin ! D'autre part, combien peu s'étudient à rivaliser avec elle de chasteté, de modestie, d'amour des choses saintes! Et pourtant le vulgaire attribue plus de puissance à la Vierge-mère qu'à son fils. Quelles folies les prêtres n'admettent-ils pas sans peine, n'entretiennent-ils pas, sachant bien que c'est pour eux une source de profit ! »

On démêle, néanmoins, comme un sentiment intime, toujours respectable, même quand on ne le partage pas; Erasme, tout sceptique qu'il est, n'en fera jamais fi. Bien au contraire, il cherchera à le répandre, à l'épurer, à le généraliser, mais à un point de vue élevé, tout philosophique, que n'ont compris de son temps ni catholiques, ni protestants. C'est, à nos yeux, l'ancêtre de M. Renan, s'il veut nous permettre la comparaison.

Sur les princes la Folie ne se donne pas aussi libre carrière et pour cause : Erasme les ménage, parce qu'il a besoin d'eux. Si l'on pèse cependant le peu qu'il en dit, on devine les sous-entendus et leur part n'est pas des plus belles.

a Ils croient avoir rempli tous leurs devoirs en

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allant constamment à la chasse, en entretenant de beaux équipages, en vendant à leur profit magistratures et gouvernements, en inventant tous les jours de nouveaux moyens de diminuer l'avoir de leurs sujets pour grossir leur fisc. »

Dans les oidages, Érasme avait déjà noté la vénalité des charges, cette plaie de l'ancien régime : a Est-il aujourd'hui dans la plupart des pays une magistrature, un office, une charge qui ne soit pas achetée? » Il dit ailleurs : « De tous les oiseaux, l'aigle est le seul qui ait paru aux sages représenter dignement la royauté; il n'a ni beauté, ni ramage; mais il est Carnivore, rapace, pillard, dévastateur, querelleur, solitaire, haï de tous les oiseaux; il a un immense pouvoir de nuire et plus de volonté encore que de pouvoir*. »

C'est, peu s'en faut, le langage d'un démocrate; on y trouve comme un avant-goût des réformes si longtemps et si vainement demandées, comme un programme andcipé de notre 1789. Nous reviendrons là-dessus, lorsque nous aurons à préciser les sentiments d'Érasme en politique.

La Folie eut un succès immense': elle fut traduite dans toutes les langues et il eft parut vingtsept éditions du vivant de l'auteur. Jusqu'alors

•Adages, Ul, S.

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la satire s'était exercée sur le moine, sur le bourgeois, quelquefois sur l'Église; jamais, que nous sachions, sur la politique et sur les dogmes. On s'était contenté de s'en prendre aux travers et aux ridicules que la Folie ne ménage pas non plus; avec quelle verve? On a pu en juger. Nous ne connaissons qu'une œuvre dont Érasme ait pu s'inspirer, c'est la Nef des Fous, U^rrenschiff, de Sébasden Brandt, si répandue en Allemagne. La Folie est donc une œuvre de tout point originale; elle a eu, depuis, de nombreux imitateurs, qui se sont bien gardés de la citer, à commencer par Rabelais dans son TamagrueL

Nous adoptons comme nôtre ce jugement de Gaudin*; ce sera notre conclusion sur ce livre fameux, qu'Holbein à si bien illustré.

ce La gaîté de Morus, son penchant à ridiculiser la sottise, avaient donné l'essor aux idées de l'auteur. Le nom même de Morus, qui rappelait le mot grec î^^pta, semble avoir poussé Érasme, après son retour d'Italie, à surprendre son ami par cette satire si gaie, où la Folie vante elle-même ses exploits. Aucun présent ne pouvait être plus agréable à ce Démocrite de son temps : il y reconnaissait à» chaque ligne l'heureux imitateur de Lucien, l'ennemi déclaré de la superstition, des prétentions mal fondées. L'œuvre lui semblait

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le résultat de tout ce que sa vue pénétrante avait remarqué dans toutes les conditions et tous les âges de ridicule, de sot, de fou et d'insensé. Aucun préjugé fâcheux, aucune prétention, aucune vanité ridicule n'y étaient épargnés. Et tout cela, sans que le satirique tombât dans la déclamation grossière ou le rigorisme pédant. »

Nous ne partageons plus l'avis de Gaudin, quand il prétend qu'Erasme n'avait pas l'intention de publier son livre. A coup sûr, il hésita devant la tempête qu'il prévoyait; mais son intention n'était pas de laisser de telles pages dans ses cartons : il en communiqua même des passages à plusieurs de ses amis. Une copie s'en imprima à Paris à son insu, remplie de fautes, mais qui s'enleva rapidement : il y en eut sept éditions en quelques mois. Les maîtres de la science, des princes, des hommes d'Etat s'en réjouirent et remercièrent l'auteur. Léon X luimême, homme d'esprit, ne devait pas tarder à l'approuver, quoiqu'elle ouvrît la porte à la Réforme sur le point d'éclater. Plus l'écrit affichait une forme légère, plus grand en fut l'effet. L'édition revue par Érasme et parue chez Badius est de If 12.

Erasme fut presque au regret d'un tel succès: il avoua plus tard qu'il était peut-être allé trop loin, sur le chapitre des femmes notamment.

Parlant des vieilles coquettes, il faut avouer qu'il

est d'un réalisme qui dépasse la mesure de ce qu'on appelle aujourd'hui le document y surtout pour un prêtre: il les accuse de..., mais impossible de traduire : infimœ puhis sylvam vellere^ vieras ac purres ostenrare mammas. C'est de la polissonnerie au moins inutile, et nous ne savons comment s'en put tirer le traducteur français de répoque. Vers 1^27, répondant à un de ces libelles qui pleuvaient alors sur lui, Érasme déclare que « il a composé la Folie dans des temps calmes, lorsque le monde s'endormait dans les cérémonies et les prescriptions humaines, et qu'il se serait bien gardé de l'écrire, s'il avait prévu la tempête déchaînée depuis. » Mais l'effet était produit, et, au fond, croyons-nous, il n'en était pas aussi fôché qu'il le dit. De la Folie date sa gloire en Europe, et il faut avoir l'esprit rétréci pour avancer, comme MuUer*, que, a au point de vue de Tart, ce n'était pas un livre réussi, et qu'il n'y a d'excellent que des remarques particulières, anxelnen^ » La satire est réussie tant au point de vue de l'art que de la philosophie et de l'observation: elle se lit encore avec charme, et nous ajouterons, avec profit.

Nous ne pouvons pas quitter cette satire si mordante, qui venait si à point, sans dire un mot des critiques qu'elle souleva dans le clan catho-

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