‹ Un libre-penseur du XVIme siècle: ÉrasmeChapitre 26 sur 45 · M ■ ■ —*■ — ■■ —■■-■■ — ■■■■ ■ I II · texte numérisé non relu

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Mais cette détresse, momentanée du reste, n'arrêta jamais son ardeur pour l'étude, et c'est pour cela aussi qu'il faut s'incliner devant ces humanistes de la Renaissance, travailleurs infatigables> que nous n'imitons plus. Nous savons son intimité avec le doyen de Saint-Paul, et les sacrifices que ce doyen faisait pour l'école adjacente à son église. Il songea à Érasme pour en améliorer l'enseignement qu'il surveillait lui-même, et c'est à son instigation qu'Érasme composa une manière de syntaxe, qui ne fut publiée qu'en ij'50, à Anvers. A cette syntaxe s'ajoutèrent d'autres opuscules, des odes, des prières, à l'usage des écoliers. Mais le traité le plus important qu'Érasme composa pour Colet, ce fut son Abondance, De duplici copia verborum et rerum, espèce de rhétorique élémentaire et quelque peu diffuse. Érasme l'avait conçue à Orléans, lors de son séjour en France, avec l'idée de la dédier d'abord à Adolphe de Bourgogne, fils de la marquise de Wèere, puis au prince Henri Tudor, devenu roi depuis. Il la céda à Colet, qui consacrait à peu près tous ses revenus à son école, et qui lui promit quinze angelots, cent cinquante fi'ancs environ, d'honoraires. Colet, un peu serré, eut le malheur d'oublier sa promesse : de là un échange de lettres aigres-douces, où Érasme insinue la parcimonie du doyen. Le doyen s'exécuta et l'amitié n'en fut pas atteinte; car Érasme était

fidèle à ses attachements, quoi qu'en dise MuUer *, toujours peu sympathique à son héros : sa Correspondance le démontre surabondamment, ainsi que le portrait, déjà cité, qu'Érasme traça de Colet après sa mort, en i f 1 9.

Ces opuscules ont été composés presque tous à Cambridge, où il demeura longtemps, quoiqu'il eût renoncé à sa chaire de grec. A Londres les vivres étaient chers et la suette y avait fait son apparition. Erasme vivait avec ses minces ressources et avec ce qu'il arrachait de ses Mécènes. Outre la traduction de certains morceaux de Plutarque et de Lucien, il s'occupait déjà de son édition de Sénèque et de saint- Jérôme, qui ne devaient paraître que sur le Continent, et songeait entre temps à la révision du texte grec du Nouveau Testament. Enfin il termina son séjour à Cambridge par la révision de ses oAdageSy qu'il se disposait à publier derechef.

Ce troisième voyage d'Érasme, que nous connaissons en grande partie par sa correspondance avec le légat Ammonio, le dégrisa sur le compte des Anglais, malgré les amitiés qu'il s'y était faites et la considération dont il y fut entouré. Non-seulement il y avait de nouveau côtoyé la détresse, mais il ne pouvait s'accommoder ni au caractère, ni aux mœurs des Anglais. La

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barbarie native de cette nation n'avait pas encore î disparu : les maîtres de l'école de Saint-Paul,

Colet lui-même, frappaient leurs élèves avec brutalité. Un siècle plus tard encore, la grande Elisabeth n'aura pas la main légère pour les femmes de sa suite. Puis la gravelle avait reparu; tout cela, avec la cherté des subsistances, lui fit regretter la terre ferme. Nous ne dirons pas avec Muller* que sa gravelle tenait peut-être à l'usage fréquent des vins fins. Heureusement, Muller ajoute que ce n'était pas un buveur dans le mauvais sens du mot. Erasme aimait le bon vin, à coup sûr, et ses amis ne lui en laissaient pas manquer. Il savait par expérience, lui, malingre toute sa vie, à quel point le vin de bonne qualité sert à l'entretien de la machine.

C'est dans une de ces attaques de gravelle que Warham, homme d'esprit autant qu'ami sûr, lui adresse le billet suivant :

« L'usage veut qu'au début d'une lettre on souhaite bonne santé même à qui se porte bien; c'est surtout à propos, quand on écrit à Erasme souffrant. J'espère, je désire que vous soyez débarrassé de votre pierre. A quoi bon des pierres en un si petit corps? Que peut-on bâtir dessus? Vous n'avez pas, j'imagine, un somptueux édifice à construire; les pierres ne sont donc pas votre

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affaire. Ne craignez pas la dépense pour vous délivrer aussi tôt que possible d'un poids inutile. Je vous envoie dans ce but trente angelots (trois cents francs). Employez cet or à votre santé, que je paierais plus cher encore. Vous avez de grandes choses à accomplir que vous ne pouvez entreprendre sans la santé. Rétablissez-vous complètement et ne nous privez pas par votre maladie des heureux produits de votre savoir. »

Ses autres amis ne prenaient pas moins de part à ses souffrances : ils le consolaient, l'encourageaient de toute façon et l'approvisionnaient . toujours de chevaux. Érasme trouvait, il le croyait du moins, du soulagement à ses maux dans l'exercice du cheval.

De Cambridge il fit un pèlerinage à la chapelle de Sain te- Marie, à Walsingham, et lui dédia, pour toute offrande, un petit poème grec, en vers iambiques, digne de l'Anthologie :

« Salut, sainte mère de Dieu, à toi, la femme unique, vierge et mère à la fois! Chacun t'apporte des présents à sa manière: l'un t'offre de l'or, l'autre de l'argent, d'autres de riches pierreries. L'un vient ici pour sa santé, l'autre pour sa fortune. Celui dont la femme est en mal d'enfant, achète volontiers auprès de toi son futur nom de père. Le poète ne t'honore pas moins. Ce qu'il te demande avec le plus d'instance, la première, la plus haute récompense qu'il recherche, c'est un

cœur pieux, un cœur saintement dévoué à Dieu, un cœur libre de péché, exempt de souillure, qui ne nécessite aucune expiation pour effacer ses fautes. »

Cette prière est une perle que Muller a le front de mettre à côté de l'invocation à sainte Geneviève, dont nous avons parlé plus haut! Malgré ses (Adages, malgré son Soldat chrétien, malgré même sa Folie, Erasme était-il donc si dénué d'idéal, de tout sentiment religieux? Est-ce donc de la superstition au poète de faire parfois trêve à la froide raison! Érasme était libre-penseur, à n'en pas douter, mais n'a jamais été ni athée, ni matérialiste.

Un Juif, un philosophe sympathique, s'il en fut, Moïse Mendelssohn, a dit, au x v 1 1 1 ® siècle * :

a La vraie, la divine religion ne s'arroge aucun pouvoir sur les idées et les jugements, n'a aucune prétention aux biens de la terre, aucun droit aux jouissances, à la propriété, aux richesses, n'en réclame pas l'usage : elle est tout esprit et tout cœur. »

Érasme, à ses heures, avait aussi son grain de mysticisme, et on a eu tort de lui dénier toute onction; n'a-t-il pas écrit quelque part: « On se met en cellule, quand on veut apprendre, dans la solitude, à détacher sa pensée du monde pour se recueillir dans la simplicité du cœur**? »

* Rettung der Juden, II, 492.

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