‹ Un libre-penseur du XVIme siècle: ÉrasmeChapitre 30 sur 45 · MI · texte numérisé non relu

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gens, et c'est le plus grand nombre, qui ont bonne opinion de tes ouvrages. Il me semble, cependant, qu'on réussit mieux par une modération courtoise que par l'emportement, imperu. Il vaut mieux s'élever contre ceux qui abusent de l'autorité des papes que contre les papes eux-mêmes. En ce qui concerne les princes, je suis du même sentiment. Quant aux coutumes trop ancrées pour qu'on puisse les déraciner du premier coup, il iàut user de raisonnements serrés et concluants plutôt que d'affirmations. Avant tout, évitons un parler arrogant et factieux. Veillons, en attendant, à maintenir l'esprit à l'abri de la colère, de la haine ou delà vanité, glorià : la vanité se glisse même dans l'amour de la piété. J'ai été content de tes Commentaires sur les Psaumes, ils me plaisent fort et j'en espère un grand profit. »

Erasme indique ici la règle de conduite à laquelle il restera fidèle : ses avis indirects, quoique polis, ses sous-entendus donnent la mesure de sa pensée. Voilà la glace rompue et les premiers rappi>rts d'Erasme avec le réformateur.

Passons maintenant à la lettre à l'archevêque do Mayence :

« Je ne connais ni Luther, ni ses écrits. (Ceci n'est pas exact, on vient de le voir; il s'adressait, ne l'oublions pas, au gérant des indulgences.) Mais je vois que les plus gens de bien ne les désapprouvent nullement, et j'estime

qu'on peut lire ses œuvres, comme celles des Pères de l'Eglise, en toute liberté. Je lui ai conseillé de prêcher l'Évangile avec douceur et sincérité et de ne pas parler du pape avec présomption. J'ai ajouté que maints esprits ne le voyaient pas d'un oeil défavorable. Je ne suis cependant pas de ce nombre, comme mes adversaires prétendent le conclure de mes paroles ; je trouve trop difficile de le juger. Ferais-je mal de m'intéresser à son sort, sans m'inquiéter de son âme ? Je tiens que le devoir du chrétien, si Luther est coupable, est, non de le punir, mais de le ramener au bien, et de le défendre, s'il est innocent. C'est un homme, en tout cas, chez lequel brille l'étincelle de la piété évangélique, qui peut faire grand bien à la doctrine du Christ, si on le. remet dans le droit chemin. Ses furieux adversiaires ne s'en aperçoivent pas et condamnent chez lui des propositions qu'ils trouveraient orthodoxes et pieuses, s'ils les rencontraient dans saint-Bernard ou dans saint-Augustin.

ce Comment condamner, d'ailleurs, un homme qui, se conformant à l'usage, présente des thèses à discuter et qui s'en rapporte là-dessus au jugement du Saint-Siège et des universités? Et quelle est la source d'une telle agitation? Des décisions oppressives, des principes d'école, avant tout la tyrannie des moines mendiants, qui ont l'audace et le pouvoir de se rendre redoutables aux rois

mêmes et qui n'obéissent au pape que quand il accueille leurs prétentions. Ce sont eux qui ont amené le scandale des indulgences, qui prônent dans r Église des cérémonies plus que judaïques, et par là ont poussé Luther à la révolte. Luther a osé éveiller le doute là-dessus, mais après bien d'autres. Il s'est exprimé durement sur la puissance du pape; mais bien d'autres avant lui n'en avaient déjà que trop parlé. Il a osé élever des doutes sur la confession ; mais les moines, par leur doctrine, avaient faussé à ce sujet la conscience humaine à un point incroyable. Il a osé prendre en dédain les sentences des scholas tiques; mais les scholasriques s'entendent si peu eux-mêmes qu'ils se contredisent les uns les autres. C'est ce qui a porté Luther à s'exprimer avec si peu de ménagement. La colère, la rage des ignorants et des superstitieux contre Luther et ses partisans n'est si grande, que parce que ces pardsans ont coopéré à la renaissance des lettres et retiré les classiques de la poussière, où ils avaient été ensevelis jusqu'à présent. Autrefois, n'était hérétique que qui s'écartait des sentiments de l'Évangile et des articles de foi; aujourd'hui, tout est hérésie qui déplaît aux moines, ou qu'ils ne comprennent pas. Si j'ai eu la hardiesse de vous donner mon opinion sur ce sujet, c'est pour que les ennemis des lettres n'abusent pas de votre influence à leur détriment. »

Érasme, encore ici, se dévoile à peu près en entier et c'est, sous prétexte de défendre Luther, sa propre cause qu'il plaide.

Hutten, chargé de remettre cette lettre à son destinataire, se permit d'abord de la faire imprimer, en altéra même un passage: au lieu de a Luther, » il fit mettre « notre Luther, » dans l'espoir de faire franchir le pas à Érasme. Celui-ci s'en justifia auprès de l'électeur, qui croyait qu'Érasme avait consenti à l'impression. Mais l'effet était produit : toutes les rectifications, toutes les assurances qu'il donna depuis de la sincérité de sa foi, ne servirent de rien. Il a partagé jusqu'ici les vues de Luther, mais, depuis que la Réforme a pris son essor, il a peur, il recule. Pour lui il n'y a plus qu'un monde, celui de la raison. La lutte qui va s'engager le prouvera de reste, et ce n'est pas nous qui lui en ferons un grief

Avant de passer outre, revenons un peu sur nos pas. Fidèle autant que possible à l'ordre chronologique, le seul qui puisse mettre de la clarté au récit, nous serons quelquefois obligé cependant d'y faire un accroc pour suivre Erasme dans les méandres si compliqués de son existence. Il nous faut placer ici la querelle qu'il se fit avec un érudit Français, Lefevre d'Étaples, noble carractère qui mérite un souvenir.

« On remarquait un homme *, de très-petite taille, de chétive apparence et de basse origine, dont l'esprit, la science et la puissance parole avaient un attrait indicible, né en Picardie vers 14J' j*. Sortant de la scholasrique, il revenait à la Bible et rétablissait dans la chrétienté Tétude des Saintes Écritures.» Dès 1^12, ses Commentaires sur les Épîtres de saint-Paul établissaient, cinq ans avant Luther, la justification par la foi. C'est à propos du Nouveau Testament, en 1 5* 16, que la lutte s'engagea entre lui et Érasme. Il le releva vertement, swlidissimos latratus quorumdam rerulimuSy à propos du mot sermo substitué au mot verbum dans l'Évangile de saint Jean, et avec raison. Le mot verbum, le verbe, rattache mieux la doctrine du Christ à celle de Platon, qui s'était servi du mot X070Ç pour rendre la même idée. L'expression de Lefevre, avouons-le, était un peu dure. Second motif de critique. A propos du Psaume v 1 1 1 , f, 6, cité dans l'Épître aux Hébreux, il avait reproché à Érasme « d'avoir mis le Christ un peu au-dessous de Dieu.» Érasme répliqua que l'interprétation de Lefèvre était en opposition avec celle de saint-Thomas, et soutint que le mot grec Bpaxuri n'indiquait pas un amoindrissement de dignité, puisqu'il ne se rapportait qu'à la durée, et traduisait: «Tu l'as pour quelque

» D'Aubigné, Hist, de la Réf., III, 365.

temps abaissé au-dessous des anges. » Lefevre, qui n'aimait pas les contestations, de nature douce et débonnaire, et ne visant qu'au repos de ses vieux jours, garda le silence. Il fit mieux, il donna une traduction française de la Bible, qui ne parut à Anvers qu'après sa mort, en 1^30.

Érasme, irritable et nerveux, d'un tempérament agonistique, quoi qu'il en dise, répondit aux critiques, minutieuses au fond et inoffensives, de Lefevre: dès ij* 17, il fit paraître à Louvain une apologie de son herméneutique. Ce qu'il reprochait surtout à son adversaire, c'était de ne pas l'avoir averti de sa censure, comme cela se faisait alors entre savants bien élevés : a Tu ne m'en as pas même dit un mot*. » Ce fut un vrai déchirement pour cette république littéraire qui commençait à poindre et dont Erasme peut être considéré comme le fondateur. On vit avec douleur descendre dans la Uce ces deux grandes lumières de la science. Morus, leur ami commun, crut devoir intervenir : il conseilla à Erasme a d'adoucir sa plume et de donner satisfaction à son antagoniste pour ne pas prêter à rire aux ennemis des lettres. » Budé, Germain de Brie, d'autres encore, ne restèrent pas non plus indifférents, et il se fit un replâtrage, Erasme ayant fait les premiers pas. Au résumé, les sympathies furent

• Let. de IS^J»

pour le vieux Lefevre, et nous devons convenir qu'Erasme eût mieux fait de garder un silence plus généreux.

Après cette passe d'annes, peu meurtrière au fond, avec un homme qui servait à peu près sous la même bannière, Erasme se fixa pour un temps à Louvain, malgré le mauvais vouloir, ouvert ou sourd, qu'il avait rencontré chez ses théologiens. A Cologne, la malveillance se traduisait déjà plus ostensiblement, et Grain-de-Poivre ne se gênait plus à son endroit. La faculté, d'accord avec celle de Louvain, cherchait à faire constituer par le {>ape une commission chargée d'examiner thcologiquement les ouvrages d'Erasme.

Avant d'en arriver au prétexte des théologiens conjurés pour attaquer l'humaniste, c'est-à-dire à rétablissement du Collège des Trois Langues par Jérôme Busleiden, remontons un peu plus haut pour démêler la cause de cette haine des Dominicains.

Au plus fort de leur lutte contre ReuchUn, vers If 14, parurent des lettres anonymes inritulées : Ohscurorum virorum episrolœ, écrites, à dessein, en larin de cuisine, qu'on nous passe le mot, par de soi-disant étudiants en théologie, qui racontaient avec une admiration simulée toutes les âneries, tous les petits méfaits moraux ou autres des docteurs de Cologne, sans épargner, bien entendu, leur conduite privée pas toujours

édifiante. Les Dominicains, Hochstraten en tête, étaient surtout visés, et il faut avouer qu'ils y étaient fort malmenés. Ces étudiants, déguisés en ignorantins du xv i® siècle, montraient un enthousiasme si béat pour leurs professeurs que ceux-ci d'abord s'y laissèrent prendre, surtout aux premières lettres parues. Mais, à mesure que ces lettres se multiplièrent, durant les péripéties du procès de Reuchlin, et qu'on ne craignit pas d'y mêler le nom d'Érasme, les Dominicains, revenus de leur méprise, sentirent le poignard que ces lettres enfonçaient dans leur congrégation. Ce fut, en effet, en Allemagne, un succès de rire colossal sur l'ignorance et la sottise de Frères prêcheurs: le livre s'enlevait. Les Dominicains, ne pouvant soupçonner alors que Hutten, peu connu jusque-là, en fût le principal auteur, voulurent y voir la main, l'esprit et la verve d'Erasme. Ils l'en accusèrent pour le noircir à la cour de Bruxelles Érasme, dans une lettre à Césarius rendue publique, s'en défendit ouvertement*.

Voici un passage de cette lettre de 1^*22 :

« Les Lettres des hommes obscurs m'ont souverainement déplu. A l'origine, la plaisanterie aurait été de mon goût, si l'exemple n'avait pas été si contagieux; j'aime le rire, mais qui ne blesse pas. » Plus tard encore, 1^26, il re-

* Meiners, I, 193.

vient sur ce sujet avec le comte de Nuenar : a A Bâle, tout le monde sait le déplaisir que m'ont toujours causé ces Lettres; ce n'est pas que je sois ennemi d'une aimable plaisanterie, mais il me fôche qu'on attaque de la sorte la réputation d'autrui. i>

La lettre vingt-troisième s'en prend directement à Grain-de-Poivre (Pfefferkom) : ce On dit ici que Jean Pfefferkorn est un vaurien et que ce n'est pas par amour de la foi qu'il s'est fait chrétien, mais parce que les Juifs voulaient le faire pendre pour ses iniquités; ses coreligionnaires le traitent de traître et de voleur. » La lettre trentesixième l'attaque sur un autre point : « On dit qu'il est en faveur auprès de nos maîtres et des autorités à cause de la beauté de sa femme, n Plus loin, les étudiants glosent même sur les rapports de celle-ci avec Hochstraten lui-même, et ils ajoutent: « Dans une forêt de Bohême, aidé d'autres brigands, il a tué des hommes et envoyé leur âme à Dieu. »

Or, Pfefferkorn était l'homme à tout faire des Dominicains, qui l'avaient lancé sur Reuchlin ; rien d'étonnant qu'il se déchaînât alors contre Érasme, soupçonné des fameuses Lettres, à propos du collège de Busleiden. Ce Busleiden, homme d'Etat de sa profession, riche de plus, avait laissé à sa mort, en i j* 1 7, plus de vingt mille livres pour fonder, à Louvain, un collège où les Trois

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Langues, Collegium Trilingue ^ seraient enseignées. Dans les deux années ifiy et ifiS, Érasme s'était occupé de cette fondation avec ardeur, dans l'espoir de porter par là un coup redoutable à la scholastique. On le consultait pour le choix des méthodes, des livres et même des professeurs. Mais cela ne faisait pas l'affaire des théologiens, et, sans la protection du cardinal Adrien, il est probable que le collège ne se fut pas étabU. Quoi qu'il en soit, dès i f 1 8, le nouvel enseignement était inauguré. Érasme veillait à la direction des études; il voulait même, disaitil, demeurer au collège et lui assurer l'héritage de sa bibliothèque; vœu qu'il ne réalisa pas. Malgré la redevance, minime d'ailleurs, réclamée des élèves, externes pour la plupart, le nombre s'en éleva souvent à trois cents, et Rhénanus put dire dans la suite, sous la forme un peu pédante de l'époque, en parlant des savants qui en sortirent, que c'était un vrai Cheval de Troie, Notre Collège de France, appelé à une autre destinée, ne fut institué que douze ans après, en i f 30.

Ce premier orage se calma cependant : Érasme était en de meilleurs termes avec les docteurs de Louvain, qui commençaient à reconnaître le mérite du Nouveau Testament. Rassuré de ce côté, il se mit en route une troisième fois pour Bâle, où il arriva le jour de l'Ascension i j* 1 8. Il s'agissait pour lui de la seconde édition. Il vit OEcolampade

qui lui avait prêté son concours pour la première, et l'avertit des critiques qu elle avait soulevées. Il avait prévenu les Amerbach et Rhénanus de son arrivée, comptant aussi sur leur collaboration. Comme exégète et comme traducteur, il s'était montré plus sévère. Il avait fait appel aux lumières de l'évêque de Rochester et de Latimer pour rendre son édition plus correcte. Morus, dont il avait fait avec peine imprimer ï Utopie par Froben, malgré l'originalité, quelquefois même la grandeur de l'idée, avait joint auprès du prélat ses instances à celles d'Érasme. Le Nouveau Testament, ainsi revu, ne tarda pas à paraître. L'auteur fit agir le nonce du pape en Suisse et le cardinal Grimani, pour obtenir un nouveau bref approbatif de Léon X. Il le reçut avec la joie qu'on imagine, puisqu'il était par là à couvert de toute censure.

Avec cette deuxième édition parut un Suétone, revu et corrigé sur un manuscrit découvert à Tournai et communiqué par Montjoie. Vlnsrirurion du Trince chrétien et le éManuel du soldat chrétien furent réimprimés, ainsi qu'un supplément de lettres collationnées par Rhénanus.

Érasme quitta Bâle exténué. Son voyage, qui est à lire dans sa Correspondance, fut des plus accidentés, comme tous les autres. La descente sur le Rhin fut agréable, mais longue: Érasme s'impatientait des relâches nombreux qu'on était

obligé de faire et des auberges 011 l'on était si mal traité. Il fallut s'arrêter à Brisach et à Strasbourg, où l'Académie Rhénane, manière d'académie libre, vint le saluer. On gagna Spire à cheval, Worms et Mayence en voiture. A Poparden, sur le fleuve, Todeur nauséabonde des chevaux et le bruit des mariniers furent compensés par une surprise touchante, qu'Érasme a racontée avec un juste orgueil. A sa vue, le receveur du péage, un inconnu, fut saisi d'une joie inexprimable. L'ayant entraîné chez lui, il lui montra sur sa table, parmi les registres de la recette, tous ses livres parus. Il appela ses enfants, sa femme, ses amis, pour prendre part à son bonheur de voir Érasme. Les bateliers criant, faisant rage pour activer le départ, comme autrefois nos conducteurs de diligence, lorsque le repas des voyageurs se prolongeait, le collecteur fait porter deux cruches de vin, puis deux autres pour leur faire prendre patience. Ce clairet leur plaît fort, mais enivre la femme de leur patron, qui se prend de querelle avec son mari et veut le jeter dans le Rhin. Cela couronna la comédie qu'Érasme, arrivé à destination, transcrivit à cet humble fonctionnaire, si digne d'intérêt par le culte des lettres qu'il mêlait à sa profession.

Érasme prit quelques jours de repos à Bonn, chez le comte de Nuenar, homme instruit et zélé

pour les bonnes lettres, celui-là même qui se mêla activement à TafFaire de ReuchUn et dont Érasme a toujours fait Téloge. Au moment de le quitter, un orage survient; le comte essaie en vain de le retenir; il se met en route. Il soufflait un fort vent du midi. Érasme se croyait à couvert sous son manteau; il se ressentit néanmoins de la bourrasque. Sur le soir, une pluie torrentielle l'acheva. Arrivé à Aix-la- Chapelle, tantôt en voiture, tantôt à cheval malgré le mauvais temps, il fut reçu par un chanoine auquel le comte de Nuenar l'avait recommandé. Ce chanoine le mène dîner chez le chantre de la cathédrale, où l'on ne sert que des carpes froides, à lui qui n'aime pas le poisson; il mange cependant, parce que la route lui avait creusé l'estomac. Le lendemain, nouveau dîner chez le vice-prévôt; il n'y a cette fois qu'une anguille, parce que l'ouragan avait arrêté les arrivages. Cette anguille mal cuite lui donne une indigesdon dans la nuit. Avant de quitter Bâle, il s'était fait, en se grattant, une légère égrarignure à l'aine, que le cheval avait envenimée. Une tumeur survient; Erasme n'en continue pas moins par Maëstricht et Tongres. Après deux jours d'une route pénible, il entre à Tirlemont exténué et souffrant. Il prend un potage et se couche. Mais la nuit est affreuse : sa tumeur s'est aggravée. Le lendemain, il se jette dans une voiture à quatre

chevaux qu'il rencontre par hasard, et débarque à Louvain sur les sept heures du soir, en hiver. Ne voulant pas descendre à l'auberge, de peur qu'on ne prît son mal pour contagieux, il accepte une modeste chambre chez un ami, l'imprimeur Thierry Martens.

Le médecin qui le visita crut à la peste; d'autres médecins appelés furent du même avis. Il n'en était rien : c'étaient de simples abcès produits par l'écorchure de Baie, accrus par la fatigue -et la longueur du chemin. Erasme nous édifie à ce sujet, même un peu crûment, à la manière réaliste, qu'il ne redoutait pas plus que ses contemporains, pas plus que Montaigne, pas plus surtout que Rabelais, qui appelait un peu trop les choses par leur nom. Nous sommes aujourd'hui plus difficiles : il y a des termes dont on se sert avec son médecin, mais qu'on n'écrit pas, qu'on n'imprime pas surtout. Quoi qu'il en soit, Érasme se tira d'affaire tout seul et n'en conçut pas plus d'estime pour les médecins. Ces détails auraient dû rester secrets pour Rhénanus, à qui il pouvait s'ouvrir de ses misères, et ne pas être publiés; le goût n'y aurait rien perdu.

Martin Dorp et Jean Briais d'Ath (Atensis), chancelier de l'université, le reçurent d'abord à bras ouverts. Mais, quand la deuxième édition du Nouveau Testament eut paru, les dispositions des théologiens changèrent à son égard. Briais,

quoique bienveillant de sa nature, était irritable, indécis et faible, se laissait influencer par ses collègues. Le soupçon se répandit qu'Erasme avait prêté les mains aux écrits de Luther, et Briais se laissa aller à des attaques publiques. Il disait croire à la foi d'Erasme, mais l'engageait à s'expliquer plus clairement, par exemple sur le point de savoir si le Christ avait ou non établi lui-même la confession. Érasme ne pouvait y consentir n'en trouvant pas la preuve dans l'Écriture. Il dira plus tard, en 1 5^24* : « Il m'est impossible de conclure par des témoignages probants, ç^cacibus, des Écritures et par des preuves irréfutables que la confession ait été établie par le Christ ou même par les Apôtres, quoique j'estime que tout homme pieux doive la pratiquer. » Il y revient dans les Colloques, en ij'lô: « Est-ce le Christ qui a institué la confession comme elle se pratique dans l'Église? Je laisse la question aux théologiens. » Autre part, toujours dans les Colloques : « Encore aujourd'hui, il ne m'est pas démontré que la confession soit d'institution divine **. » Briais était donc fondé à le pousser sur ce point; Érasme, c'est sûr, n'admettait pas la confession auriculaire. De là une mésintelligence, qui céda cependant à des interventions amicales,

• Exomologesîs.

** Cor ont s apohgetica.

mais qui n'irrita que davantage le déchaînement de la faculté.

La lutte s'ouvrit dès i f 19 à propos du collège des Trois Langues. Un Allemand, Guillaume Nésen, vint cette année de Paris pour y professer le latin et y faire des cours gratuits sur la géographie de Pomponius Mêla. Victime de la cabale, il y renonça. Le même sort attendait Goklen; mais celui-ci eut le courage de résister et suivit le conseil d'Erasme, qui lui écrivit de Bruges, en août ij'io: a Laisse coasser les grenouilles; le zèle que tu montres pour tes élèves ne doit que s'en accroître; dédaigne ces imbéciles. Je sais ce que mérite leur bassesse. Mais, au lieu de perdre ton temps à te chamailler avec ces misérables sycophantes, tu aurais mieux fait de travailler aux bonnes études. Veux-tu que je te dise une noble et généreuse façon de te venger? Sois irréprochable de mœurs, infatigable et zélé pour l'enseignement des lettres. Ce que j'ai toujours aimé en toi, c'est que ton caractère répond entièrement à tes leçons. »

Érasme prenait à cœur une œuvre qu'il avait, pour ainsi dire, créée. Les professeurs du Collège Busleiden, outre leurs appointements d'environ sept cents trancs, qu'il faudrait décupler aujourd'hui, avaient la table et le logement, avantage que partageaient le recteur etdouze étudiants de choix reçus gratis. Le recteur et les professeurs pou-

valent recevoir des pensionnaires. Toutes les fois qu'Érasme était à Louvain, il avait sa chambre à rétablissement. Il eut l'intention de lui léguer sa bibliothèque; mais il changera de résolution avec les événements. C'est dire l'intérêt qu'il attachait à sa prospérité. Ce collège, on le conçoit, était une épine, un cauchemar pour les théologiens, et leur haine s'étendait naturellement au fondateur. Ils cherchaient à le noircir, à le décrier en toute occasion, prétendant qu'il était de connivence avec Luther. Us l'accusaient d'hérésie même en chaire. Parmi eux se distinguait un carme, Nicolas Egmond, qui lui mettait sur la conscience, dans ses sermons, un double péché contre le Saint-Esprit; le péché d'orgueil d'abord, en faisant dans ses livres peu de cas des anciens docteurs, et celui de prétendre changer le Tarer et Voive, le péché le plus grave d'aller de tous ses efforts contre la vérité de la foi. Mais le grief le plus sérieux, sur lequel il insistait de préférence, c'était de s'entendre avec Luther, contre lequel il se déchaînait avec violence, les menaçant tous deux du gibet, au cas où ils ne reviendraient pas à résipiscence. Sans être désigné personnellement, Erasme avait la conviction que toutes ces attaques étaient surtout à son adresse. Il eut beau rire d'abord de ces emportements; il ne pouvait y rester indifférent. Après la bulle de Léon X condamnant Luther, et la lutte

redoublant, force lui fut de s'adresser au recteur pour fermer la bouche au carme. Briais les fit comparaître tous deux. Dans une discussion vive et longue, relatée par la Correspondance, il ne gagna rien sur Egmond, qui conclut par cette simple phrase : « Tant qu'Erasme se refusera à écrire contre Luther, nous le tiendrons pour un luthérien. »

Egmond n'en fut que plus violent et contre Erasme et contre tous ceux qui travaillaient à la propagation des lettres. Il garda quelque mesure, tant que l'Empereur résida dans les Pays-Bas; mais, vaprès son départ pour l'Espagne, les attaques redoublèrent, jusqu'au moment oii Adrien VI vint à succéder à Léon X : Egmond alors reçut l'ordre de ne plus prêcher contre Érasme. La dispute reprit après la mort du pontife, et, pour en finir avec cet aboyeur, nous sommes obligé, pour un moment, de franchir ces années de i j'io et ij'21. Le frère de l'Empereur, Ferdinand d'Autriche, celui qui prisait si haut le Trince chrétien, intervint auprès du gouvernement des Flandres. Egmond alors prit un autre biais, il recourut aux libelles anonymes. Dans son cours de théologie, il accusa Érasme, entre autres choses, d'avoir altéré, en paraphrasant un passage de l'Épître aux Corinthiens*, le dogme de la résurrection,

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