‹ Un libre-penseur du XVIme siècle: ÉrasmeChapitre 28 sur 45 · PAYS-BAS · texte numérisé non relu

PAYS-BAS

u départ, il éprouva encore une de ces contrariétés si fréquentes dans sa vie de locomotion constante, qui le mit hors de lui. ce Ces fripons de matelots, écrit-il à Ammonio, portent la valise où étaient mes manuscrits, dans un autre bateau, soit pour avoir l'occasion de me voler, soit tout au moins pour m'extorquer un pourboire et me forcer ainsi à racheter mon propre bien. Je crus perdre le produit de tant de veilles; j'en éprouvai autant de chagrin qu'un père peut en éprouver à la perte de ses enfants. Ces gens se comportent envers les étrangers avec tant d'impudence, que j'aimerais

lyS ÉRASME

mieux avoir affaire à des Turcs. Je ne comprends pas que l'Autorité les laisse maltraiter à ce point les voyageurs et déshonorer ainsi toute l'Angleterre. » Débarqué à Calais, avec sa valise retrouvée, il reçoit une lettre de Servais, qui venait d'être nommé prieur de Stein; cette lettre l'engageait à rentrer au couvent et contenait certaines allusions sévères à ses voyages perpétuels. Outre les souvenirs amers qu'elle lui remémorait, elle avait passé par plusieurs mains, et cela n'était pas pour lui plaire. Il y répondit avec une rare franchise, que Gaudin et MuUer sont obligés de reconnaître. Nous la donnons en partie, malgré sa longueur, parce qu'Erasme s'y montre à découvert.

« Dieu m'est témoin que je tâche de faire ce qu'il y a de mieux à mon sens. Si j'ai quitté le cloître, ce n'a pas été par amour du monde, ni pour lui donner le moindre scandale. Vous savez que c'est par artifice et par ruse que j'ai été poussé à la vie monacale, sans que j'y fusse porté de moi-même. Depuis que les circonstances et l'assentiment de mes supérieurs m'ont permis de quitter, j'ai avancé dans la vie et me suis de plus en plus convaincu que je n'étais pas fait pour cet état. Je me suis souvent demandé si je ne devais pas rentrer au couvent pour y mener une vie de silence et de méditation; mais je n'ai trouvé cette vie nulle part. Les religieux mènent partout une

conduite sensuelle et morte, dont il ne reste pour la religion que des cérémonies.

a Vous estimez que le bonheur du siècle se fonde sur la vie monacale ; vous tenez pour perdus ceux qui changent le froc pour l'habit séculier. Je ne crains pas de vous dire que la corruption des temps a pour source et pour principe la conduite des moines; ce qui ne signifie pas que, dans l'origine, ces institutions n'aient été utiles au salut. Au surplus, ma santé, que l'âge, la maladie et le travail ont affaiblie, ne me permet pas de changer ma manière de vivre. Quant à ce que vous remarquez au sujet de mes fréquents voyages, je réponds que je ne les ai entrepris que lorsque la peste, ma santé ou mes études m^ ont obligé. Partout où j'ai demeuré, ma tenue a été approuvée par les plus gens de bien. Il n'y a pas de pays en Europe d'où je n'aie reçu les plus pressantes invitations. Si j'ai dépouillé l'habit de l'ordre, c'était en partie pour causes extérieures, sur les représentations de mes amis, qui ne le trouvaient pas convenable à mes relations. Pour ce qui a rapport à l'emploi que vous voulez me donner, je dois vous en remercier, puisque j'ai refusé d'entrer au service d*archevêques et de princes. Je ne cours pas après de gros revenus, après la fortune, pourvu que j*aie de quoi subvenir à ma santé et à mes études sans être à charge à personne*

l8o ÉRASME

« Toutes les fois que j'ai eu l'idée de vous revenir, elle s'est vite évanouie, lorsque j'ai réfléchi à la haine et au mépris que vous avez pour tout homme bien pensant, à vos conversations où l'on ne sent jamais le véritable esprit chrétien, à toute votre manière de vivre qui n'a rien d'enviable. En outre, ma délicatesse, mon âge et mes travaux me mettent dans l'impossibilité de me rendre à votre désir. Voilà longtemps que je souffre du mal terrible de la pierre; je ne bois que du vin pour me soutenir, et je ne m'accommode ni de tout aliment, ni de toute température.

« Les bonnes gens s'imaginent que le christianisme et la piété ne se trouvent que dans les ordres monastiques, dans le costume, dans le régime ou dans de futiles cérémonies. D'après ce principe, ils tiennent pour perdu celui qui s'habille de noir au lieu de blanc, qui échange le capuchon contre le chapeau. Telle n'est pas ma manière de voir, je le déclare hautement. Les ordres religieux n'ont pas peu contribué à la chute de la religion. Ils ont multiplié d'une manière effrayante par la faute et la faiblesse des papes. Peut-on imaginer rien de plus corrompu, de plus sale que les cloîtres ? »

C'est, on peut dire, une lettre -manifeste, qu'Erasme pouvait, à cette date, écrire sans danger : il avait quarante-huit ans, revenant

ÉRASME l8l

d'Angleterre avec l'auréole de la gloire, et les troubles religieux n'avaient pas encore éclaté. Mais Servais, ami tiède, n'en dut pas être réchauffé et garder cette lettre pour lui seul. C'est bien la pensée d'Erasme exprimée sans détour, quoi qu'en disent les biographes réformés, qui n'y trouvent que le langage de la raison, sans la moindre étincelle d'une inspiration plus haute, hoéren Leitung, comme dit MuUer*. Quant à nous, la raison nous suffit.

Après avoir expédié cette lettre, Erasme prit congé de Montjoie qui était sur le Continent, et alla passer deux jours à Saint-Omer, chez l'abbé de Bergues, qui lui fit un présent, et se dirigea sur Bruxelles. Mais il était dit que, comme d'habitude, le voyage ne s'effectuerait pas sans encombre : entre Rosebecque et Gand, il fit une chute de cheval qui pouvait lui être fatale et dont il se releva pourtant, non sans de vives et douloureuses contusions, qui l'obligèrent de rester quelques jours à Gand.

A Bruxelles, le chancelier Sauvage le reçut avec empressement : a Voici un homme, dit-il aux conseillers présents, qui ne sait pas encore ce qu'il est, » et se tournant vers Érasme, il ajouta: ce Le roi vous destine un grand évêché en Sicile; mais voilà que le pape s'en est réservé la nomina-

l82 ÉRASME

don. Le roi a écrit au Saint-Père pour vous recommander. » L'entretien s'arrêta là et la cour de Rome disposa du diocèse pour un autre. C'est alors que Charles d'Autriche, pour le dédommager, conféra à Erasme le titre de conseiller avec une pension de quatre cents florins, à la condition expresse de la part d'Erasme de voyager en liberté où l'appelleraient ses travaux littéraires ; car il n'eût pas sacrifié sa liberté pour n'importe quel revenu. Le train de sa vie n'en fut pas changé, et il ne manqua pas de se soustraire aux occupations de cour, au point de se refuser à toute recommandation. Mais cette place de conseiller, toute platonique qu'elle resta, n'en aura pas moins d'influence sur sa carrière, et lui permettra plus tard de décliner les offres de France ou d'Angleterre.

Les biographes ne sont pas d'accord sur le moment précis où il fit son premier voyage à Bâle, et il est difficile, en effet, de se reconnaître dans ces va-et-vient perpétuels de l'humaniste. Il est probable qu'il ne séjourna que peu de jours à Bruxelles, et qu'il se mit en route le plus tôt possible pour aller surveiller l'impression des travaux préparés en Angleterre.

L'Allemagne, pays nouveau pour lui, l'accueillit avec enthousiasme. A Mayence notamment, la réception fut des plus chaleureuses* Toutefois il ne s'attarda pas en chemin et alla s'enfermer dans

les étuves Germaniques, comme il appelle ces grands poêles dont il dira tant de mal, parce qu'il ne pouvait en supporter la chaleur lourde, étouffée, qu'on y respire. Pendant qu'on imprimait la nouvelle édition des oidages, dont il avait accru le nombre en Angleterre, et les traités de Plutarque dont nous avons fait mention, il revoyait ïc4bondance pour iMathias Schurer, grand éditeur de Strasbourg. 11 travaillait en même temps à son saint- Jérôme, avec les frères Amerbach de Bâle et se réservait la correspondance de ce Père.

Le voici donc à Bâle chez Froben, le rival des Aide et des Esrienne. Il n'oubliera pas l'intimité qui s'établit entre lui, Froben et les Amerbach, avec lesquels il s'était lié par lettres. Les Amerbach étaient trois frères, tous trois éminents par leur savoir, surtout par leur connaissance de l'hébreu. Pendant son premier séjour à Bâle, qu'il fayt placer en if i f, Érasme se fit de nouveaux amis, et d'abord Béatus Rhénanus de Schlestadt, l'éditeur de ses œuvres complètes, en ij'40, après sa mort. Ce fut, toute sa vie, son ami le plus dévoué. Il ne cesse d'en faire l'éloge dans sa Correspondance: «Tous les hommes instruits proclament le soin et la vigilance qu'il apporte à la revision des meilleurs auteurs** » On

* Let. de i$i8.

sait que Rhénanus débuta par être correcteur d'imprimeur d'abord à Paris, chez les Estienne, puis à Bâle, chez les Amerbach, et qu'il a laissé lui-même de bonnes éditions de plusieurs Pères de l'Église, de Quinte-Curce, de Tite-Live, de Pline-le-Naturaliste, de Sénèque et de Tacite. Dès ifiy, Érasme le recommanda vivement à l'évêque de Bâle : ce Je vous remercie des services et de l'affabilité que vous avez eus pour Béatus Rhénanus, cet homme d'une honnêteté si rare, et je vous en sais le même gré que si c'eût été pour moimême. » Son père, bourgmestre de Schlestadt, l'avait envoyé terminer ses études à Paris, où il s'était lié avec Hieronyme de Sparte, Jacques Lefevre et Fauste Andrelin. Rhénanus vit Erasme à propos des oidages. De Paris il passa à Strasbourg et à Bâle, où il professa le grec, tout en étant correcteur chez les Amerbach.

A Rhénanus il faut ajouter Jean Hauslicht (OEcolampade), qui devait jouer un rôle considérable dans la Réforme suisse; Louis Béer (Berus), un théologien sympathique et qui dans la tempête sut garder, tout en restant catholique, un esprit doux et modéré; Ulrich Zass (Zasius), le grand jurisconsulte de Fribourg en Brisgau, dont Erasme était parfois obligé de calmer l'admiration; Christophe de Uttenheim, évêque de la ville, qui offrit à notre savant sa demeure et de

ÉRASME iSf

l'argent, avec les plus belles promesses, s'il voulait se fixer à Bâle.

Au milieu de ses travaux, Érasme n'oubliait pas ses protecteurs de Rome, les cardinaux Grimani et de Saint-Georges : il voulait entretenir non seulement leur amitié, mais aussi leur appui auprès de Léon X, qui venait de succéder à Jules II. Il prévoyait que ses œuvres déjà parues et celles qui allaient paraître avaient besoin d'un tel support. Ses lettres, datées de Bâle, renferment également des recommandations en faveur de Reuchlin (Capnion), qui avait alors sur les bras l'affaire d'Hochstraten et des Dominicains de Cologne. « Cet homme remarquable, lisons-nous dans une de ses lettres, est versé dans les trois langues, initié à toutes les connaissances et capable de rivaliser avec les premiers maîtres; c'est un véritable phénix, l'honneur de l'Allemagne. » Ce n'était cependant pas précisément une connaissance pour lui, comme l'indique une lettre de I y I y : « Je ne me suis rencontré qu'une fois avec Reuchlin, à Francfort; il n'y eut entre nous que des rapports de politesse; mais je ne me repens pas de m'être lié avec lui. Il a une lettre de moi ou je l'avertis, avant de l'avoir vu, de s'abstenir de ces attaques violentes oii, pour vanter l'Allemagne, il se déchaîne si librement contre ses adversaires. » Dans une lettre de l'année suivante, if 19, à l'archevêque

l86 ÉRASME

de Mayence, Albert de Brandebourg, il déclare, par prudence peut-être, mais avec raison, qu'il n'a aucun goût pour le Talmud et pour la Kabbale, puisqu'il n'entend pas l'hébreu. Il finit par conseiller à Reuchlin, en i ^20, de séparer sa cause de celle de Luther, quoi qu'en pensent ses autres amis.

Ce procès de Reuchlin et des Dominicains, qui dure de i j'09 à 1 5*20, est comme l'avantscène de la Réforme. Nous n'en détaillerons pas les péripéties qui s'éloignent de notre sujet, et qui se conclurent par le triomphe de la raison.

Érasme, tout en restant en dehors de la lutte, y vit néanmoins l'intérêt de sa propre cause, l'intérêt des lettres et de la lumière. Les adversaires de Reuchlin étaient les siens, les obscurantistes^ comme Ulrich de Hutten venait de les désigner dans les Lettres des hommes obscurs. Aussi apprit-il avec bonheur le triomphe de Capnion. Il ne craindra pas, dans un de ses Colloques, d'invoquer l'ombre de Reuchlin comme le génie protecteur des lettres et l'ennemi des langues empoisonnées. Il ne pouvait oublier que, sans Reuchlin, qui avait heureusement l'appui de l'empereur Maximilien, c'en était fait, en Occident, de l'hébreu, si nécessaire pourtant à l'exégèse, et que de l'hébreu on en serait venu au grec, dont les moines regardaient l'étude comme tout aussi hérétique.

L'arrivée d'Erasme à Bâle avait attiré les yeux

de l'Allemagne et de la Suisse. Xwingli, qui, devançant Luther, avait à cette date proclamé le salut par la foi, quitta sa cure de Claris pour venir le saluer et rendre hommage à sa science. Mais, n'ayant rien dans son esprit radical de la modération d'Érasme, leur liaison ne pouvait être et ne fut que passagère. C'était une petite pièce de vers, où Érasme introduit le Christ s'adressant à l'homme se perdant par sa faute, qui avait frappé Xwingli. Depuis sa visite à Bâle, il ne paraissait pas un écrit d'Érasme qu'il ne se le procurât aussitôt.

Il devait en être de même d'un homme moins emporté que Xwingli, quoiqu'il ait marché dans la même voie, à la tête de la Réforme suisse, d'OEcolampade, caractère doux et mystique, mélancolique même, comme on peut l'entrevoir, à Bâle, par sa statue, en face du munster. C'est Jean Sapidus, un instituteur distingué de Schlestadt, qui le présenta à Érasme. OEcolampade, versé dans les lettres, voire dans l'hébreu comme Reuchlin, était désireux également de visiter un homme aussi célèbre. Il séjourna plusieurs jours à Bâle, vivant dans son intimité comme Rhénanus. Il était ravi des heures qu'il passait auprès de lui. Érasme lui donna en souvenir le commencement de son évangile selon saint- Jean. OEcolampade baisait souvent ce gage d'une précieuse amitié et le tenait suspendu à son crucifix,

l88 ÉRASME

a afin de se souvenir toujours d'Erasme dans ses prières, » disait-il. Dans la suite, quoique ayant viré de bord, son amitié se refroidit, mais ne s'éteignit jamais. OEcolampade était une belle âme, un homme de cœur, d'une grande sincérité jusque dans ses excès de doctrine, et Bâle a raison d'être fière de son réformateur.

N'oublions pas, non plus, à côté des deux héros de la Réforme helvétique, un personnage plus effacé, plus tempéré, dont l'esprit cadra toujours avec celui d'Érasme, quoiqu'il ait, lui aussi, franchi le pas dans le camp de Luther : nous parlons de Bilibald Pirkheimer, conseiller de l'Empereur et sénateur de Nuremberg, connu par ses travaux sur Grégoire de Naziance et sur le géographe Ptolémée; il resta jusqu'à la fin le confident, l'ami d'Erasme. La Correspondance en fait foi.

Nous devons mentionner enfin, parmi ces nouvelles connaissances de Bâle, pendant ce premier séjour, celle d'un homme qui joua un rôle important dans sa vieillesse, de Ulrich de Hutten, e chevalier aventureux de la Réforme, le principal auteur des Lettres des hommes obscurs, l'ennemi déclaré d'Hochstraten et de Pfefferkorn (Grain-de-Poivre), ce Juif converti et vendu aux Dominicains de Cologne. Il regretta par écrit de ne pouvoir se rendre à Bâle pour déposer aux pieds d'Erasme, qu'il appelait alors le Socrate de

TAllemagne, le juste tribut de son admiration. Il ne tiendra pas longtemps ce langage et ne tardera pas à déverser sa verve sur un homme dont il se flattait, en ifif, d'être le respectueux disciple.

Pour en finir avec ce premier et court séjour à Bâle, disons un mot d'une lettre tant reprochée à Erasme par les Réformés, adressée à Léon X, qu'il tenait à mettre dans son jeu comme un rempart à opposer à se? ennemis, déjà nombreux, qu'il allait surexciter par son Nouveau Testament grec-latin.

Dans cette lettre du mois d'avril ifif, l'humaniste accumule les louanges sur Léon X, dont il vante la noblesse d'origine et les incomparables services. Il pousse la flatterie jusqu'à dire que le monde n'était pas digne de ses venus; c'était, nous l'accordons, dépasser la limite permise, et Gaudin*a raison d'estimer que jamais Luther, Mélancthon ou Xwingli ne se seraient abaissés à ce point. L'excuse d'Érasme, si c'est une excuse, est qu'il savait que de telles flagorneries produisent toujours leur effet. Il y a, nonobstant, dans cette lettre, un passage qui fait honneur au philosophe; c'est quand il détourne le pontife de la guerre contre les Turcs; on trouve là comme un germe de cette fraternité des peuples qu'il prê-

IÇO ÉRASME

chera toute sa vie. Ce n'est qu'un rêve, à coup sûr, mais un rêve dont il faut lui savoir gré, parce qu'il est peut-être unique à cette date.

a Nous avons un double combat à livrer, l'un contre le vice, le véritable ennemi de la religion, l'autre contre la barbarie, le grand ennemi des chrétiens et du Siège Apostolique. Le premier de ces combats est d'autant plus nécessaire, qu'il est le plus difficile. Il dépend surtout de nous et exige l'emploi de toutes nos forces. Lorsque nous l'aurons soutenu de notre mieux, nous pourrons plus facilement venir à bout de l'autre avec l'aide du Christ. Bien des chrétiens désapprouvent le second, quoiqu'il ait l'approbation générale. Ni le Seigneur, ni les Apôtreç ne le conseillent. Si nous devons livrer ces deux combats, il faut pour le premier l'emploi de tous nos efforts; l'autre est une affaire purement humaine. C'est par la bienfaisance, par la douceur, par la prédication que le Christ, les Apôtres et les martyrs ont conquis le monde. Ne vaudrait-il pas mieux gagner à nous les Turcs par la piété que par la force des armes ? C'est par cette voie que l'Église s'enrichira des vrais biens et d'une gloire plus éclatante. En ramenant la concorde au cœur des princes, en écartant toute cause de dissentiment entre les fidèles, vous montrerez à tous la carrière la plus sûre et la plus honorable. »

Ce sont là de nobles conseils qui rachètent

bien des flatteries et rendent exactement le fond de sa pensée, toujours portée à la paix.

Après huit mois d'un travail qu'il est facile d'imaginer, Érasme avait besoin de mouvement. Il était impatient de se rendre une dernière fois en Angleterre pour y toucher ses pensions de l'année précédente et faire sa cour à Volsey, qu'U avait seulement entrevu à son dernier voyage. Laissant en train l'édition de saint- Jérôme, il chargea Rhénanus de la surveiller, ainsi que l'édition de Sénèque et du Nouveau Testament, qui n'était pas encore commencée. Il quitta Bâle au printemps et s'achemina vers l'Angleterre, mais à petites journées, suivant sa coutume. A Francfort il rendit visite à Reuchlin, s'arrêta trois jours à Gand, autant à Tournay, dont Montjoie venait d'être nommé gouverneur, et à Saint-Omer, chez l'abbé de Saint-Bertin. La traversée fut rapide, mais pénible pour lui, qui ne supportait pas la mer. Cette station en Angleterre fut la quatrième et la dernière. Ses ressources ayant crû avec sa réputation, il n'avait plus pour ce pays l'entrain d'autrefois, et il se hâta de rentrer en Flandre, où étaient pour le moment ses réels intérêts.

Il est, nous l'avons vu, conseiller du roi, mais conseiller in partibus, qu'on nous passe le mot. Il n'aime pas les affaires et s'y sent impropre. A son exemple, Montaigne dira plus tard que ce les

fonctions publiques ne sont aucunement de son gibier*.» Érasme a un autre moyen de servir son roi. Charles- avait atteint sa quinzième année et sortait de tutelle. Sauvage, qui avait à cœur de former les facultés du prince, exprima le désir qu'Érasme composât pour lui un traité qui lui traçât ses nouveaux devoirs. C'est pour obtempérer à ce désir qu'Érasme écrivit son Trince chrétien, auquel il joignit le traité d'Isocrate sur le gouvernement des Empires, et dédia le tout au jeune Charles.

Ce Trince chrétien mérite de nous arrêter, non pour son contenu, qui répète, peu s'en faut, les lieux-communs des œuvres de ce genre et de cette époque et que nous n'avons pas besoin d'analyser, mais pour fixer nos idées sur ce qu'on peut appeler la politique d'Érasme. Ce n'est pas, on le devine, en s'adressant à Charles qu'il pouvait donner sa pensée de derrière la tête. En groupant les réflexions semées dans ses œuvres, notamment dans les (Adages, la Folie et les Colloques, on peut entrevoir son opinion sur une matière scabreuse surtout à cette date et dans ce milieu.

Dans le Trince chrétien, il se prononce, mais sous forme de vœu^ pour la monarchie tempérée, telle que la conçoivent les meilleurs esprits.

*iii, I, II.

ce Tous les philosophes à peu près s'accordent à reconnaître la monarchie comme le plus salutaire, saluberrimum, des gouvernements. Il vaudrait mieux (remarquons ici la forme dubitative : Érasme est toujours prudent) une monarchie mêlée d'aristocratie et de démocratie, pour qu'elle ne dégénère pas en tyrannie. » Il semble aussi admettre la monarchie élective comme en Pologne, la plus précaire cependant et la plus hasardeuse, si l'on ne veut pas aller jusqu'à la démocratie pure, la forme la plus logique, mais d'une si difficile application : nous en savons quelque chose! « Il est reçu, dit Érasme, que le prince puisse être choisi par élection, comme l'empereur d'Allemagne. » — « Le bon prince, dit-il ailleurs en parlant des impôts, chargera le moins possible le bas peuple (ce que Montaigne appelle la Commune) pour les choses usuelles comme le bled, le pain, la bière, le vin et le vêtement. » Autre part, il touche à la plaie du siècle, la vénalité des charges : ce De quel front le prince osera-t-il punir le juge prévaricateur, lorsque luimême aura vendu la judicature à beaux deniers comptants, œre vendiderit ? »

Dans la Tlainte de la Taix, qu'il publiera plus tard, il tombe sur les avocats : « Le nombre des avocats est pour une bonne part dans les malheurs de l'humanité; et dire cependant qu'ils sont encore trop peu pour le flot des plaideurs,

jni.7.7i ' ) Ix ^iif néjà n airaîr pas tTrjsv: ixsur n TLHïfirtg : cTjg iiiiilosaplics scmr TTnxninir^ z nce xk- rmr prafisiaD ds gens 3e io.. vfnuîii:::? âufs. sshwTÊmu qui i rH i tfaii les irrjT*î>fr £1 tsr nencs aluinEB-^ CI f*lsrfgw«*nr .ama ti*:?Tr unijiutTiH^ urnfimdic rmnnrT.» Les Coi- L 'j2ff 'EsiuiL mnns £ Inrr tout : c Qn s^jEniie

^ Ht xra^ inir^ zsbbb:*^. d U t a là un jeu 13c. TTUTg DifcL jx -iTinnraT^ ne pmT isodicu et ijin ne .:uin^ innnf psE iï^^l i£ pranaiiriaTinm grecque

1 s E iiHET one. ie r^Focai P^die&i, au : 1-^ -îtirT.-tf E :^^:::^ z»nirr ne pas aller plus lûn, :.:f T ^sc zijmf -a: irrsmnrne- an Afiàrre, dans le SDf.nOf^ n in: mnccr: à pcn près imanhne de Kfr^rnsinss wi. zxt :ir«r tfCVTwiny cacarc: les gens de Lr.v i^xit:. îcnr«s. jtodcs, jrocais oa magisrttrs, Li- -V*- sec^. cdm pourant d'Aldac, jTtfrrr: ^^raniie:. es C-jas et de Dumoulin, ne £txr pas excepdoc : Rabelais et McHitaigne, sans pariier cfEiasme et de Jusce-Lipse, le prouvent assez. Les Lemaîscre et les Daguesseau, au xvIl^ n'empêcfaefODC pas les Tlaideurs de Racine et les Sffémoires de Saint-Simon, et, au suivant. Voltaire et Beaumarchais ne se tairont pas davantage à propos de nos Parlements, sur lesquels

• Écho, 541.

ÉRASME l^

il y aurait tant à dire. Pourrions-nous, encore aujourd'hui, ne nous permettre aucune critique sur cette magistrature que l'histoire jugera?

Érasme revient, dans la Tlainte de la Taix, sur la monarchie élective, ce qui donnerait à penser qu'il n'en était pas éloigné : a Le prince aura pour successeur le premier de sa famille, ou celui que le suffrage populaire aura désigné, /^opi/// suffragiis maxime idoneus judicabitur. » Dans La Langue il va plus loin : a II est dangereux, periculosum, de confier la souveraineté à un seul. » Dans une lettre de i pç*, il émet un regret qui jette un certain jour sur sa pensée intime, en présence des monarchies de l'Europe, qui marchent toutes vers l'absolutisme: «Je vois que le pouvoir se défère à un petit nombre et qu'on met de côté les restes de l'ancienne démocratie. »

C'est la politique que prêchera Munzer, soutenant avec les Anabaptistes qu'obéir à des princes dépourvus de raison, c'était servir Dieu et Bélial à la fois. Les paysans de Souabe, poussant la doctrine à ses dernières conséquences, réclamaient l'égalité des conditions et la communauté des biens**. Nos socialistes n'ont donc rien inventé, pas plus, au reste, que les paysans

• Let., XI, 392.

•• D'Aubigné, III, 10.

révoltés : c'était une doctrine courante dans l'Antiquité, reprise par nos réformateurs et qu'Erasme prêta aux premiers Luthériens: a Onnousdemande d'ouvrir nos portes, en criant bien haut: a L'Èvan- « giie, l'Évangile! Soulevez le manteau et, sous « ses plis mystérieux, vous trouverez la démo- « cratie ! »

En résumé, il ne faudrait pas croire que nos ancêtres du xvi^ siècle fussent bien dévotieux pour la royauté. « Je pense que plusieurs sont aujourd'huy empereurs, roys, ducs, princes et papes en la terre, lesquels sont descenduz de quelques porteurs de rogatons et de coustrez, » dit Gargantua*. Dans ses Colloques, vers 1 5*26, à une époque où il était plus indépendant, Érasme est sévère, à son tour, pour les monarques : « D'où viennent toutes ces guerres, si ce n'est de l'ambition des rois?... Ce serait à leur sagesse à éteindre ces tempêtes humaines. Us les apaisent à peu près comme le vent du Midi apaise la mer! Ce sont des dieux, à les en croire, et c'est pour eux que le monde est fait**. » — « Peut-être, ajoute-t-il autre part***, eût-il fallu commencer d'abord par ne pas recevoir le lion dans la cité; il eût fallu ensuite tempérer son

*• Ed. Jannet, i.

•** Coll., I, 12, Leclerc, 1664.

autorité par celle d'un sénat, d'une magistrature et d'une Chambre populaire, civium, pour que son pouvoir ne dégénérât pas en tyrannie. » On dirait ici qu'Érasme a deviné nos chartes de 181 j' et de 1830.

On peut déjà tirer cette conclusion du Trince chrétien ; a II y a des pontifes, des évêques graves et instruits, des abbés vénérables, des personnages imposants par Tâge, éclairés par une longue expérience, des Assemblées, des Conseils institués non en vain par nos pères. Pourquoi ne pas commettre à leur arbitrage les griefs des princes?» A tout prendre, c'était à la monarchie représentative qu'Érasme aurait, faute de mieux, donné la préférence.

Il a l'air, dans le Cicéronien, d'être pour la monarchie pure : a II n'y a rien au-dessus de la monarchie absolue, summâ, pourvu qu'elle ne se change pas en tyrannie. » Mais ce n'est qu'une boutade, et nous nous en tenons à notre première opinion sur son compte, sans nous occuper de ces oscillations, trop fréquentes dans cet esprit un peu indécis et timide qui lui était familier. Car il va, dans ses (Adages, le livre où il s est peut-être le mieux révélé, jusqu'à la souveraineté du peuple : a Le peuple peut enlever jusqu'à la puissances qu'il a consentie*.» Citons

• Adag., III, }, 685.

encore ce passage* : ce Parcourez les annales anciennes et modernes, vous trouverez à peine un ou deux princes qui, par leur insigne sottise, n'aient pas ruiné les affaires. Il ne nous appartient pas de nous prononcer sur les grands; nous sommes forcé cependant de reconnaître avec larmes, non sine suspiriis, que les princes chrétiens ont manqué de sagesse. Pour être prince, il n'y a qu'à se donner la peine de naître. » Figaro n'a donc fait, deux siècles plus tard, que répéter le mot.

De ces citations il faut conclure que si Érasme n'était pas ce que nous entendons' par un repuhlicain, c'était, tout au moins, un libérai, ami de la mesure et que tout excès intimidait; on n'aurait jamais pu en faire un radical^ — qu'on nous passe le terme.

Érasme fut sur le point de traiter ces maximes de gouvernement avec Charles d'Autriche luimême, puisqu'on parla de le lui donner pour précepteur. Mais Adrien d'Utrecht lui fiit préféré. Son oeuvre ne lui en fit pas moins d'honneur aux yeux de la Cour, dont il obtint une forte rémunération. Le cadet de Charles, Ferdinand, destiné à devenir roi des Romains et même empereur après son frère, en accueillit la dédicace en i pS. Ce traité devint son livre de chevet; il l'empor-

tait en voyage et le savait par cœur. Il s'en fît nombre d'éditions, de traductions, d'extraits et d'imitations jusqu'au xvii® siècle, ce qui en prouve le succès, sinon la valeur intrinsèque.

Les travaux d'Érasme ne se bornèrent pas, en Flandre, au Trince chrétien : il édita, vers la fin de cette même année i p j', un Commentaire sur le Psaume I^^ De Saint-Omer, 011 il se trouvait en ce moment, il le dédia à Rhénanus, qui reçut d'Érasme le nom de Béatus dans la préface. C'était une critique voilée de l'habitude de l'Église, qui canonise trop de gens sans mérite et sans piété. Érasme se prononce déjà, quoique indirectement, contre le culte des saints, dont le catholicisme a de tout temps abusé, et prépare ainsi, sans s'en douter, les voies à Luther.

Il ne fit que de rares apparitions à la cour de Bruxelles : il était plus souvent à Anvers, chez le secrétaire de la ville, Pierre Gilles (OEgidius), dont il partageait et la table et le logement. ^ C'était un ami qui datait de ses premiers voyages en Flandre et qui lui rendit bien des services pour l'impression de sa Correspondance et de ses écrits, auquel il avait déjà dédié son Ve Tarabolis sive similibus, un de ces opuscules qu'Érasme a peut-être prodigués. Il lui fit faire la connaissance de Budé, dont il sera question tout à l'heure, et de Thomas Morus. Il s'étudia à modérer son caractère inquiet, à ramener un peu de

gaieté dans cette âme triste et joua près de lui le rôle d'un véritable directeur. Sa correspondance, à cet égard, mérite quelques mots.

Il lui écrit de Bruxelles :

a Ne te préoccupe pas de mon éloignement, mon cher Pierre : les lettres y suppléeront.

Écris-moi tant que tu voudras, mais avec plus d'entrain. Tu es en bonne santé, et tout est là pour moi, tu le sais. La plupart des maladies viennent de l'âme. Le travail accumulé te deviendra moins lourd, si tu étudies avec méthode et sans excès. Assigne à tes livres, à tes lettres, à tes écrits une heure déterminée. Ne tombe pas au hasard sur tel ou tel écrivain : prends-en un des meilleurs et n'en sors pas que tu ne l'aies parcouru à fond et que tu n'en aies extrait ce qu'il a de plus remarquable. Fais-toi un plan où chaque heure du jour ait son emploi déterminé. Puisque tu te plains de ton peu de mémoire, il serait peutêtre sage de tenir un journal de tes réflexions. S'il t'arrive une contrariété, cherche aussitôt le moyen d'y remédier, mais sans cette humeur et cette inquiétude qui doublent le mal. Je te jure, par l'amitié qui nous unit, qu'il n'y a rien de plus important que la vie et la santé. Je ne serai tranquille que lorsque je te saurai tranquille toimême. Rends-toi familier avec Sénèque et Platon : leurs œuvres, lues avec assiduité, remontent l'âme abattue. Procure à ton bon père des jours heu-

heux par ton affection , non pas parce qu'il est ton père, mais parce qu'il est un tel père. Vis avec ta femme, non seulement pour qu'elle aime son mari, mais pour qu'elle l'estime et l'apprécie; aie assez de confiance en elle pour lui parler de vos affaires de famille et rendre votre vie plus sortable. »

Nous avons cité en partie cette lettre pour montrer chez Érasme ce besoin d'affection qu'il épanchait quelquefois dans l'intimité, quoi qu'en aient dit certains biographes qui l'accusent de manquer de cœur et prétendent qu'il n'était pas capable d'une amitié réelle. MuUer ose avancer, après cette lettre, après les portraits émus qu'il nous a tracés de Colet et de Vitrier, que : a avec les nombreux amis qu'il pratiqua, il ne rechercha que la grandeur ou l'instruction*. » Nous savons maintenant à quoi nous en tenir sur ce point, et le reste de sa vie ne fera que confirmer notre appréciation.

Page 1