‹ Un libre-penseur du XVIme siècle: ÉrasmeChapitre 31 sur 45 · XV, SI · texte numérisé non relu

XV, SI

quand il traduisait ainsi : « Tous ne seront pas ressuscites, mais tous serotit changés. » Érasme se défendit, en répondant que, dans la version de ce passage, il s'était autorisé de Chrysostome, de Théophylacte et de Jérôme. Les choses allèrent si loin enfin qu'Egmond, en 1^27, fut destitué de sa chaire et mourut peu de temps après.

Mais Egmond n'était pas seul à déblatérer.

La seconde édition du Nouveau Testament, quoique amendée sur bien des points, avait mis le feu aux poudres. C'était, disait-on, bien assez de la première; on voit maintenant le dédain avéré d'Érasme pour la Vulgate. Nous reconnaîtrons, si l'on veut, qu'Erasme était susceptible, facilement irritable : « Un simple bruit suffisait, dit Gaudin *, pour qu'il en appelât à l'autorité. Il prêtait surtout trop souvent l'oreille aux bavards, Ohrenblàsern, et acceptait leurs racontages comme la pure vérité, sans s'en inquiéter autrement. Il avait parmi ses connaissances bien des officieux qui lui rapportaient la chronique de la ville à son sujet pour l'exciter. » Mais il n'est que juste de dire que les complices d'Egmond pullulaient en Belgique et en Hollande, à l'instar de ce moine Vincent dont les fureurs ne furent arrêtées que par la censure.

Nous entrons, au reste, dans l'ère des attaques

sans trêve ni merci qui éclatèrent à la fois de tous les coins de TEurope, et que nous né pouvons passer sous silence ; car la vie d'Érasme n'a guère été qu'un combat perpétuel. Commençons par le clergé d'Angleterre.

L'attaque n'y fut peut-être pas aussi vive qu'en Flandre, parce que le roi et de hauts personnages y mirent bon ordre. Un docteur Standisch, franciscain et évêque de Saint-Asaph, prit Érasme à partie dans ses sermons. Il le représenta comme un novateur dangereux, dont on devait interdire les écrits, si nuisibles, d'après lui, à l'ancienne religion. « Sa traduction, disait-il en parlant du Nouveau Testament, est une falsification; » et il citait le début de l'Évangile de saint- Jean, où Érasme avait mis : « In principio erat sermo, au lieu du mot consacré, verbum. Il n'avait pas tort sur ce point; nous l'avons dit après le vieux Lefèvre ; puis il reproduisait le reproche d'Egmond, à savoir qu'Érasme semblait ne pas croire à la résurrection. Enfin, au sujet de l'Épître aux Colossiens, il le tançait comme trop aveugle admirateur de saint- Jérôme, qui avait donné la même interprétation dans l'Épître aux Hébreux. Bien que ses critiques ne fussent pas dénuées de fondement, le personnage avait trouvé le moyen de se rendre ridicule, et le public haussa les épaules. Le roi lui défendit de traiter désormais de telles matières. Quant à Érasme, il s'en tira

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par un de ces mots qu'il ne dédaignait pas à l'occasion : il ne désigna plus Standisch que par l'expression Êpiscapum à Sancio-c4sino, évêque de Saint-Ane.

Mais tous les adversaires anglais ne furent pas aussi à dédaigner. Erasme, convenons-en, trop défiant, trompé trop souvent par ses amis, ne mit pas toujours le sang-froid nécessaire dans ses ripostes et le bon droit de son côté.

Edouard Lée, d'une famille noble du Kent, alliée à celle de Morus dont il était l'ami, avait connu Érasme à Louvain, vers ifiy. A cette date, il ne paraissait pas encore d'une instruction très-avancée ; guidé par Érasme, il ne tarda pas à rattraper le temps perdu. C'était un homme de talent, très-actif, ambitieux, qui devint aumônier du roi et plus tard archevêque d'York, mais d'une présomption démesurée. Il n'était cependant pas si méprisable théologien qu'Érasme se plaît à le dire; c'était, de plus, un érudit sérieux, qui brilla toujours par une vie exemplaire, grand propagateur de l'Évangile et compatissant pour les pauvres. Ulrich de Hutten, qui prit part à ce débat, alors ami d'Érasme, eut le tort de le représenter comme un ignorant et un calomniateur:

Lée ne méritait aucune de ces épithètes. Seulement sa vanité le poussa de bonne heure à s'ériger en juge des savants. Lorsque parut le Nouveau Testament, il Tétudia et coucha par écrit la

critique de certains passages, avec l'intention de communiquer ses notes à l'auteur et le plaisir de contribuer ainsi à la correction d'une œuvre aussi importante.

Érasme, en train de sa seconde édition et ne soupçonnant pas le travail de Lée sur la première, apprit tout à coup qu'il allait recevoir le recueil de ses observations. Il s'attendait à des notes complètes; il ne reçut que des pages détachées. Comme Érasme l'écrit à Capiton, Lée lui faisait ainsi ses envois, de peur apparemment qu'il se les appropriât pour son nouveau recensement. A ses yeux, Lée ne savait pas assez le grec et n'avait pas compris maints passages qu'il critiquait. Aussi se contenta-t-il de le réfuter en quelques mots et de le remercier, mais en donnant à entendre qu'il devait apporter plus de soin à ses censures. Il se trouva, par malheur, que dans sa seconde édition, à l'insu de Lée, sans s'en douter peut-être lui-même, il fit des retouches qui se rapportaient aux siennes. Lée, dépité de n'être pas nommé dans l'œuvre, de n'avoir même pas reçu un mot de remercîment, répandit le bruit qu'il avait découvert près de trois cents passages altérés dans la traduction d'Érasme. Ceci éveilla l'attention de notre savant. Dès son retour à Bâle, il lui offrit une entrevue pour trancher l'affaire, si possible, à l'amiable, et aussi pour sonder ses dispositions, lui promettant d'inter-

caler dans sa nouvelle édition, et à ses frais, les corrections sur lesquelles ils tomberaient d'accord. Lée refusant la proposition, il ne restait plus à Érasme qu'à le prier de publier ses observations, à ses dépens, s'il le fallait. Lée s'y refusa encore sous divers prétextes. Mais ce qui poussa la patience d'Érasme à bout, c'est que les amis de Lée colportaient son manuscrit, et qu'il en courut ainsi nombre de copies. Hutten, Capiton et d'autres, que Lée avait cherché à mettre de son côté, ne répondirent même pas à sa lettre, et Lée se décida enfin à publier ses notes.

En tête du volume et rangées par ordre, pour que le lecteur pût s'y reconnaître, était un sommaire des remarques où Lée critiquait le Nouveau Testament. Ces remarques portaient surtout sur ce qu'il ne fallait pas se fier à l'auteur dans les métamorphoses qu'il avait fait subir au texte reçu, d'après ses manuscrits et ses citations des Pères. Érasme, disait-on, avait souvent blâmé la Vulgate sans motif, comblé les lacunes à sa guise, tenu pour fautives les leçons consacrées. Chose plus grave, il ne s'était pas expliqué clairement sur le sacrement du mariage; il semblait interpréter le péché originel à la mode de Pelage et la Trinité à la mode d'Arius. Il y avait du vrai dans ces critiques. Quant à l'objection sur la Trinité, Érasme répondit que l'Écriture ne parle nulle part de l'Esprit comme Dieu, et qu'on

ne doit accepter la doctrine contraire que pour obéir à l'Eglise. Si saint-Hilaire ne proclame pas l'Esprit dieu, Érasme est plus hardi et il l'associe au Père et au Fils dont il procède, bien que les Anciens ne se soient pas prononcés.

Remarquez cette fin de phrase, qui éclaire, sans en avoir l'air, la pensée du sceptique, in caudâ venenum. Mais il ne craint pas de rompre, en passant, une lance pour les Ariens, ce dont les principes sont soutenus par nombre de théologiens; tout cela, du reste, est au-dessus de l'intelligence humaine. » C'est bien l'idée d'Erasme et nous ne l'en blâmons pas; mais ces sousentendus, ces réticences ne trompèrent pas plus Lée, qu'ils ne tromperont, plus tard, la Sorbonne et Bedda. Les réfutations de Lée, même fondées, ne pouvaient prévaloir contre l'autorité d'Érasme, et firent mauvais effet en Angleterre. Les universités d'Oxford et de Cambridge les censurèrent; on ne comprenait pas qu'un homme qui devait tant à Érasme, se permît de mettre en doute les services qu'il avait rendus. Lée fut honni et conspué, renié par ses compatriotes. Les amis d'Érasme en Allemagne, Hutten, Œcolampade, Mélancthon, Pierre de la Moselle, Sapidus surtout, l'accablèrent d'injures, suivant la coutume du temps; Sapidus alla jusqu'à lui dire : « Veuxtu que je te donne un bon conseil? Va te pendre, de peur de pire. » Cela devait suflfîre à

Érasme. Point du tout : malgré Capiton et Pirfcheimer qui lui conseillaient de ne pas répondre, ou de répondre avec douceur, il publia une longue apologie, où, tout en ayant raison au fond, il méconnaît trop souvent la justesse des critiques de Lée. Il ne voyait pas alors que, sauf Rhénanus, ses défenseurs étaient ou allaient être avec Luther. Il lui arriva pour Lée, comme pour Lefevre, d'abonder trop dans son sens, genus irritabile doctorum.

Thomas Morus, parent de Lée, nous l'avons dit, de plus son ami comme celui d'£rasme, n'écoutant que les sentiments les plus élevés, frappé chez autrui du bien plutôt que du mal, ennemi, d'ailleurs, de la dispute, s'entremit entre les deux théologiens. Ses entretiens et ses lettres si sensées agirent sur Lée, mais non sur Érasme, qui ne pardonna jamais une attaque, quand il la croyait injustifiée. Richard Pace intervint à son tour; Erasme fut inébranlable, et Lée continuera la lutte jusqu'en 1^27, dans son ambassade en Espagne. Érasme se donna le tort de répondre une dernière fois en termes très-vifs. Ne nous en étonnons pas : malgré certaines rétractations, légères, il est vrai, auxquelles il descendit pour ne pas se découvrir tout à fait, il n'était pas, il ne voulait pas être dans la tradition catholique.

D'Espagne comme d'Angleterre c'était comme une traînée de poudre; les censures pleuvaient

sur Érasme, toujours à propos de son Nouveau Testament et de ses Paraphrases, qui parurent, en grande partie, durant son derniçr séjour aux Pays-Bas, et dont la lecture fut interdite à Paris bientôt après, en 1^2 j', et le livre plus tard mis à l'index.

C'était, cette fois, un théologien d'Alcala, homme de naissance, comme Lée, et qui n'était pas à dédaigner non plus : Jaques Lopis de Stunica était instruit et versé dans l'exégèse, quoi qu'en ait dit Érasme, ce Mais il n'y avait pas, dit Gaudin*, de caractère plus détestable : l'envie qui respirait en lui, le fiel qu'il déversa si fréquemment contre l'honnête Lefèbre et contre Érasme, lui attirèrent le mépris général. » Il s'était permis de relever, non quelquefois sans raison, certains passages où, d'après lui, l'auteur du Nouveau Testament s'était mépris. Érasme avoue lui-même, malgré le ton dédaigneux et dégagé de ses lettres, que, dans sa nouvelle édition, il a fait plus de quarante corrections d'après ses avis. Retenu d'abord par le cardinal Ximénès qui lui conseillait de soumettre ses observations à Érasme avant de les publier, Stunica, après la mort du grand ministre, ne se contraignit plus et livra ses remarques au public. Il s'en prit, dans son livre, aux connaissances, au

cœur, à la foi d'Erasme, qu'il suspectait, lui aussi, d'arianisme. Tantôt il l'accusait d'être le plagiaire de Laurent Valla, tantôt de s'en rapporter, les yeux fermés, à son Thérée, Œcolampade. Son travail, ajoutait Stunica, fourmille de fautes : il fallait s'y attendre avec un Hollandais, mangeur de beurre et buveur de bière. L'attaque de Stunica remonte à ipy, après la première édition du Testament, mais ne parut que plus tard.

Erasme se justifia modérément d'abord, rejetant sur saint-Jérôme le changement qu'il avait introduit dans l'Évangile selon saint- Jean, et disant que Cyrille, dans sa lutte contre les Ariens, n'aurait pas négligé une telle preuve contre eux, s'il l'avait trouvée dans l'apôtre. Néanmoins, il jugea prudent, pour obvier aux plaintes envenimées des orthodoxes, de faire, dans sa troisième édition de ij'22, la restitution que voulait Stunica, et se tut jusqu'à nouvelle attaque. Mais Stunica, qui était à Rome en ij'22, reprit la plume pour attaquer la foi même d'Érasme.

Il établit un parallèle entre Luther et lui, pour démontrer ce que les moines répétaient depuis longtemps, que « si Luther avait pondu l'œuf, c'était Érasme qui l'avait couvé. » Il s'en prit à ses opinions sur les sacrements, sur la confession, sur l'extrême-onction, le mariage, la primauté du pape et les cérémonies de l'Église. Il y avait du vrai, beaucoup de vrai, nous l'avons vu,

dans ces critiques, quoique Érasme ne voulût pas en convenir. Léon X, qui raffolait d'Erasme, ne laissa pas paraître le libelle. Mais après sa mort, qui est précisément de cette même année i j*!!, l'Espagnol brava le Sacré-Collège et tâcha de gagner Adrien VI à sa cause. Celui-ci mourut à son tour peu de temps après, et Stunica profita de la vacance du Saint-Siège pour se passer d'autorisation : il fit imprimer son factum.

Érasme s'inquiéta de cette conspiration des théologiens, qui voulaient à toute force faire de lui un hérétique, puisqu'ils ne citaient de ses écrits que les textes où Luther semblait avoir puisé. Les Luthériens, de leur côté, n'étaient pas fâchés de prendre chez lui des arguments en leur faveur. Erasme, pour la première fois, dut battre en retraite, mettre une sourdine à ses sentiments. Il se dérobe avec esprit, mais il se dérobe pour sauver la situation; ne voulant aller ni à droite ni à gauche, il louvoie. « Il est aussi ridicule, dit-il dans son apologie contre Stunica, de m'appeler luthérien que d'appeler Origène partisan de Pelage. Les Luthériens qui écrivent contre moi, citent aussi mes ouvrages. Je n'ai jamais prêché ni contre les bulles du pape, ni contre les ordres de l'Empereur. Avant l'apparition de ces bulles et de ces ordres (allusion à la diète de Worms), je me suis toujours comporté en croyant orthodoxe, qui se fait un honneur d'obéir à l'Église comme à la

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puissance séculière. » Il se plaint enfin, non sans raison cette fois, que Ton tombe sans cesse sur la première édition du Nouveau Testament sans s'occuper des éditions subséquentes, qu'il a tant améliorées.

Sa défense contre Stunica est curieuse à cet égard : on y voit la souplesse à la fois et la franchise d'un homme qui ne veut ni rompre ni céder; c'est un modèle d'habileté et de sous-entendus, un véritable tour de force. Quel diplomate, s'il eût aimé les affaires!

ce II n'a jamais mis en doute la dignité du pape; il l'a toujours, au contraire, formellement reconnue. Assez souvent il l'a défendu comme le représentant du Christ, et c'est ce que les Luthériens ne lui pardonnent pas. » Il intercale cependant, mais avec quelles précautions qui sont à lire dans l'original, une parenthèse bien hardie pour le x vi® siècle et qui le serait encore aujourd'hui : « C'est que les miracles ont cessé et ne devaient durer qu'un temps ainsi que les cérémonies. Si les pontifes font honneur à leur charge, j'en rends grâce au Seigneur, qui par leur intercession opère notre salut. S'ils la déshonorent, ce n'est pas à moi de les juger. J'aime le repos et déteste le bruit. Puissent les papes exercer leur puissance à l'honneur du Christ et pour le bien du peuple chrétien! Ce n'est pas moi qui la leur envierai. »

C'est, certes, un langage à retenir, tant il est noble et sincère. Gaudin, tout protestant qu'il est, rend ici pleine justice*: «Érasme eut souvent l'occasion dans ses traités et dans ses lettres de s'exprimer sur cet article; il le fit toujours avec une dignité, avec une bonhomie, Gutmûthigkeit, qui rehaussent son caractère et qu'on ne peut lui reprocher sans être un adversaire passionné. »

En ce qui regarde la confession, voici sa réponse : «il se soumet à la décision de l'Eglise; il n'a jamais émis le doute de savoir s'il fallait se confesser; il s'est seulement demandé si c'est le Christ qui a établi la confession et si elle a été pratiquée par les Apôtres. Il ne peut pas encore comprendre qu'un évêque et quelques prêtres puissent confesser tout un peuple. Mais quand il a jugé qu'une expression trop libre pouvait scandaliser, il l'a retirée, s'en rapportant à la décision de l'Autorité. »

Enfin, et pour nous débarrasser de Stunica, le dernier de ses pamphlets, orné des mêmes accusations, pafut lorsque Érasme était déjà établi à Fribourg en Brisgau, vers ifiç; Érasme crut devoir se laver de cette nouvelle attaque dans une lettre à l'un de ses amis, le médecin Hubert Barland**. Il s'adressa directement à Clément VII,

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