‹ Un libre-penseur du XVIme siècle: ÉrasmeChapitre 29 sur 45 · SUITE. LE NOUVEAU TESTAMENT · texte numérisé non relu

SUITE. LE NOUVEAU TESTAMENT

PRÈS avoir fait sa cour à Bruxelles, parcouru les Flandres et l'Artois, Érasme eut hâte de regagner Bâle, où l'attendait une rude besogne.

Froben demandait avec instance le Nouveau Testament grec, tant annoncé et auquel Érasme travaillait depuis si longtemps ; les Amerbach et Rhénanus ne pouvaient pas commencer la publication sans lui. Il partit donc, dans la belle saison, pour être à Bâle au mois d'août, et y arriva après des accidents de route qu'on peut lire dans sa Correspondance. Vers Noël, le Nouveau Testament était presque achevé. OEcolampade s'était chargé de l'hébreu et Rhénanus du grec. Toutes les presses avaient été mises en mouvement C*était, du reste, à qui travaillerait

le plus dans la famille de Froben, où chacun cependant donnait son avis, comme chez les Estienne, où l'on n'était même pas toujours d'accord. Le saint- Jérôme, pour lequel Érasme ne s'était chargé que des lettres, marchait de pair avec le Nouveau Testament, mais exigeait plus de travail. Froben essaya, mais en vain, de fixer Erasme à son imprimerie au moyen d'une rétribution : on sait à quel point il redoutait une chaîne quelconque.

Enfin le Nouveau Testament grec-latin fit son apparition vers le commencement de ipô. Ce fiit véritablement l'édition princeps, puisque la Bible de Ximénès ne date que de ifii. Érasme avait revu et collationné les plus anciennes éditions avec les manuscrits qu'il avait pu se procurer en Angleterre, en Flandre et même à Bâle. Des collèges, des monastères, des amis, comme Colet, lui avaient communiqué ceux qu'ils possédaient. Les approbations affluèrent de toute l'Europe; mais les commentaires et notes, les variantes avec la Vulgate, ne lui attirèrent pas moins d'adversaires, comme nous allons voir.

Depuis que le grec s'était répandu en Occident, le besoin d'une refonte du texte primitif s'était partout fait sentir. Quoi qu'en dise l'auteur, cette révision lui avait coûté de longues veilles : une pareiUe œuvre ne s'improvise pas. Il n'avait, nonobstant, confronté que quatre manuscrits

grecs et un manuscrit ladn, tandis que Laurent \'alla en avait consulté sept, et la critique moderne, plus exacte, a relevé certains manques dans cette première édition, quelque méritoire qu'elle fut pour Tépoque. Il va sans dire que lex^èse, aujourd'hui, a des ressources qu'elle n'avait pas au xvi^ siècle. Quoi qu'il en soit, l'œuvre rendit alors d'éminents services.

Elle fiit dédiée à Léon X, et s'enleva si rapidement qu'il en parut du vivant de l'auteur cinq autres, toutes revues et corrigées. Malgré les critiques qu'on peut en faire, il n'en reste pas moins que l'entreprise était énorme, et qu'Erasme a ouvert la voie à l'interprétation moderne et l'a singulièrement facilitée. Le plus juste reproche qu'on puisse lui adresser, même en tenant compte de son époque, c'est une absence de principes arrêtés, un penchant à ne suivre que ses vues personnelles dans les changements apportés au texte original. La traduction latine qu'il ajouta au texte grec, semble lui avoir coûté plus de travail encore. Cette traduction était entièrement nouvelle, n'avait nul rapport avec la Vulgate, s'en écartait même sur des points importants. Quant aux remarques, éclaircissements et rectifications qu'Érasme mit en marge, on a le droit de les considérer comme des hors-d'oeuvre ou comme de nouvelles attaques contre la scholastique et contre les moines. Il

s'en est défendu plus tard, mais assez faiblement : ces diatribes sont étrangères au texte, et, avouonsle, quelque peu déclamatoires.

Ce sont précisément ces annotations qui lui ont valu des attaques furieuses. Malgré tout, son Nouveau Testament a eu une influence heureuse sur la traduction comme sur l'exégèse moderne; ce dont il faut lui savoir gré, même aujourd'hui. Nous n'entrerons pas dans l'examen des diverses éditions qui parurent après 1^6: notre travail n'est pas théologique, et pour notre sujet ces considérations n'ont qu'un intérêt secondaire; nous cherchons à faire connaître, non le théologien, quoique Erasme le fût à un haut degré, mais le penseur qui nous touche bien autrement.

Nous avons dit que, dès son premier voyage à Bâle, l'année précédente, Érasme avait écrit à Léon X en faveur de Reuchlin et pour s'attirer les bonnes grâces du nouveau pontife. 11 avait à peine quitté la ville, que la réponse arriva, toute élogieuse pour l'humaniste, le recommandant même à Henri VHI. Elle courut après lui en Flandre et, par un nouveau contre-temps, il venait d'en repartir pour Bâle. La dédicace du Nouveau Testament était un remercîment aux bontés de Léon X. Plus modérée dans l'éloge que ja première lettre, elle ne lui valut pas moins un bref approbateur, un privilège de l'Empereur pour son livre et un rempart contre les censures

à venir. N'oublions pas une prébende de cfL2noine que le pape lui conféra, cette année même. par resoemise de Charles d'Autriche et da roi d'Angleterre^ prébende qu'il mit en régie, sacrifiant une partie des revenus, pour ne rien distraire de ses loisirs, ne quid otio detraheret, dit-il dans une lettre.

Le plan primitif d'Erasme pour cette première édition était de n'imprimer que le texte grec. sans notes et même sans traduction latine; ce n'est que pour céder aux obsessions de ses amis qu'il les y adjoignit, ce dont il n'eut pas à s'applaudir : elles lui attirèrent nombre de critiques^ dont quelques-unes fondées. Bien que l'incubadon de ce travail remonte à son second voyage en Angleterre, l'impression en avait été un peu hâtive, et Lée, juge assez expert, quoi qu'en dise Érasme, fut en droit de relever une foule de fautes, d'inexacdtudes, de désaccords entre le texte grec et la version larine. On souligna, non sans modf, certaines correcdons aux manuscrits dont il s'était servi pour en combler, disait-^il, les lacunes, sa connaissance imparfaite de la géographie, qui lui faisait placer Malte dans la mer Egée. Lefevre d'Étaples se formalisera qu'il ait substitué le mot sermo au mot verhum de la Vulgate, plus significatif et qui exprime mieux les rapports de l'Évangile avec le Platonisme. Toutes ces critiques frappent juste, mais n'ôtent

que peu au mérite de l'œuvre. D'ailleurs, dans les éditions subséquentes (il y en eut trois du vivant de l'auteur), Erasme introduira des changements importants. La première édition s'enleva néanmoins si vite, qu'il en fallut une seconde en ip7, et la quatrième ne date que de if3f.

Cela prouve l'accueil que l'Europe fit au Nouveau Testament.

Cette même année ip6, commença, à Bâle, l'édition de saint-Jérôme, dont Érasme s'occupait depuis 1499. Une longue pratique de ce Père lui permit de discerner les textes vrais des apocryphes, d'améliorer le texte primitif à l'aide de plusieurs manuscrits et d'y insérer des éclaircissements, qui, s'ils n'étaient pas partout inattaquables, donnaient au moins lieu à de nouvelles investigations. La dédicace, destinée d'abord a Léon X, fut en définitive pour Warham, qui, d'accord avec le cardinal Caraffa, alors légat apostolique, plus tard Paul IV, l'encouragea dans cette révision.

Cette dédicace vaut d'être rapportée, en partie tout au moins, parce qu'elle est un abrégé des réformes dont on sentait le besoin dans l'enseignement ecclésiastique.

oc Nous baisons avec dévotion les souliers des saints, leurs guenilles qui sentent mauvais, sans nous préoccuper de leurs écrits qui sont leurs plus saintes reliques. Nous conservons dans des

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châsses leurs méchants haillons que nous couvrons d'or et de pierreries, tandis que le produit de leur esprit, leurs écrits si udles, oii vit et respire encore leur sagesse, nous les laissons manger des mites et des vers. Depuis que la conduite des princes n'a plus été qu'une tyrannie, que les évêques, affolés de dominadon terrestre, ont renoncé aux devoirs transmis par les Apôtres, tout le souci de l'instrucrion religieuse est retombé sur les ordres monasdques, qui considèrent cet honneur comme leur apanage. On a commencé par délaisser les sciences libérales; on a pris le grec en dégoût, l'hébreu surtout; on a abandonné l'étude de l'éloquence. Le latin même s'est trouvé défiguré dans cette barbarie croissante. On ne s'occupe ni d'histoire, ni de géographie, ni d'antiquité. Toute la littérature n'a abouti qu'aux subtilités de la sophistique. On n'a puisé l'instruction que dans les compilateurs, les sommistes, les débitants de systèmes, qui ont fait leur possible pour faire oublier les classiques, qu'on ne comprend plus. Les moines se sont donné la tâche de faire quitter Clément, Irénée, Polycarpe, Origène, pour recommander les écrits d'Occam, de Durand, de Capréolus, de Nicolas de Lyre et d'auteurs plus ignorants encore. »

C'est toujours la lutte qu'Érasme poursuit contre les agissements de l'Eglise et des écoles :

il n'y manque jamais dans ses livres et c'est un peu ce qui en constitue l'unité.

Dans cette édition de saint- Jérôme, qui fut suivie de deux autres de son vivant et d'une quatrième après sa mort, 1^24, iflô et if^^, Érasme se chargea, nous l'avons dit, de revoir et de corriger la correspondance, en tête de laquelle il mit la vie du saint. Capiton, Rhénanus, les Amerbach et le dominicain Conon de Nuremberg se partagèrent les autres œuvres. Œcolampade revit l'hébreu de la première édition et Pellican de la seconde. Mais la principale difficulté résidait incontestablement dans le classement de ces lettres si nombreuses de Jérôme, que l'ignorance des copistes avait tant mutilées.

Le succès fut à la hauteur des efforts; mais la critique ne se fît pas attendre non plus. Les adversaires y découvrirent de nouvelles hérésies. Érasme avait affirmé que, dans la lutte des Ariens et des cathdliques, l'Église avait été longue à se décider; que, au temps de saint- Jérôme, la confession auriculaire n'était pas en usage; que l'Arianisme n'était pas une hérésie, mais un schisme, et qu'il avait eu presque autant de partisans que le catholicisme; enfin, que la clairvoyance et le savoir se rencontraient plus communément dans le parti d'Arius. Devant de telles propositions, des amis mêmes d'Érasme l'abandonnèrent, entre autres le cardinal Caraffa,

qui avait été l'un de ses premiers protecteurs. C'est lui qui fit brûler par l'Inquisition la plupart des œuvres d'Erasme et expurger les autres, en ij'j'7. Il faut convenir que, sans être ultramontain ou romaniste, comme on disait alors, un catholique ne pouvait admettre une telle doctrine.

Mais revenons à ce deuxième séjour à Bâle, qu*il est sur le point de quitter. Son Nouveau Testament et son saint- Jérôme ont encore élargi sa réputation. De nouvelles offres des plus avantageuses pleuvent de tous les côtés. C'est d'abord celle de l'évêque de Bayeux, l'Italien Canossa, dont il a fait la connaissance à Londres, chez le légat Ammonio, qui avait réussi à rétablir la paix entre l'Angleterre et la France. Canossa lui témoigna le désir d'un commerce plus étroit, lui promettant une prébende, une pension de deux cents ducats, environ six cents francs» la solde de ses domestique? et la dépense de deux chevaux. Érasme, très-flatté d'une telle avance, ne l'accepta pourtant pas, disant qu'il avait à prendre conseil du chancelier Sauvage, auquel il devait sa nomination de conseiller. Autre proposition tout aussi honorable du duc Ernest de Bavière, qui aurait voulu le concours de l'humaniste pour son université d'Ingolstadt, fondée récemment. Il fit luire à ses yeux une retraite assurée pour le reste de ses jours, un bon salaire,

une résidence agréable et plusieurs bénéfices. Érasme fit au duc de Bavière la même réponse qu'à révêque de Bayeux, et ne se montra pas plus accessible aux propositions du duc Georges de Saxe, qui désirait l'attirer à Leipzig. Tel était son renom en Allemagne, vers ipô.

Enfin, le lendemain de la Pentecôte, Érasme, surmené, sortit de Vantre de Trophonius, comme il appelle l'imprimerie de Froben, et se remit en route pour les Pays-Bas.

A Bruxelles, on insista pour lui faire accompagner le roi, qui allait prendre possession de ses États d'Espagne; mais on ne put l'y déterminer. Il prévoyait, non sans motif, que sa haine des moines et la liberté de sa langue, là plus qu'ailleurs, lui attireraient envie et persécution. La faculté de Louvain lui conféra le diplôme de docteur pour reconnaître les services rendus à la théologie. Mais quand un parent du docteur Adrien vint lui offrir une place de professeur de la part des autorités de la ville, il refusa, sous prétexte qu'il n'entendait pas la langue du pays, en réalité parce qu'il n'aimait pas cette faculté, où il avait eu déjà maille à partir avec Dorp, derrière lequel il pressentait, dès cette époque, des ennemis plus dangereux.

Vers If 17, il reçut de France des propositions plus séduisantes. François I^^ après Marignan et le Concordat qui suivit, n'aurait pas été fâché de

donner à son règne commençant l'éclat des lettres, qu'il aimait lui-même, ainsi que sa sœur, la première Marguerite de Navarre. Il songea, dans ces courts moments d'accalmie, à s'entourer des savants les plus distingués de France et de l'étranger. Son confesseur, Guillaume Pedt, dit que le premier savant auquel il fallait s'adresser, c'était Erasme, ajoutant que Budé, déjà en relation avec lui à propos de son Nouveau Testament et du De oAsse qui datait de 1^14, pouvait négocier l'affaire. L'ancien précepteur du roi, François, de Rochefort, et son médecin, Guillaume Cop, qui avait soigné Érasme, furent du même avis. François I^^ fit les avances par l'offre d'une place bien rémunérée, si l'humaniste consentait à se fixer dans le royaume, et chargea Budé de poursuivre la négociation.

Budé offrit de la part du roi évêchés et prébendes, ajoutant, en homme perspicace^ qu'il n'était en cela qu'intermédiaire et non garant, s'engageant toutefois, en cas d'acceptation, à une rémunération de mille livres. 11 insistait cependant auprès d'Érasme, parce qu'ils auraient ainsi tous deux l'agrément de vivre côte à côte et que, de la sorte, son avenir serait plus assuré. L'ambassadeur du roi à Bruxelles, Ponchet, avait dû l'entretenir à ce sujet et probablement son ami Cop allait lui en écrire.

L'offre et la lettre de Budé étaient sincères, et

il ne faut pas, comme on l'a dit, lui faire l'injure de supposer qu'il entrait un grain d'envie dans les réserves qu'il mettait à sa mission. C'était une âme droite et noble que Budé; sa réputation, d'ailleurs, comme érudit, n'avait rien à jalouser dans celle d'Érasme, quoique plus brillante peutêtre.

Cette négociation occupa la Cour durant les années ipy et ipS. Érasme commença par demander un délai pour réfléchir. On eut en France un moment d'espoir. Érasme, de plus en plus délicat, avait cru s'apercevoir, à Bâle, que le vin de Bourgogne seul convenait à sa santé. « O heureuse Bourgogne, dira-t-il plus tard, bien digne à ce titre d'être appelée la mère des hommes, puisqu'elle renferme un pareil lait dans ses entrailles! » Il eut même un instant la pensée d'aller se fixer dans le pays de ce bon vin ; mais ce ne fut alors, comme quelques années après, qu'une velléité. En if 17, sur ce simple bruit, le cardinal de Lorraine lui fit expédier un passeport, mais en vain, quoique le roi ne désespérât pas d'une conquête sur laquelle il comptait. Ponchet, Budé surtout, insistent auprès d'Érasme et réfutent toutes ses objections. Érasme recourt h son faux-fuyant ordinaire : il voulait prendre l'avis de Sauvage, absent pour le moment et dont il dépendait comme conseiller.

Budé revint à la charge par une lettre de i p 8,

qui ne trouva plus Érasme à Bruxelles et ne le rejoignit qu'à Bâle où il était retourné pour ses travaux. Le ton de cette lettre, où Budé laissait percer un peu d'impatience, blessa, paraît-il, la susceptibilité de l'érudit Hollandais, ce Allons, décidez-vous, homme un peu superbe; voyez si vous voulez être des nôtres; cessez de faire le dédaigneux. Quel salaire vous faut-il pour passer votre vieillesse chez nous?» Érasme, piqué, répondit : « Votre lettre est telle que la dignité commanderait peut-être de la faire disparaître... Je ne veux pas répéter le jugement qu'en a porté mon docte ami Rhénanus. Lutter de raifleries n'est pas de mon goût. » Cependant il n'en garda pas rancune, et la correspondance reprit sur un ton plus amical jusqu'à une rupture plus prononcée, sur laquelle nous reviendrons. Mais, dès à présent, nous pouvons affirmer qu'Érasme n'eut jamais l'idée sérieuse de se fixer en France. Il l'aurait pu à cette date; quelques années après, il sera trop tard, et nous dirons pourquoi. Cette lettre, au reste, n'est pas la première qui eût irrité la nervosité d'Érasme. Avant la proposition de François I®^ dans la correspondance qui s'établit entre les deux savants à propos du Nouveau Testament, correspondance, disons-le tout de suite, qui visait le public, puisqu'elle était imprimée, où la forme, très-soignée de part et d'autre, accusait comme une teinte de pose et parfois de

déclamation, Budé avait lâché un mot, juste peutêtre, mais sévère : il avait hasardé, en parlant du De Copia, le mot de fadaise, XeTîToXo-pijAaTa, indigne d'Érasme. Celui-ci ne digéra jamais l'expression. Il riposta sur le ton de la politesse cependant, mais en relevant chez son émule une certaine obscurité, je ne sais quelle recherche de l'éclat et de la profondeur, l'abus des métaphores et le manque, par conséquent, de simplicité. On le devine, il y aura raccommodement entre ces deux talents, qu'a si bien caractérisés Longueil dans un parallèle classique; il y aura toujours estime réciproque; il n'y aura plus cette entente, cet abandon, qui marquent la sympathie. Cette disposition secrète était pour quelque chose dans le refus persistant d'Érasme; il s'y ajouta d'autres motifs sur lesquels nous reviendrons.

Il faut, d'ailleurs, expliquer le refus de toutes tes offres qu'on fit à Érasme, par ce besoin de libre allure que nous avons déjà constaté, inné en lui, pour ainsi dire. Durant cinq ans, de ip6 à I j*! I , où définitivement il posa sa tente à Bâle, il aima mieux voyager de pays en pays, de ville en ville, que de se fixer nulle part. D'après ses lettres de cette période, il est diflScile à suivre. A dessein ou par oubli, il en change la date, quelquefois même le contenu, quand son intérêt l'exige. Ainsi, il recommande à Rhénanus, qui collationne et prépare sa correspondance pour

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Froben, de laisser de coté ce qui peut nuire à sa réputadon ou aigrir ses adversaires; c'est que les temps s'assombrissent déjà.

Avant de passer outre, force nous est, pour comprendre ce qui va suivre, de fixer dès cette époque les rapports d'Érasme avec le héros de la Réforme.

Léon X, pour subvenir aux frais de Saint-Pierre qui s'élevait alors > et aux dépenses excessives de sa cour, venait de transmettre l'ordre au dominicain Tetzel de prêcher les indulgences en Allemagne. L'archevêque de Mayence, le fastueux Albert de Brandebourg, devait en centraliser la recette et en donner la ferme aux Fugger, les riches banquiers d'Augsbourg, alors les premiers de l'Europe. Un moine Augustin, le docteur Martin Luther, professeur de théologie à l'université de Wittemberg et prédicateur de rélecteur de Saxe, Frédéric-îe-Sage, s'éleva contre un pareil abus. Ce n'était pas un lettré de la force d'Erasme, mais une âme de feu, hardie et forte, chez laquelle la foi s'alliait à une éloquence emportée, qui faisait grand effet sur le peuple, un apôtre en même temps qu'un tribun, qui ne reculait devant aucun péril. Il avait fait la connaissance d'Erasme en ifi6, à l'apparition du Nouveau Testament, dont il n'approuvait pas toutes les réflexions théologiques que l'auteur avait ajoutées au texte. Voici ce qu'il en écrivait en 1 5^ 1 7 :

« Je lis Erasme; mais tous les jours ma confiance diminue à son égard. J'aime qu'il fustige avec science et courage non seulement les ordres religieux, mais les prêtres mêmes, qu'il les accuse d'une ignorance enracinée et soporifique. Je crains seulement qu'il ne fasse pas assez sentir le Christ et la grâce divine, qu'il entend peu. L'humain en lui domine le divin. Il me peine de le juger ainsi; mais nous vivons en des jours périlleux, et je m'aperçois qu'on n'est pas un bon chrétien par cela seul qu'on est bon helléniste ou bon hébraïsant*. » Voilà sa première impression sur Erasme, et il eut raison de ne pas en démordre; nous dirons pourquoi. En ipS, il écrira à Spalatin : « Je me fais un devoir de parler de la gloire et des services d'Erasme devant les ennemis des belles-lettres, qui les dédaignent par paresse, pour le défendre contre leurs calomnies. Mais, en vérité, je trouve en lui bien des choses étrangères ou nuisibles à la connaissance du Christ. A part cela, c'est un prodige de science et d'instruction. » Au fond, Luther, qui n'est pourtant pas notre homme, a seul vu clair dans l'âme de l'humaniste.

Lorsque, le 31 octobre ipy, il eut afiiché à la porte de la chapelle électorale ses quatrevingt-quinze propositions et prononcé contre les indulgences un sermon qui enleva l'auditoire, le

• A Lang, prieur à Erfurtb.

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bruit fiit immense en Allemagne et bientôt à rétranger. Tout en montrant son zèle pour le sens des Écritures, il n'en respectait pas moins encore le pape et TÉglise. Mais, on le sait, les choses n'en restèrent pas là. Érasme, toujours prudent, ne prit aucune part à ce mouvement à cause même de ses œuvres parues. Ce ne fiit pour lui, comme pour Léon X dans le principe, qu'une querelle de moines, de peu de portée pour la diffusion des lumières. Il écrivit même, en ipS, à Volsey, qu'il se repentait de n'avoir pas été juste envers Luther, et exprima la crainte qu'une rupture avec lui ne fît tort aux lettres, qui avaient déjà assez d'ennemis. Quand il avait vu que Luther tonnait contre la superstition, rignorance et les abus de l'Église, comme ii avait fait lui-même, il avait changé d'avis et n'improuvait plus son entreprise. Il blâmait seulement la violence et le peu de modération qu'il avait montré envers les grands, envers le pape surtout. Ce qui changea la face des choses, ce fut la tentative maladroite de Ulrich de Hutten.

Érasme avait reçu d'Albert de Brandebourg une coupe d'or et avait chargé d'un remercîment écrit Hutten, qui servait alors de secrétaire au prélat, avec prière de le lui remettre en mains propres. Dans cette lettre du i^^ novembre I pç, U avait eu occasion de mentionner

ses rapports avec Luther et d'exprimer sa pensée sur son compte, parce qu'il craignait que l'électeur, qui dirigeait l'affaire des indulgences, n'en fut indisposé contre les lettres.

Pour expliquer cette lettre au cardinal de Mayence, revenons au mois de mars de cette même année ifiç, oîi Luther, prenant les devants avec Érasme, qu'il proclame l'honneur et l'espérance de son siècle, s'exprime en ces termes :

ce Quel cœur ne battrait pas pour Érasme?

qui n'instruit-il pas, sur qui ne règne-t-il pas? Je parle des amis des sciences. Pour moi, je me fais un vrai bonheur de penser que, parmi les dons que tu as reçus du Christ, tu as celui de déplaire à beaucoup de gens. Je souhaite de tout mon cœur que, si bien vu des honnêtes gens, tu persistes à mécontenter ceux qui se disent les personnages les plus haut placés et passent pour tels. Mais, sot que je suis! comment osé- je m'adresser à un homme aussi célèbre sans le moindre compliment, comme si j'étais son indme, tandis que je ne le connais pas personnellement, pas plus qu'il ne me connaît lui-même? Tu as trop de courtoisie pour ne pas mettre cela sur le compte de mon affection ou de mon peu d'habitude du monde. Je dois avouer que, dans mon long commerce avec les sophistes, je n'ai jamais appris la manière de m'adresser poliment à un

savant. Comment alors mes lettres ne seraientelles pas maladroites? Je dirai cependant que je n*ai que tes écrits sur ma table. Je sais par Capiton que mon nom t'est connu à pro[X>s de mes thèses sur les indulgences, et j'ai compris, d*après la préface de ton Manuel, que mon fâctum a passé sous tes yeux et t'a fait même quelque plaisir. Je regarde donc comme un devoir de te dire, même en un langage dénué d'ornement, l'estime que je fais de ton beau génie, à qui nous devons tant, moi et * beaucoup d'autres. Je n*ignore pas que, satisfait dans ta conscience de plaire à Dieu, tu tiens peu à recevoir de moi une preuve écrite de ma reconnaissance et de mon attachement. Je me contenterai donc de te dire que j'ai appris à connaître par tes œuvres l'exceilence de ta nature. Ma conscience, néanmoins, me pousse à surmonter ma timidité et à te témoigner ma reconnaissance; d'autant plus que mon nom commence à percer et qu'on pourrait mal interpréter mon silence. Aussi, mon cher, mon aimable Erasme, reconnais en moi l'un de tes moindres frères en Christ, qui te prise et t'aime de tout son cœur; un frère, toutefois, dont l'ignorance mériterait de rester enfouie dans un coin, ignorée du monde. C'est depuis longtemps mon souhait, depuis que je ne suis que trop convaincu de mon indignité. J'ignore par quel sort contraire il en est arrivé autrement, et je regarde

comme ma plus grande confusion de te révéler mon ignorance. »

Je doute qu'Érasme ait été aussi flatté de cette lettre que TafErme Gaudin* : depuis deux ans il avait assez de flair pour ne pas donner dans ce masque d'humilité et d'amour de la solitude, si peu conformes au génie de Luther; il n'était pas sans savoir, non plus, le jugement que le docteur de Wittemberg avait déjà porté sur ses tendances. Quoi qu'il en soit, il lui répondit ainsi le cornai if 19:

« Très-cher frère en Christ, ta lettre m'a fait le plus grand plaisir, et parce qu'elle porte l'empreinte de la finesse, argutiam, de ton esprit, et parce qu'elle révèle une âme chrétienne. Je ne trouve pas de termes pour te dire l'émoi, tragœdias, produit, à Louvain, par tes propositions. On ne peut arracher des esprits le soupçon, si peu fondé, que tes écrits n'aient été inspirés par moi, et que je n'aie pas été le porte-drapeau de ce qu'ils appellent cent faction. J'ai eu beau attester que tu m'étais de tout point inconnu, que je n'avais pas encore lu tes ouvrages, que je ne pouvais, par conséquent, ni les blâmer ni les approuver; je n'ai rien gagné, tant ils déraisonnent dans leurs discussions malveillantes, calomnieuses même. Il se trouve en Angleterre des

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